Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XIII
PREMIER PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD
Les deux amis s'embarquèrent le 26 juin 1809, dans le petit port de Falmouth, sur le bateau du capitaine Kidd qui devait les conduire à Lisbonne. Hobhouse, qui compo- sait déjà dans sa pensée des notes archéologiques, empor- tait cent plumes, deux gallons d'encre et plusieurs volumes de papier blanc. Byron, une fois encore, était devenu le pôle magnétique de tout un cortège de serviteurs. Le vieux Murray devait aller jusqu'à Gibraltar, l'air de la mer étant sain pour lui. Le service actif était confié à William Fletcher, valet de chambre de Newstead, qui venait de se marier et regrettait en grognant sa femme, Sally. Un jeune page, Robert Rushton, dit Bob, fils d'un fermier (qui plaisait à Byron « parce que, comme moi-même, il semble être un animal sans amis »), et un valet allemand, recommandé par le docteur Butler, de Harrow, complétaient l'escorte.
Hodgson reçut une description, en vers héroï-comiques, du départ et de Hobhouse vomissant à la fois son déjeuner et ses premières impressions de voyage. « Il a plu à la Providence d'intervenir en faveur du malheureux public en donnant à Hobhouse une foulure du poignet, de sorte qu'il ne peut pas écrire et que la pluie d'encre s'arrête... Pour moi je quitte l'Angleterre sans regret – j'y reviendrai sans plaisir. Je ressemble à Adam, le premier condamné à la déportation, mais je n'ai pas d'Eve et je n'ai mangé aucune pomme qui ne fût acide. »
Mrs Byron, elle aussi, eut sa lettre d'adieu : « Le monde est tout entier devant moi, et je quitte l'Angleterre sans regret, et sans un désir de revoir aucune des choses qu'elle contient, sauf vous-même et votre présente résidence. Croyez-moi bien sincèrement à vous... » Il lui avait laissé l'ours, le chien-loup et les servantes jolies.
La traversée fut dure. A Lisbonne, les voyageurs prirent contact avec l'Europe en guerre. Les Français de Junot venaient de céder la place aux Anglais du général Crawford. Hobhouse, président d'un club libéral, fut choqué par les mœurs du pays. Un clergé tyrannique imposait ses lois. Les morts étaient exposés dans les églises, un plateau sur la poi- trine, et on attendait pour les enterrer qu'il y eût assez d'argent pour payer le prêtre. L'Inquisition n'avait pas été abolie. On arrêtait les hommes dans la rue, pour en faire des soldats. Byron, plus vif que Hobhouse et impatient de toute contrainte pour les autres comme pour lui-même, avait envie de prêcher la révolte, mais il goûta le contraste entre la misère des hommes et la beauté des paysages portugais. Il aima les orangers qui doraient le vert profond des vallées, les monastères perchés au sommet des rocs. « Je suis très heureux, parce que j'aime les oranges, et parle aux moines un mauvais latin qu'ils comprennent parce qu'il ressemble au leur, –· et vais dans le monde (avec mes pistolets de poche), et traverse le Tage à la nage, et monte à âne ou à mulet, et jure en portugais, et ai attrapé la diarrhée, et suis piqué par les moustiques. Mais qu'importe? Les gens qui vont en voyage d'agrément ne doivent pas chercher le confort. »
De Lisbonne à Séville, ils voyagèrent à cheval. La route était bordée de croix; chacune rappelait un meurtre. Ils rencontrèrent un prisonnier et des espions qu'on emmenait à Séville pour y être pendus. Il y avait dans le spectacle de ce monde où la mort et l'amour étaient à chaque pas quelque chose d'animal et de franc qui allait au cœur de Byron. Il écrivait à sa mère qu'il était logé dans la maison de belles Espagnoles « qui sont, en général, très plaisantes, avec leurs grands yeux noirs, et très bien faites. L'aînée a honoré votre fils indigne d'une très particulière attention, l'embrassant avec grande tendresse au départ... après avoir coupé une boucle de ses cheveux, et lui avoir offert une tresse des siens, d'environ trois pieds de longueur, que je vous envoie, et vous prie de me garder pour mon retour. Ses derniers mots ont été : « Adieu, joli garçon! « Vous me plaisez beaucoup. » Elle m'avait offert de partager sa chambre, ce que ma vertu m'avait fait refuser; elle a ri et dit que je devais avoir une maîtresse anglaise; elle a ajouté qu'elle allait se marier avec un officier de l'armée espagnole. » Puis, par Cadix, « douce Cadix, pleine des plus belles femmes de l'Espagne », les deux amis allèrent à Gibraltar. Là il fallut se séparer du vieux Murray et du jeune Rushton, tous deux trop fatigués par le voyage. Byron les renvoya à Newstead, ne gardant avec lui que Fletcher. A Mrs Byron : « Je vous prie de vous occuper de Robert, auquel son maître manquera; pauvre garçon, il n'avait aucune envie de repartir. »
Sur le paquebot de Gibraltar à Malte, les passagers aimèrent Hobhouse qui tout de suite s'était mêlé à eux et, le soir, après le dîner, racontait des anecdotes, lesquelles (pensait Byron, qui écoutait de loin) étaient presque toutes de Scrope Davies. Byron, plus distant, plaisait moins. Comme il ne mangeait presque rien, il quittait la table avant les autres. Il se tenait à l'écart, regardait la mer et semblait respirer la sombre poésie des rochers. Dès que le soir tombait et que s'allumaient les feux, il allait s'asseoir sur un paquet de voiles et restait pendant des heures à contempler les jeux des rayons de lune sur les flots. Dans cette pâle lumière, il faisait penser au matelot de Coleridge qui a tué un albatros. Il était « un mystère enveloppé d'un linceul et couronné d'un halo ». Ses compagnons de voyage, prenant pour du mépris sa recherche de la solitude, le jugèrent sévèrement. On nota son regard en dessous, anxieux, méfiant. Il manquait de naturel; il bousculait Fletcher; il semblait mal à son aise et agité.
