Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 18 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XV

 

ANNUS MIRABILIS

 

Who does not write to please the women?

BYRON.

A Londres, il n'était plus tout à fait réduit comme jadis à la société de Hanson et de Dallas. Celui-ci avait confié Childe Harold à John Murray, qui devenait l'éditeur à la mode. Byron, quand il revenait de tirer à l'épée chez Angelo ou au pistolet chez Manton, aimait à entrer chez Murray. Il criait un peu, se plaignait des retards de l'impri- merie, puis, choisissant pour cible un livre dans les rayons, le pourfendait du bout de sa canne, en répétant : « Quarte, sixte... quarte, sixte... » tandis que Murray lisait à haute voix la nouvelle strophe apportée. « C'est une bonne idée, hein? Murray? Une bonne idée? » demandait Byron, sans cesser d'attaquer et de murmurer à mi-voix : «Quarte, sixte... quarte, sixte... » Murray, qui aimait ses reliures, n'était pas fâché de le voir partir. De là Byron allait dîner avec son ami Torn Moore, chez Stevens, dans Bond Street.

Tom Moore était le Thomas Little dont les poèmes inno- cemment érotiques avaient excité, quelques années plus tôt, les collégiens de Harrow. Au moment où Byron avait publié English Bards, un passage de cette satire avait blessé Moore qui lui avait écrit, aux soins de Hodgson, une lettre de provocation. Byron était déjà parti pour Γ Orient et la lettre resta chez Hodgson, fermée. Au retour de Byron, Moore s'informa de sa lettre. Byron répondit qu'il ne l'avait jamais reçue, fit une enquête et renvoya comme preuve de sa bonne foi la lettre encore scellée. Moore, qui venait de se marier avec une charmante fille et n'avait aucune envie de se battre, proposa de remplacer le duel par un déjeuner.

La réaction spontanée de Moore, s'il avait un déjeuner à offrir, était de le donner chez Rogers, qui devait sa grande situation dans le monde des lettres autant à la perfection de sa table qu'à la rareté de ses poèmes. Fils d'un riche ban- quier libéral, il était entré dans la banque de son père, puis, à vingt-sept ans, avait étonné Londres en publiant un poème assez bon, Les Plaisirs de la Mémoire. Un banquier poète, l'idée était nouvelle. Lord Eldon, qui avait Gosling pour banquier, avait dit : « Si mon vieux Gozzy, je ne dis même pas écrit, mais dit quelque chose de spirituel, je solderai mon compte chez lui le lendemain matin. » Mais Rogers avait plu et les maisons les plus fermées s'étaient ouvertes à ce petit homme précieux, spirituel, méchant, maigre comme un squelette et blanc comme un cadavre.

Un cadavre agit peu. Les actions de Rogers avaient été prudentes et raffinées. Il avait construit sa maison comme un poème, avec un soin méticuleux, dans une position idéale au-dessus de Green Park. Tout y était parfait; beaux meubles d'un classicisme froid, belles peintures; dans la bibliothèque les meilleures éditions des meilleurs auteurs, sur les tables des vases d'albâtre. Il n'y manquait qu'une femme, mais Rogers était resté célibataire. Le mariage est une décision trop précise pour un esthète qui vit au ralenti. Quelquefois il disait à sa grande amie, Lady Jersey : « Si j'avais une femme, j'aurais au moins quelqu'un à qui je tiendrais. – Oui, répondait-elle, mais votre femme tiendrait peut-être à quelqu'un d'autre. » Il recevait donc seul, dans une exquise maison, et donnait des dîners délicats, assaisonnés de l'esprit vif et cruel du maître de la maison, lequel était méchant aussi naturel- lement qu'il était égoïste, et généreux d'ailleurs de son argent, ce qui est quelquefois, pour un homme riche, un moyen commode d'épargner son cœur.

Un dîner chez Rogers était une œuvre d'art; cuisine, choix des convives, tout était exquis. Pour ce déjeuner de réconciliation, il n'invita, outre Byron et Moore, qu'un autre poète, Thomas Campbell, et pria ses deux amis de le laisser seul jusqu'à l'arrivée de l'hôte inconnu, car il savait que ce jeune homme boitait et craignait qu'il ne fût gêné pour entrer. Tous furent frappés par la beauté de Byron et par la noblesse de ses manières. Il était en deuil de sa mère, ses vêtements noirs faisaient ressortir la spiritualité de sa pâleur. Rogers lui offrit du potage : « Non, je ne prends jamais de potage. – Du poisson? – Non, jamais. » On apporta de l'agneau. Même question; même réponse. « Un verre de vin? proposa Rogers. – Non, je ne prends jamais de vin. » Rogers, désespéré, demanda ce que Byron mangeait et buvait. La réponse fut : « Rien que des bis- cuits secs et de l'eau gazeuse. » Il n'y avait malheureu- sement dans la maison ni les uns ni l'autre. Byron dîna de pommes de terre écrasées sur son assiette et arrosées de vinaigre. On l'avait trouvé intéressant, mais timide. Quelques jours plus tard, rencontrant Hobhouse, qui était enfin revenu de ses guerres et apprenant qu'il était l'ami de Byron, Rogers lui dit : « Combien de temps Lord Byron observera-t-il son régime actuel? – Aussi longtemps, répliqua Hobhouse, que vous y ferez attention. »