S'ils avaient pu deviner l'inquiétude que cachait cette conduite, la douloureuse timidité de l'infirme, ils l'auraient plaint. Byron se réfugiait dans la compagnie muette des vagues et des étoiles parce qu'il craignait les hommes. Seu- lement, ayant adopté une attitude parce qu'elle lui était naturelle, il lui arrivait de la garder parce qu'il pensait qu'elle était noble. Regardant la proue lentement balancée du navire fendre les eaux, il pensait que chaque vague l'éloignait de ses disgrâces. Il méditait encore sur sa jeunesse manquée, mais avec plus de sombre douceur et comme si elle eût été celle d'un étranger. Pourquoi n'écri- rait-il pas un poème sur ce pèlerinage? Depuis l'enfance s'accumulaient en lui des sentiments forts qui, brassés dans cette âme brûlante, formaient comme une lave en fusion... Il imaginait un héros qu'il appellerait du vieux nom de sa famille, Childe Burun, et qui serait Byron, ce Byron désespéré, déçu, que Hobhouse ne connaissait pas et d'ailleurs n'aurait pas compris... Le bateau dansait au clair de lune.
Le troisième jour de la traversée, plusieurs passagers, sur le pont, jouèrent à tirer au pistolet sur des bouteilles ; Byron essaya sa chance et fut celui qui tira le mieux. Cela le rendit heureux. Hobhouse, qu'il malmena pour une innocente plaisanterie, apprit à ses nouveaux amis, avec une indul-gence tendre mais supérieure, qu'il fallait le traiter comme un enfant.
A Malte, Byron prit des leçons d'arabe avec un moine et des leçons d'amour platonique avec Mrs Spencer Smith. Elle avait eu des aventures romanesques : arrêtée par les soldats de Napoléon, puis sauvée par un noble Italien qui l'avait chevaleresquement respectée. « Il y avait de la sylphide en elle. » Ses charmants yeux myopes regardaient les hommes avec une incertitude troublée, troublante. Byron fut séduit, mais sa philosophie toute fraîche de l'amour lui interdisait la faiblesse. Par une rancune naïve contre le sentiment, il se voulait insensible.
La belle Florence trouva, sans doute non sans surprise,
Celui qui, disait-on, soupirait pour toute femme,
Supportant sans émoi l'éclat de son regard...
« Un cœur de marbre », c'était ainsi maintenant qu'il aimait à se voir, habile s'il l'eût voulu dans cet art de séduire qui n'est fait que du mépris de la femme et de confiance en soi-même, mais dédaigneux de victoires trop faciles. La « douce Florence » obtint de lui le grand diamant jaune qu'il portait en bague et ses yeux myopes quelque temps encore passèrent dans les rêveries de Byron. Mais il s'arracha sans aucune peine à cette nouvelle Calypso.
L'Albanie était alors presque inconnue. Ses montagnes sauvages rappelèrent à Byron l'Écosse de ses vacances enfantines. Les hommes portaient une courte jupe, presque semblable au kilt, et un manteau en peau de chèvre. Le Pacha de Janina, Ali, célèbre pour son courage et pour sa cruauté, informé par le résident anglais de l'arrivée d'un jeune homme de race noble, invita les voyageurs à lui rendre visite. Byron admira le décor, les Albanais en veste brodée, les Tartares aux hautes coiffures, les esclaves noirs, les chevaux, les tambours, les muezzins qui, du minaret de la mosquée, chantaient : « Il n'y a d'autre Dieu que Dieu. » Le terrible Ali Pacha était un petit homme de soixante- dix ans, cinq pieds six pouces, barbe blanche, manières dignes et courtoises. Mais on savait qu'il n'hésitait pas à faire rôtir un ennemi sur le gril ou à jeter dans le lac quinze femmes qui avaient déplu à sa belle-fille. Il demanda pourquoi Byron avait quitté son pays si jeune, et ajouta qu'il aurait tout de suite reconnu sa haute naissance à ses petites oreilles, à ses cheveux bouclés et à la blancheur de ses mains. Cette phrase fit tant de plaisir à Byron que, pendant plusieurs mois, chacune de ses lettres la contint. Ali Pacha, Zeluco réel, resta longtemps un des héros de Byron. L'amour du pouvoir, le mépris des règles morales ou sociales, le mystère dont il aimait à s'entourer, tout le personnage d'Ali éveillait en Byron des émotions vives. Bandit, corsaire, chef de bande, tout être de cette classe maudite le touchait par réaction contre l'hypocrisie, et par goût pour le courage. La sympathie fut mutuelle et le Pacha donna aux deux Anglais des guides et une escorte armée pour le retour.