A partir de ce jour, Byron et Moore ne se quittèrent plus. Byron, « animal sans amis », ne demandait qu'à s'attacher. Il admirait Moore qui semblait si merveilleusement à son aise dans un monde où lui, Byron, ne connaissait personne. Pourtant Byron était seigneur de Newstead et Moore fils d'un épicier de Dublin. Mais Moore était de ces hommes légers, nés pour plaire, dont les grands aiment la présence à la fois fantasque et déférente. Dès l'enfance, il avait fait preuve d'une gracieuse facilité aussi bien en poésie qu'en musique. A quinze ans il paraphrasait Anacréon ou, s'asseyant au piano, improvisait en s'accompagnant des chansons sur des thèmes irlandais. Les salons de Dublin s'étaient disputé un homme aussi précieux pour distraire une compagnie. De cette « éducation de boudoir », il avait conservé une confiance gaie dans la vie et un goût naïf pour le libertinage. Murray, qui ne l'aimait pas, le disait snob, mauvaise langue, mais Byron trouvait en lui un ami gai, très heureux de sortir avec un lord, toujours prêt à chanter, à boire, à rire, et Moore lui paraissait être « la quintessence de ce qu'il y a au monde de plus exquis ». Presque chaque soir ils allaient dîner ensemble au Saint- Albans ou chez Stevens. Plus exactement, Moore dînait et Byron mangeait ses biscuits en disant : « Moore, ne trouvez-vous pas que manger du bœuf vous rend féroce? » Quand Byron était seul, il allait à l'Alfred Club, un peu trop sobre et littéraire, mais décente ressource par un jour de pluie. Grâce à Moore et à Rogers, il commençait à connaître les tavernes douteuses, les dandies de Fop's Alley, les tripots, les « enfers »; il y dissimulait son invin- cible gêne de puritain bien refoulé, mais n'était pas tout à fait à son aise.

Souvent il parlait de vendre Newstead et d'aller vivre dans l'île de Naxos; il adopterait les coutumes et les mœurs des Orientaux et passerait sa vie à étudier leurs poèmes. Le froid de cet hiver anglais l'attristait, et aussi l'atmo- sphère spirituelle du pays. C'était un temps de politique autoritaire. La guerre atteignait peu les classes dirigeantes. Leur vie était facile, la chasse au renard, l'amour, le Parlement occupaient leurs riches loisirs. Les luttes exté- rieures servaient de prétexte pour supprimer la liberté de pensée. Cobbett avait eu deux ans de prison pour avoir dénoncé un scandale militaire. Le peuple qui souffrait, sans la comprendre, de la révolution industrielle, voyait opposer à ses plaintes la raison d'État et le patriotisme.

A la Chambre des Lords, on discutait une loi nouvelle des- tinée à punir sévèrement les ouvriers qui brisaient les machines accusées par eux de les priver de leur gagne- pain. Byron avait pu observer de tels faits pendant son séjour à Newstead. Autour de Nottingham, les industriels avaient installé les nouveaux métiers à tricoter les bas, qui permettaient de remplacer sept hommes par un seul. Les chômeurs s'étaient battus contre la cavalerie. On avait dû envoyer deux régiments supplémentaires à Nottingham. Le gouvernement voulait appliquer la peine de mort aux briseurs de machines.

Byron, qui avait vu ces pauvres gens et s'était rendu compte de leur bonne foi, décida de prendre la parole. Plus tard ses ennemis dirent qu'il avait pensé, par un discours politique, faire une utile réclame pour le poème qui allait paraître. Mais les mobiles de Byron étaient plus simples. Il lui était agréable de se lever parmi ces grands seigneurs et de leur dire, sur leur cruauté, quelques vérités assez dures. Il n'avait pas perdu le souvenir du petit garçon d'Aberdeen, élevé dans une école populaire et demandant des pommes pour sa pauvre maman. A Nottingham, le capitaine de la Milice qui avait si brutalement cravaché les ouvriers était Jack Musters, l'homme qui lui avait enlevé Mary-Ann. Musters pouvait être bienveillant pour un paysan pourvu d'une jolie femme, mais il n'aimait pas les ouvriers et avait toujours trouvé un plaisir assez cruel à les poursuivre pour braconnage. Les souvenirs personnels de Byron s'unissaient à la tradition de sa famille maternelle pour faire de lui sur cette question un whig avancé. Il se mit en rapport avec Lord Holland, qui devait parler sur le même sujet.