Parcourir un pays sauvage, sous la garde de soldats à demi barbares, était une entreprise hardie, mais enivrante. Byron, depuis l'enfance, avait pensé qu'il était fait pour une vie martiale. Il n'avait' peur de rien. Il aimait ses guerriers albanais; il les trouvait simples, fidèles; il avait toujours eu le goût des êtres primitifs qui divertissent l'esprit sans l'occuper. Ce fut parmi eux, à Janina, qu'il commença d'écrire son Childe Burun qui devint, après le premier chant, Childe Harold. Il l'écrivait dans la strophe de Spenser, une strophe de neuf vers qui, pensait-il, se prêtait à la variété du ton. Hobhouse, de son côté, prenait des notes pour un récit.
D'Albanie ils voulaient aller en Grèce par mer, mais l'incompétence des marins et une tempête les en empê- chèrent. « J'ai été presque perdu dans un bateau de guerre turc, à cause de l'ignorance du capitaine et de l'équipage, bien que l'ouragan ne fût pas violent. Fletcher hurlait et appelait sa femme, les Grecs invoquaient tous les saints, les musulmans Allah; le capitaine a fondu en larmes et couru vers l'intérieur du bateau, en nous disant d'invoquer Dieu. » Les voiles étaient déchirées, l'équipage incapable de manœuvrer, et Fletcher répétait, non sans vraisem- blance, qu'ils trouveraient là tous « un tombeau humide ». Byron, incapable à cause de sa jambe de rendre des ser- vices, et fatigué de ses vains efforts pour consoler Fletcher, se roula dans son manteau albanais, se coucha sur le pont et, en dépit de tout, s'endormit. Quand il se réveilla, la tempête était terminée et le bateau avait échoué sur une plage où ils furent reçus par des Souliotes. C'était une peuplade de montagne, farouche et noble, qui avait su rester libre. Les Souliotes servaient le Pacha, mais en mercenaires, toujours payés avant le combat. Ils passaient pour dangereux; ils reçurent les naufragés avec bonté, firent sécher leurs vêtements, les nourrirent, leur donnèrent le spectacle d'une danse autour du feu et d'un chant magnifique dont le refrain était « Tous bandits à Parga ». Puis, comme Byron les priait d'accepter quelques sequins, le chef répondit : « Je veux votre amour, non votre argent. »
Le mot plut à Byron. Il admirait ces hommes aux passions fortes, capables de meurtre et d'amitié. Son mépris des religions augmentait. Il voyait depuis quelques semaines des catholiques, des protestants, des musulmans, des orthodoxes, et il retrouvait en tous le même animal humain. « J'aime beaucoup les Albanais; ils ne sont pas tous Turcs; quelques-unes de leurs tribus sont chrétiennes. Mais leur religion change très peu de chose à leurs manières ou à leur conduite. » Un des thèmes favoris de ses lettres était la comparaison entre le pauvre William Fletcher de Newstead qui, sous la pluie des montagnes albanaises, se promenait avec un parapluie, et les nouveaux serviteurs indigènes, indifférents et splendides. « Fletcher, comme tous les Anglais, est mécontent, quoiqu'un peu réconcilié avec les Turcs par un présent de quatre-vingts piastres du Vizir... Il n'a souffert de rien que du froid, de la chaleur et de la vermine; mais il n'est pas vaillant et il a peur des voleurs et de la tempête... »
La mer les ayant rejetés, ils décidèrent de gagner la Grèce par terre. Ce fut une belle chevauchée montagnarde. Le soir, l'escorte souliote chantait des poèmes que Byron, avec l'aide de l'interprète, transposait. Enfin ils arrivèrent au pays plat et s'arrêtèrent dans la petite ville de Misso- longhi, au bord d'une immense lagune. Ils étaient en Grèce.
Byron était ému. Depuis son enfance, à travers les poètes, les historiens, il avait aimé ce pays. Il n'était pas déçu. Pour des yeux accoutumés au dur climat du Nord, à des paysages enveloppés de vapeurs, à des voiles mouvants de nuages, le ciel indigo, l'air léger, les montagnes pierreuses relevées par des touches d'ocre et de safran formaient un tableau de lumière et de bonheur. Il traversa le golfe de Lépante, d'abord jusqu'à Patras, la blanche ville for- tifiée, puis de nouveau dans l'autre sens pour atterrir au pied du Parnasse. Chaque mot du guide éveillait un souvenir. Cette contrée était celle de Méléagre et d'Ata- lante, celle du sanglier d'Erymanthe. La cime neigeuse que l'on apercevait au loin était l'Hélicon, et il était émouvant de coucher près de l'antre de la Pythie. A Delphes, Hobhouse et Byron gravèrent leurs noms sur les colonnes d'un temple. De grands oiseaux tournaient au-dessus d'eux. Byron y vit des aigles; Hobhouse, des buses. Mais Hobhouse lui-même s'échauffa quand on approcha d'Athènes. A la naturelle beauté des lieux s'ajoutaient de puissantes suggestions. Le courage, l'amour de la liberté, le respect de la beauté, l'éloquence, les plus grandes vertus humaines avaient pris naissance sur cette terre sèche et pure.
Enfin, le 24 décembre 1809, après avoir chevauché toute la matinée à travers les pins et les oliviers, un des guides s'écria : « Seigneur! Seigneur! Le village! » C'était Athènes. On voyait dans la plaine, à une distance considérable, une ville groupée autour d'un haut rocher et, au-delà de la ville, la mer.
Le guide n'avait pas tort. Athènes était alors un grand village. Les Turcs occupaient la ville et, conquérants plus qu'administrateurs, l'abandonnaient à son destin. Dans le café officiel, près du Bazar, on voyait les agas accroupis fumer leur narghileh en riant. Une garnison turque occu- pait l'Acropole. Byron et Hobhouse y montèrent, appor- tant au gouverneur ottoman un présent de sucre et de thé. Ils furent très bien reçus par ce fonctionnaire affamé qui, sur ses cent cinquante piastres de traitement, devait encore payer ses hommes. Il les promena parmi les débris blancs des temples. « Ah ! My Lord, dit Fletcher, quelles cheminées on ferait avec tout ce marbre! » Byron sembla plus inté- ressé par les souvenirs de Périclès que par la beauté du Parthénon. « Eh bien, dit Hobhouse, voilà qui est vraiment très grandiose. – Cela ressemble beaucoup à Mansion House », répondit Byron, froidement.
Mais il était touché par le contraste entre la splendeur passée de ces lieux et leur misère présente. Était-ce à Newstead qu'il avait pris ce goût des édifices et des empires en ruine? Y trouvait-il un obscur symbole de sa propre destinée? C'était plus complexe. Par son courage, par son ennui, par son besoin d'évasion il appartenait à la race des hommes nés pour l'action. Il le savait. Il suivait la course météorique d'un Bonaparte avec admiration et envie. Mais son infirmité le condamnant à une vie sans éclat, il goûtait à la fois la grandeur et le néant des actions des autres. Comme il avait aimé jadis, sur la colline de Harrow, à s'asseoir au milieu des tombes, il se plaisait maintenant à rêver sur les colonnes brisées de l'immense cimetière d'empires qui s'étend, parmi les cyprès et les pins, de Gibraltar à l'Hellespont.
Si, au Portugal, l'esclavage du peuple l'avait choqué, il l'indigna bien plus dans la patrie de Miltiade et de Thémis- tocle. Des appels à la révolte remplirent le manuscrit de Childe Harold :
Belle Grèce ! Triste relique d'une grandeur disparue !
Immortelle, bien que tu ne sois plus : et, bien que tu sois tombée,
[grande.
Qui va se mettre à la tête de tes enfants dispersés?
Qui te délivrera d'un esclavage auquel tu n'es que trop habituée?
Ils étaient bien différents, tes fils, qui autrefois
Guerriers sans espoir, acceptant leur destin,
Attendaient dans le défilé sépulcral des Thermopyles désolées.
Oh! qui retrouvera cet esprit héroïque?
Qui sautera les bancs de l'Eurotas et te réveillera dans ta
[tombe?
« Que puis-je faire? lui répondit un jour un jeune Athé- nien auquel il reprochait sa soumission. – Esclave ! s'écria Byron, tu es indigne de porter le nom de Grec. Ce que tu peux faire? Te venger. » Il l'eût fait lui-même. Credo Biron.
Hobhouse et Byron avaient loué des chambres dans deux maisons voisines, Byron chez la veuve d'un vice-consul anglais, Mme Théodora Macri. Un balcon couvert donnait sur une cour intérieure où poussait un citronnier et où jouaient trois jeunes filles. Byron ne pouvait négliger cette occasion d'être amoureux. « J'ai presque oublié de vous dire que je meurs d'amour pour trois jeunes filles d'Athènes, trois sœurs. J'ai vécu dans la même maison. Theresa, Mariana et Katinka sont les noms de ces divi- nités – toutes ont moins de quinze ans. » Pour l'aînée, Theresa, il composa un poème :
Fille d'Athènes, avant de nous séparer,
Rends-moi, oh ! rends-moi mon cœur !
Ou, puisqu'il a quitté ma poitrine,
Garde-le et prends le reste !
Ζωη μου, σα; αγαπώ
« Ma vie, je vous aime » était un beau refrain ; à la vérité c'était « Harold plutôt que Byron » qui aimait Theresa. Pourtant ce fut pour elle qu'un jour, suivant une coutume d'amour orientale qu'on lui avait enseignée, il déchira sa poitrine de la pointe de son poignard, ce qu'elle accepta avec grand calme, comme un hommage dû à sa beauté.