Dallas fut convoqué à Saint-James's Street et Byron, de sa voix la moins naturelle, déclama son discours, qui n'était pas mauvais. Il décrivait les souffrances des ouvriers, « hommes évidemment coupables du crime capital de pauvreté... Et quels sont vos remèdes?... Les convulsions doivent se terminer par la mort?... N'y a-t-il pas déjà dans vos lois assez de peines capitales?... Et le malheureux affamé qui a bravé vos baïonnettes, sera-t-il effrayé par vos gibets? » L'orateur parut assez brillant, un peu théâ- tral. Il n'était pas prudent de dire, en cette assemblée, que « dans les provinces les plus opprimées de la Turquie, il n'avait jamais rencontré tant de sordide misère qu'au cœur de l'Angleterre chrétienne ».

Ce discours, dans les milieux whig, attira l'attention sur le jeune pair et lui ouvrit Holland House, dont la redou- table Lady Holland avait fait une des forteresses intel- lectuelles et sociales de Londres.

Quelques jours plus tard, Murray publia les deux pre- miers chants de Childe Harold. Jusqu'au dernier moment Byron avait douté de la valeur de son poème. Il n'en avait parlé qu'avec timidité. Dallas, effrayé de sa responsabilité, était, lui aussi, anxieux. Pourtant le succès était probable. Murray, éditeur actif et adroit, parlait depuis longtemps à ses amis de Childe Harold. Il en avait distribué des «bonnes feuilles » aux écrivains et aux gens du monde qui pouvaient « lancer » le livre. Rogers avait eu des épreuves dès jan- vier. Il lut le poème à haute voix à sa sœur et lui dit : « Voilà qui en dépit de toute sa beauté ne plaira jamais au public; on n'aimera ni le ton pleurnicheur et mécontent ni le mode de vie débauché du héros. » Se croyant certain de l'échec, il fit l'éloge du nouveau poète et cita des strophes qui excitèrent la curiosité. Rogers régnait dans quelques salons littéraires, et en particulier dans celui de Lady Caroline Lamb, qu'il louait « jusqu'aux cieux » pour son esprit. Il lui apporta ces épreuves en la priant de ne pas les montrer. Elle fit, le jour même, le tour de la ville, racontant à tout le monde qu'elle avait lu le nouveau poème et que c'était une merveille. A Rogers, elle dit : « Il faut que je le voie. Je meurs d'envie de le voir! – Il a un pied bot, dit Rogers, et il ronge ses ongles. – Fût-il aussi laid qu'Ésope, il faut que je le voie! »

Bientôt toutes les femmes pensèrent comme elle. La vie de Byron avait été transformée aussi brusquement que celle d'un héros de conte oriental par le coup de baguette d'un enchanteur : « Je me réveillai un matin et me trouvai célèbre », écrivait-il. C'était l'histoire fidèle de son aventure. Un soir, Londres avait été pour lui un désert peuplé de trois ou quatre amis ; le lendemain, c'était une ville des Mille et Une Nuits, toute semée de palais illuminés qui s'ouvraient au plus illustre des jeunes Anglais.

Une grande société mondaine (c'est-à-dire, comme disait Byron, les quatre mille personnes qui sont debout quand tout le monde est couché) est toujours sujette à de rapides mouvements d'admiration et de dégoût ; parmi ces hommes et ces femmes qui se voient chaque jour, chaque soir, une gloire nouvelle fait son chemin avec une foudroyante vitesse. Or, ils avaient besoin d'admirer. La Révolution française, puis Bonaparte avaient fait naître en des milliers de jeunes Européens des espoirs immenses que Napoléon avait déçus. En Angleterre surtout, le sentiment de la vanité était trop fort dans une société qui s'était dégoûtée des plaisirs par leur facilité, de l'ambition guerrière par de trop longues guerres, de l'ambition politique par la continuité d'un gouvernement conservateur rendu invin- cible par le danger.