Le consul de France, Fauvel, accompagna Byron et Hobhouse dans toute l'Attique. A travers des bois d'oli- viers et des prairies d'asphodèles, ils allèrent jusqu'au cap Sounion. Les blanches colonnes d'un temple encadraient « la mer violette ». Sur l'une d'elles Byron, éternel écolier, écrivit son nom. Puis, assis sur les marches de marbre, il goûta le calme du promontoire où il était seul avec les vagues. Il se sentait très heureux. Ce printemps perpétuel, ce ciel sans nuages étaient divins. Il s'attachait aux Grecs. « Ce sont des ingrats, dit-on, mais qui a rendu service au peuple grec? » Devaient-ils de la reconnaissance aux Turcs qui les opprimaient, aux Anglais qui dépouillaient l'Acropole de ses chefs-d'œuvre, aux Français qui don- naient des conseils et point de secours? Byron vit avec fureur les agents de Lord Elgin dégrader, par leur négli- gence, les métopes du Parthénon. Le gouverneur turc pleura en voyant briser l'un des frontons. D'ailleurs, tout en aimant les Grecs, Byron faisait bon ménage avec les Turcs. Le préfet de la ville, plein d'attentions, fit donner cinquante coups de bâton devant Fletcher à un homme qui avait insulté les deux Anglais. Hobhouse, satisfait, observa : « Quelles que soient mes opinions sur le despotisme en Angleterre, à l'étranger il a ses avan- tages. »
Un pèlerin ne peut s'arrêter. Le Pylade, vaisseau anglais, partait pour Smyrne; ils le prirent. Les vagues de la mer d'Ulysse, vagues lie-de-vin au sommet d'opale, les balan- cèrent parmi les îles. A Smyrne, Byron acheva le second chant de son poème. Hobhouse n'en pensait pas grand bien. Sentiments exagérés, disait-il, déclamations oratoires; il préférait Pope. Byron lui-même, très attaché à la poésie du xvni e siècle, presque étonné de ce qu'avait été l'expres- sion involontaire de ses émotions, enfouit le manuscrit au fond de son portemanteau et chercha quelque autre moyen de trouver la gloire.
La frégate qui les emmenait de Smyrne à Constantinople s'arrêta dans l'île de Tenedos. De là il voyait l'entrée des Dardanelles, brèche étroite qui sépare deux continents. Une mer rapide coulait comme un fleuve entre les hautes rives nues et terreuses. C'était là cet Hellespont que Léandre avait traversé à la nage pour rejoindre son amante. Byron voulut l'imiter. Il fit deux essais; le premier échoua; le second, le 3 mai, réussit. Il nagea de l'Europe vers l'Asie, restant une heure et demie dans l'eau. Son compa-gnon, Mr Ekenhead, le battit de cinq minutes. Les deux hommes n'étaient pas fatigués, mais un peu gelés, et Byron prodigieusement fier de lui-même. Il écrivit à sa mère, à Hodgson, à toute la terre, qu'il avait traversé l'Hellespont et cet exploit devint, avec les plaintes de Fletcher et la façon dont Ah Pacha avait loué la petitesse de son oreille, l'un des thèmes essentiels de ses lettres. « Je commencerai par vous dire, ne vous l'ayant encore dit que deux fois auparavant, que j'ai nagé d'Abydos à Sestos. Je le fais pour vous inspirer le respect qui convient pour moi, auteur de cette performance, car je m'en glorifie plus que de toute autre sorte de gloire, politique, poétique ou oratoire. »
Pendant ce séjour à Tenedos, il vit la Troade. Le mont Ida, évocateur de la colline de Harrow, dominait la plaine de Troie. De la ville il ne restait rien que les tombes de ses destructeurs, grands monticules qui rappelaient les tumuli des Danois dans la campagne anglaise. Byron, fidèle à son amour pour le néant final et le sommeil des héros, médita devant la tombe d'Achille. Puis la frégate fit voile vers Constantinople et jeta l'ancre entre le Sérail et les Sept Tours, le 13 mai 1810.
De Stamboul, Byron aima surtout le site, les rives d'Europe et d'Asie tout éclaboussées de palais, la coupole dorée de Sainte-Sophie, les îles des Princes si douces dans le lointain. Sainte-Sophie elle-même lui parut très inférieure à Saint-Paul de Londres. « Je parle en cockney », dit-il. C'était vrai. Hobhouse, lui aussi, jugea que les bazars orientaux « sont des bâtiments assez médiocres pour un homme qui connaît les boutiques de Londres ». Mais il était intéressant de se promener parmi les tombes des sultans, en uniforme écarlate brodé d'or, chapeau à plumes, et suivi par les janissaires que Byron avait engagés. L'ambassadeur, Robert Adair, et son secrétaire, Canning, traitèrent les deux pèlerins en grands personnages. On les présenta au Capitan Pacha. Pour la visite au palais du gouvernement, il y eut une dispute d'étiquette entre Byron et Canning. Comme Canning refusait de marcher derrière lui, Byron quitta le cortège. Il bouda trois jours, puis écrivit une lettre très digne pour reconnaître qu'il avait eu tort.
Il remonta le Bosphore et alla s'asseoir sur les rochers bleus des Symplegades, qui en gardent l'entrée et qui, disaient les Anciens, se rapprochaient, quand passaient des navires, pour les broyer. Il ne faisait rien tout le jour que fumer, monter à cheval et ramer aux Eaux Douces d'Asie, mais il était content. Seul Fletcher l'irritait : « Ses perpétuelles lamentations pour réclamer du bœuf et de la bière, son mépris stupide et bigot pour tout ce qui est étranger, et son incapacité à acquérir fût-ce quelques mots de n'importe quel langage, font de lui, comme de tous les domestiques anglais, un encombrement. Je vous assure que l'ennui d'avoir à parler pour lui, le confort dont il avait besoin (beaucoup plus que moi), le pilaf dont il ne pouvait manger, les vins dont il ne voulait pas boire, les lits dans lesquels il ne pouvait pas dormir, et toute sa longue liste de calamités, telles que les chevaux qui butaient et le manque de thé! ! ! etc., auraient fait de lui une source constante de rire pour un spectateur, mais de désagrément pour son maître. »
Enfin, le 24 juillet 1810, Byron et Hobhouse quittèrent Constantinople. Hobhouse rentrait en Angleterre; Byron allait faire un nouveau séjour à Athènes. Ils s'étaient raillés l'un l'autre pendant un an avec bonne humeur, mais c'est une épreuve très dure pour une amitié qu'un long voyage en commun et un changement était bienvenu. Byron à sa mère : « Je suis très content d'être seul une fois de plus, car j'étais dégoûté de mon compagnon – non qu'il fût plus mauvais qu'un autre, mais parce que ma nature me porte à la solitude et que chaque jour ajoute à cette inclination. »
La séparation fut gentiment pathétique; Hobhouse la décrivit dans son journal : « Pris congé, non sans larmes, de ce singulier jeune personnage sur la terrasse de pierre, au bout de la baie, partageant avec lui un petit bouquet de fleurs, la dernière chose peut-être que je partagerai avec lui. » La lettre qu'Hobhouse écrivit à Byron, après leur séparation, se terminait par le 'post-scriptum suivant : « J'ai gardé la moitié de votre petit bouquet jusqu'à ce qu'il ait été entièrement fané, et même alors je n'ai pu supporter de le jeter. Je ne puis expliquer cela. Vous non plus, je suppose. » Il aimait Byron, et plus qu'il ne le disait. Il l'avait trouvé, pendant ce voyage, difficile à vivre, bizarre, susceptible et pourtant irrésistible. Quant à Childe Harold, sentimental en vers, il ne l'était pas en prose : « Votre dernière lettre se termine pathétiquement par un post-scriptum sur un bouquet; je vous conseille de le placer dans votre prochain roman. Je ne vous soup- çonnais pas de si beaux sentiments, et je suppose que vous plaisantiez, mais j'aime la plaisanterie. »
Pendant son second séjour à Athènes, Byron logea au cou- vent des Capucins. L'endroit était beau : devant lui l'Hymette, l'Acropole derrière, le temple de Jupiter à sa droite, la ville à sa gauche. « Eh ! monsieur, voilà une situa- tion, voilà du pittoresque pour vous ! Rien de tel, monsieur, dans votre Londres, non, pas même Mansion House. » Le monument de Lysicrate était encadré dans les bâtiments du couvent. C'était un charmant petit temple circulaire dont les moines avaient fait une bibliothèque et qui s'ouvrait sur un jardin d'orangers. La vie que l'on menait dans ce couvent manquait de sainteté. Outre le Padre Abbate, il y avait là une scuola composée de six ragazzi adolescents, dont trois étaient catholiques, trois orthodoxes. Byron organisait des matchs de boxe entre catholiques et ortho-doxes et le père abbé se réjouissait de voir les catholiques vainqueurs. La vie était une vie de collège, gaie, bruyante et licencieuse, à laquelle Byron, qui n'avait jamais cessé de regretter ses amis de Harrow, se mêlait avec une joie enfantine. Il s'était pris d'une de ses passions protectrices pour le jeune Nicolo Giraud, nouvel Eddleston, protégé français, sujet grec, qui parlait italien et l'enseignait à Byron. « Je suis son « Padrone » et son « amico » et Dieu sait quoi en outre. Il y a environ deux heures qu'après m'avoir informé que son plus vif désir était de me suivre à travers le monde, il a conclu en me disant qu'il fallait non seulement que nous vivions, mais que nous mourions ensemble. »
Les journées n'étaient qu'un éclat de rire. Le matin, Byron était réveillé par ces jeunes lutins criant : Venite abbasso, à quoi la voix du frère répondait gravement : Biogna bastonare. Les intrigues étaient innombrables. La mère de Theresa Macri était rentrée en scène. « Elle est assez folle pour s'imaginer que je vais épouser la petite : mais j'ai des amusements qui valent mieux. » Fletcher, l'homme marié qui avait tant gémi d'être loin de sa Sally, avait pris une maîtresse grecque. Les deux serviteurs albanais et l'interprète l'avaient imité. « Vive l'amour, écrivait Byron à Hobhouse. Je bavarde avec tout le monde, bien ou mal, et je traduis les prières du livre de messe : mais mes leçons sont interrompues par des gam- bades; on mange des fruits, on se jette les écorces, on joue : en fait, je suis de nouveau à l'école et j'y fais aussi peu de progrès que jadis, perdant mon temps de la même façon. » Le soir, il y avait d'étonnantes réceptions de dignitaires turcs chez le père abbé. Le Mufti de Thèbes et le gouverneur d'Athènes s'enivraient, en dépit de Mahomet, et la fête attique était brillante.
Naturellement il fallut traverser le Pirée à la nage. L'enfant Nicolo nageait très mal. Comme Byron sautait du môle, d'un bateau voisin une voix anglaise l'appela. C'était le marquis de Sligo, un camarade de Harrow. Il était là, sur un brick qui lui appartenait, accompagné de Lady Hester Stanhope. Byron fut assez content de les trouver et fit avec eux plusieurs excursions, mais il était loin d'être aussi naturel en présence de ces Anglais qu'avec ses petits Italiens. Lady Hester fut assez sévère : « Il y a beaucoup de vice dans son regard, ses yeux très rapprochés, son sourcil froncé... Étrange caractère : généreux avec une arrière-pensée, avare avec une arrière-pensée; un jour il était sombre, et personne ne devait lui parler; le lendemain il aurait voulu que tout le monde plaisantât avec lui. » Trait qu'observaient en effet tous ceux qui le rencontraient. Enfermé en lui-même, incapable d'imaginer les sentiments des autres, il attendait d'eux des mouvements d'humeur toujours semblables aux siens et s'irritait naï-vement quand leur tristesse ou leur joie lui paraissaient mal réglées. A ses propres yeux, Byron fumant sa pipe et frisant sa moustache entre l'Hymette et l'Acropole, était un phénomène naturel, rocher au milieu des mon-tagnes; il aimait les êtres naïfs qui regardaient ce roc assez abrupt avec étonnement et admiration.