Les poètes, impuissants ou craintifs, n'avaient pas exprimé ce dégoût secret. Childe Harold, le premier, faisait écho au scepticisme triste d'une génération déçue. Enfin l'art rejoignait la vie. Enfin un jeune Anglais moderne, semblable à ceux qui le lisaient, découvrait l'Europe de 1812, telle que l'avaient faite révolution et guerres. Pour un peuple sevré depuis dix ans de toute vie continentale, le récit d'un voyage en Albanie, chez les Souliotes, était plus étonnant qu'un voyage aux Indes ou aux îles du Pacifique. Childe Harold était accompagné de notes politiques dont la hardiesse toute nouvelle enchantait. C'était un poème de la mer, et les descendants des Vikings, privés de l'Océan par le Blocus, y respiraient le vent chargé d'écume dont le sel commençait à leur manquer. L'opposition des critiques conservateurs servait Byron. Il était comique de le blâmer, comme la Quarterly Review, pour avoir parlé avec mépris « du métier de spadassin » et d'ajouter : « On se demande avec anxiété si ce sont là les opinions d'un pair du royaume sur l'armée britannique. » Depuis vingt ans les poètes s'étaient les uns après les autres convertis à la sagesse officielle. Il y a toujours dans l'histoire d'un peuple des moments où ceux mêmes qui en jouissent sont las de la platitude de l'ordre établi. Childe Harold dans la vie de l'Angleterre paraissait en un tel moment.

Encore arrive-t-il parfois qu'après une oeuvre triom- phante l'auteur déçoive. Là, au contraire, l'auteur valait l'œuvre. Il était patricien de vieille souche, et le Monde lui était reconnaissant d'apporter à une classe souvent attaquée le prestige du génie. Il était jeune, beau; « ses yeux gris-bleu brillaient d'émotion à travers les longs cils... Son teint pâle était délicat jusqu'à la transparence... Sa bouche celle d'une femme charmante, sensitive et capricieuse. » Son infirmité même ajoutait à l'intérêt qu'on lui portait. La sombre histoire de son héros était la sienne. Ne savait-on pas que, comme Childe Harold, il revenait de Grèce, de Turquie? On lui attribuait l'inces-sante tristesse, la solitude, les malheurs du Childe. Une œuvre d'art doit suggérer la réalité des sentiments qu'elle exprime; mais combien la suggestion est plus forte, plus naturelle, si le public, à tort ou à raison, croit que ces sentiments sont ceux de l'auteur.

Toute la ville ne parlait que de lui. Des foules de gens illustres sollicitaient une présentation, ou déposaient des cartes de visite. Dans Saint-James's Street les voitures arrêtées à sa porte gênaient la circulation. Chez un libraire était exposé un exemplaire de Childe Harold que la prin- cesse Charlotte, fille du Régent, avait fait relier. Le Régent lui-même se fit présenter Byron et lui parla longuement des poètes et de la poésie. Dans les dîners de Mayfair le murmure des conversations ne semblait plus être qu'un long « Byr'n, Byr'n » toujours répété. Chaque saison avait alors son lion politique, militaire ou littéraire. Byron fut le lion sans rival des soirées de 1812.

Il connut « cette mer étincelante de pierreries, de plumes, de perles et de soie ». Les femmes imaginaient avec émo- tion la grande abbaye, les passions criminelles, et ce cœur de marbre de Childe Harold, refusé, donc convoité. Tout de suite elles l'assiégèrent, foule charmante. Elles avaient peur de lui et jouissaient délicieusement d'avoir peur. Lady Roseberry, parlant avec lui sur le seuil d'une chambre, sentit soudain son cœur battre si violemment qu'elle put à peine lui répondre. Et lui, qui devinait déjà l'effet produit, essayait le pouvoir fascinant de son « regard en dessous ». Dallas, un jour, l'entendit qui lisait à haute voix Childe Harold. Sans doute cherchait-il à retrouver enlui-même ce qu'y admiraient les autres. «Je suis convaincu, prophétisa Dallas, que la mélancolie de sa jeunesse va maintenant être dissipée pour le restant de sa vie. »