Dès qu'il rencontrait des Anglais, son bonheur, si frêle,
vacillait. Leur présence évoquait une société dont Byron avait à la fois l'horreur consciente et le respect inconscient. S'il n'était plus seul avec des enfants, des serviteurs, le souci de ce qu'on pouvait penser de lui le hantait. Il se savait bizarre et maniaque. Il avait des superstitions enfantines, d'étranges habitudes, comme celle de toujours placer des pistolets chargés au chevet de son lit. Sa sen- sualité exigeante le poussait à des actes qu'il souhaitait cacher. Hobhouse lui-même avait été une contrainte et si Fletcher irritait souvent son maître, c'était beaucoup parce que le Sancho de Newstead demeurait en cette folle vie d'Athènes, au milieu des orangers, des moinillons et des Turcs, le gardien un peu ridicule, mais redoutable, des conventions britanniques.
Pendant ce second séjour Byron fit plusieurs voyages en Morée, allant jusqu'à Tripolitza et s'arrêtant toujours à Patras où le consul anglais, Mr Strané, lui servait de banquier. Il voyait avec plaisir ce port où des bateaux aux coques peintes, et qui rappelaient la flotte d'Agamem- non, déployaient leurs voiles au pied d'une ville blanche. Mais l'endroit était malsain; dès que le vent soufflait de Missolonghi, dans la saison des moustiques, la malaria régnait. Byron, mal soigné, faillit en mourir. Que pouvait faire un pauvre diable fiévreux contre un médecin assassin? La nature, la jeunesse et Jupiter combattaient pour lui, le docteur Romanelli contre lui. Fletcher avait perdu la tête. Heureusement les serviteurs albanais le soignèrent et dirent au médecin qu'ils le tueraient si leur maître mourait. Fut-ce cette menace, ou Jupiter, ou la jeunesse? Enfin Byron se remit. Il avait pu mesurer, pendant cette maladie, combien il tenait peu à la vie. Il était là, seul, grelottant de fièvre, à deux mois de mer de son pays. « Je regardais la mort comme un remède à la douleur, sans aucun désir d'une vie future, mais avec la confiante certi- tude que le Dieu qui punit dans cette existence, a laissé ce dernier asile aux âmes lasses. » Il ajoutait, en grec : « Celui qu'aiment les dieux meurt jeune. »
Quand il revint au couvent des Capucins, il était pâle et fatigué. Le régime qu'il suivait pour conserver sa mai- greur et sa beauté, n'était pas fait pour le fortifier. Bain turc trois fois par semaine, pour boisson un mélange de vinaigre et d'eau, pour seule nourriture solide du riz. La vie, pendant tout l'hiver, fut à peu près la même qu'avant sa maladie. Il travailla un peu, écrivit deux satires, l'une dans le ton de Pope, Hints from Horace, l'autre, La Malé- diction de Minerve, violente invective contre Lord Elgin. Un jour il demanda à l'un des capucins, le père Paul d'Yvrée, si on lui permettrait d'habiter une cellule. Peut- être la vie monastique l'arracherait-elle à son ennui et à sa tristesse. Il dit qu'il n'était pas un athée. Il demanda au père de lui donner un crucifix qu'il embrassa en pleurant. Pour lui, la religion, comme toutes choses, devait être une sensation forte.
Mais Hanson n'envoyait plus d'argent et réclamait la pré- sence de son client pour défendre Newstead et Rochdale, menacés par les créanciers et les gens de loi. Hélas ! il fallait rentrer. Fletcher fut envoyé en éclaireur, chargé des bagages et d'une lettre pour Mrs Byron : « Vous voudrez bien prendre soin de mes livres et de plusieurs boîtes de papiers. Je vous prie de me laisser quelques bouteilles de cham- pagne, car j'ai très soif... Je suppose que vous avez la maison pleine de femmes idiotes, colportant des scandales. » Les voyages avaient fait du bien à Fletcher; il était moins insulaire. « Après avoir été rôti, cuit, grillé, dévoré par toutes sortes d'animaux rampants, Fletcher commence à philosopher; il est devenu un caractère raffiné autant que résigné et promet, à son retour, d'être un ornement pour sa paroisse et, dans l'avenir, un très important per- sonnage dans le pedigree familial des Fletcher. »
Quelques semaines après le valet, le maître lui-même s'embarqua sur la frégate La Volage. Nicolo Giraud l'accom- pagna jusqu'à Malte. Il ramenait deux domestiques grecs. L'un des serviteurs albanais, qu'il dut congédier, s'élança hors de la chambre en pleurant. « Pour moi, quand je me rappelai que peu de temps avant mon départ d'Angleterre, un de mes plus intimes et nobles amis s'était excusé de ne me venir point faire ses adieux sur ce qu'il avait une parente à conduire chez la marchande de modes, je ne me sentis pas moins humilié que surpris en comparant le présent et le passé. »
De Malte, la traversée dura trente-quatre jours. Il était seul, sans compagnons intéressants, mais il goûtait cette solitude. En somme, il n'avait pas été malheureux pendant ce voyage. Il avait failli faire naufrage dans un navire turc ; il avait eu une passion pour une femme mariée à Malte, fait une visite à un Pacha, aimé trois jeunes Grecques à Athènes, traversé les Dardanelles, écrit quelques vers, appris l'italien avec un moinillon. Il avait vu de beaux paysages, évoqué des souvenirs héroïques et retrouvé six mois de jeunesse. Il avait parlé avec des Français, des Italiens, des Grecs, des Turcs, des Américains, et avait pu juger des idées et des manières d'autres pays. S'il avait passé un siècle à fumer dans les clubs de Londres ou à bâiller dans une maison de campagne, il aurait été loin d'acquérir autant de connais- sances utiles et amusantes.
Il est toujours intéressant de voir, au cours d'une vie, se former les couches successives qui, durcies par le temps, limiteront un caractère. Sur l'apport ancestral : violence des Gordon, tempérament sensuel des Byron, s'était déposé un apport physique; infirmité qui inspirait la haine du monde, beauté qui donnait les moyens de s'en venger. A la religion étroite et triste enseignée par les premiers maîtres écossais s'était superposé, sans la détruire, le déisme voltairien des étudiants de Cambridge, au sentimentalisme naïf de l'adolescence un humour ironique et fort. La vision du monde qui formait maintenant ce paysage intérieur était simple. Le globe avait été créé, sans but connu de nous, par un Dieu qui semblait indifférent à nos maux. Les hommes, mus par leurs passions, par le destin, pour- suivaient ou des sensations agréables, ce qui était sage, ou la gloire, ce qui était fou. Les empires s'élevaient et s'abaissaient comme les vagues de la mer. Tout était vanité, hors le plaisir.
Le voyage en Orient confirmait cette doctrine. Partout où Byron avait passé il avait trouvé la vie dure, les vices universels, la mort présente et facile. Le fatalisme des musulmans avait renforcé le sien. Leur traitement des femmes lui avait plu. La multiplicité des religions lui avait prouvé leur faiblesse. Il rapportait des doutes qu'il croyait solides comme des actes de foi. Dans cette longue solitude il avait appris quelques vérités sur lui-même. Il savait maintenant qu'il n'était heureux que hors la loi. Il avait aimé ces pays où il ne se souciait de personne et où per- sonne ne se souciait de lui. La distance lui avait enseigné le mépris. Pouvait-on s'émouvoir de l'article hostile d'un pédant lorsque la Méditerranée et l'Atlantique roulaient entre vous et lui, lorsque le tonnerre des revues hyper- boréennes était assourdi par le mugissement de l'Helles- pont? Désormais, si ses affaires en Angleterre se gâtaient, il saurait qu'à quinze jours de mer on trouve des îles blanches sous un ciel toujours bleu.
Seul sur le pont de la frégate, il regardait les vagues s'élever et s'abaisser. Vers quoi le conduisait cette longue traversée? Sa mère? Il n'avait pas l'intention de la voir longtemps. « Vous aurez la bonté de préparer mes appar- tements à Newstead; mais ne me considérez que comme un visiteur. Je vous informe seulement qu'il y a longtemps que je suis entièrement végétarien, je ne mange ni poisson ni viande; j'espère donc trouver un stock important de pommes de terre, de légumes verts et de biscuits; je ne bois pas de vin. J'ai deux domestiques, tous deux hommes d'un certain âge et Grecs... Je ne pense pas que je serai trop empoisonné par les visiteurs; s'il en vient, vous les recevrez, car je suis décidé à ce que personne ne vienne encombrer ma retraite : vous savez que je n'ai jamais aimé la société, et aujourd'hui moins que jamais. » Sa seule volonté de propriétaire était de diviser la ferme d'un certain B*** pour donner à Fletcher un petit domaine. « Je me bornerai (comme Bonaparte) à démembrer le royaume de Mr B***, et à en ériger une partie en principauté pour le maré- chal Fletcher ! J'espère que vous gouvernez mon petit empire et sa malheureuse dette nationale d'une main prudente. »
A part elle, qui trouverait-il? Hobhouse? Il n'avait aucune nouvelle d'Hobhouse : on disait qu'il avait revêtu « le monstrueux déguisement » de soldat. Hodgson? Oui, sans doute, mais Hodgson était devenu dévot. Augusta? Il l'avait presque oubliée. Que diable allait-il faire dans ce pays? Faire payer des fermiers à Newstead, vendre des charbonnages à Rochdale, payer des dettes à Londres? Besognes basses. Qui verrait-il? Ah! il y avait Dallas, le solennel et serviable Dallas. Quelques jours avant d'arriver, il écrivit à Dallas : « Après deux ans d'absence, je suis de nouveau sur le chemin d'Angleterre. J'ai vu tout ce qu'il y a de plus remarquable en Turquie, en particulier la Troade, la Grèce, Constantinople et l'Albanie... Je ne crois pas que j'aie rien fait pour me distinguer des autres voyageurs, sauf peut-être ma traversée à la nage de Sestos à Abydos, un exploit assez convenable pour un moderne. »
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