Dallas se trompait. Cette mélancolie faisait partie du personnage qu'avaient aimé les lecteurs du poème et Byron le sentait bien. Sachant que ceux qui l'invitaient s'attendaient à recevoir Childe Harold, il entrait dans les salons, sombre, dédaigneux, masquant de froide réserve la timidité héréditaire des Byron. « Lord Byron, écrivait Lady Morgan, l'auteur du délicieux Childe Harold, est froid, silencieux, réservé dans ses manières. » Il ne lui arrivait plus, comme au temps d'Elizabeth Pigot, de murmurer désespérément : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... » quand on le présentait à une femme. Mais il dissimulait sous quelques mots secs une inquiétude qui était grande. Dans ce monde, si plein de vie et de couleur, qui l'accueillait soudain bruyamment après l'avoir longtemps ignoré, il n'avait pas un parent, pas un ami. Ces hommes, ces femmes semblaient tous s'être connus depuis l'enfance, ils s'appelaient par leurs prénoms, par des surnoms. Il ignorait tout d'eux. Il avait peur de prêter au ridicule par des manières de Southwell, par son infir- mité, et cette crainte même lui donnait un charme dont il n'était pas encore conscient. Immobile, tandis que les autres dansaient, à cause de sa mauvaise jambe, il sem- blait, dans l'embrasure des portes dorées, tout semblable à son héros debout à l'avant d'un bateau, les yeux fixés au loin sur les vagues.

Moore qui, au cours de leur brève amitié, avait toujours vu Byron gai compagnon, au rire presque enfantin, essaya souvent de le plaisanter sur cette sombre et triomphante tristesse. Byron refusa d'y reconnaître une pose. Non, il était sincèrement mélancolique et, au fond, désespéré; la gaieté n'était qu'à la surface. Il demeurait un étranger dans le monde. On lui affirmait qu'il l'avait conquis. Il en doutait. Il avait peine à croire au succès de son poème. Hobhouse avec sa brusque franchise lui disait : « Après Pope il n'y a plus rien à faire. » C'était aussi l'avis de Byron. Tous deux, classiques au fond du cœur, pensaient que le triomphe de Childe Harold était dû à l'expression de sen- timents morbides, mais que bientôt, le bon goût l'empor- tant, le public abandonnerait Byron pour revenir à Pope.

Et pourtant la fièvre byronienne ne fit qu'augmenter pendant toute la saison. « Le sujet de conversation, de curio- sité, d'enthousiasme de ce moment n'est ni l'Espagne, ni le Portugal, ni la guerre, ni le patriotisme, c'est Lord Byron!... écrivait la duchesse de Devonshire. Le poème est sur toutes les tables et lui-même courtisé, flatté, loué, partout où il apparaît. Il est pâle, il a l'air malade, le corps est laid mais le visage est beau, enfin il est le seul sujet de toutes les conversations – les hommes jaloux de lui et les femmes l'une de l'autre. » Les rares personnes qui le connaissaient, Rogers, Torn Moore, Lord Holland, furent assiégées de demandes de présentation. Une petite fille, Elizabeth Barrett, pensait très sérieusement à s'habiller en garçon et à se sauver, pour devenir le page de Lord Byron. Dans les dîners, les femmes essayaient de faire changer les places pour être assises à côté de lui. Rogers était amusé par les manœuvres des nobles dames qui lui écrivaient pour l'inviter à dîner, ajoutant en post- scriptum : « Je vous en supplie, ne pourriez-vous amener Lord Byron avec vous? » Étonnante destinée pour le jeune infirme qui, quelques années auparavant, portait avec précaution dans les rues de Nottingham la bière d'un charlatan.

Lady Caroline Lamb qui avait souhaité le voir « fût-il plus laid qu'Ésope » le rencontra chez Lady Westmorland. Arrivée près de lui, elle regarda cet admirable visage, ces sourcils à l'arc parfait, ces cheveux bouclés dans lesquels brillaient encore quelques reflets un peu roux, la bouche aux lèvres de statue grecque, les coins légèrement abaissés ; elle écouta un instant cette voix douce, basse et si musicale que les enfants disaient de lui : « Le monsieur qui parle comme de la musique. » Elle observa cette courtoisie étudiée, cette humilité fière et presque insolente. Elle vit les femmes qui l'entouraient, tourna sur les talons et s'éloigna. Le soir, elle écrivit dans son journal : « Fou, méchant et dangereux à connaître. »

Deux jours plus tard, elle était à Holland House quand Lord Byron fut annoncé. Il lui fut présenté et dit : « Cette présentation vous a été offerte l'autre jour. Puis-je vous demander pourquoi vous l'avez refusée? »

Elle était longue et mince; ses grands yeux noisette interrogeaient. Belle? Non, mais fragile, attirante. Byron lui demanda s'il pourrait venir la voir; tout en parlant avec elle, il observait avec curiosité cet animal pour lui nouveau : une patricienne. Elle disait de jolies choses, tantôt sentimentales, tantôt brillantes, d'une curieuse voix, agréable en dépit du ton traînant, un peu bêlant, commun à tous ceux qui formaient « la coterie de Devon- shire House ».

Dans son journal, au-dessous de la première phrase sur Lord Byron, elle ajouta : « Ce beau visage pâle sera mon destin. »