Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre VIII
DIEUX SUR LE MONT IDA
Ce fut un adolescent divisé et troublé qui revint à Harrow pour sa dernière année d'école. Il était heureux de « ren- trer ». Comme tous les timides il aimait la monotonie d'une existence où les êtres sont connus, les actions réglées. Là ses mauvaises jambes n'étonnaient plus personne. Son autorité grandissait. L'arche sainte de Harrow était une antique salle de classe, the Fourth Form Room, entourée de noires boiseries de chêne trois fois centenaires. Byron, moniteur, était devenu l'un des maîtres de ce sanctuaire. Trois fois il avait entaillé dans le bois un Byron vigoureux et hardi, parmi tant de noms illustres. Toujours une petite bande de jeunes héros règne sur une école anglaise; Lord Byron faisait maintenant partie de cette troupe sacrée. La haute colline de Harrow, dominant les plaines où travaillaient les laboureurs, où luttaient les équipes rivales de cricket, le faisait penser à la montagne d'Ida au sommet de laquelle les Dieux, dans Homère, contemplent les travaux et les guerres des humains.
Mais les Dieux eux-mêmes ont leurs passions. Des amitiés violentes et jalouses continuaient à tourmenter Byron. L'ami favori était maintenant le petit Delawarr, « presque trop beau pour un garçon », mais Clare était jaloux, et d'autres aussi. Sur le mont Ida, les Immortels se querel- laient. Que ce fût à Southwell ou à Harrow, il était difficile de rêver en paix. Delawarr lui-même n'avait pas de l'amitié une idée aussi belle que Byron. Celui-ci, qui était prêt à donner sa vie, à tout sacrifier pour ses amis, s'étonnait de trouver les sentiments des autres si tièdes. Presque chaque jour un poème de reproches, de plaintes, de mépris, venait frapper d'un éclair brûlant l'un des sujets trop aimés du jeune Dieu.
En toi j'espérais étreindre
Un ami dont la mort seule me séparerait,
Mais l'Envie, de sa main méchante,
T'a détaché de mon cœur pour jamais...
Et, un autre jour :
Vous saviez que mon âme, mon cœur, mon existence
Étaient, dans le danger, à vous comme les vôtres;
Vous me saviez inchangé par les ans, la distance,
Et ne vivant que pour l'amour et l'amitié.
Vous saviez – mais quittons ces souvenirs trop vains...
La bande joyeuse qui recevait ces lettres s'étonnait, riait, puis oubliait. Un événement plus grave menaçait le bonheur de Harrow et celui de Byron. Drury devait prendre sa retraite à Pâques. Il n'avait pas toujours été satisfait, pendant ces derniers mois, de son élève favori. Byron travaillait mieux, mais l'esprit d'agitation habitait cette âme. « Ses esprits animaux sont trop vigoureux », disait le bon docteur. Il était frappé par le manque de jugement de Byron. Cet enfant, le plus intelligent qu'il eût connu, agissait parfois comme un fou. Le docteur, qui se sentait responsable de la santé morale de l'école, n'aimait pas l'influence intellectuelle et surtout sentimentale que Byron avait prise sur ses jeunes disciples. En décembre 1804 il l'avait même prié, non sans regrets, de quitter Harrow. Hanson, Lord Carlisle étaient intervenus et le docteur s'était laissé fléchir. L'élève ne gardait pas rancune à son maître. Il l'aimait. Le premier homme qui a su imposer à l'esprit d'un adolescent le respect d'une force morale plus haute conserve sur lui une autorité que l'orgueil même ne détruit pas. La dernière leçon du dernier jour fut, pour Byron, une scène triste. Rien ne fut dit. Cela eût été contraire aux principes les plus secrets de l'école. Mais les jeunes gens qui entouraient le docteur sentirent qu'une période heureuse de leur vie venait de s'achever.
Qui lui succéderait? Il y avait plusieurs concurrents, dont le frère du docteur, Mark Drury; l'adversaire le plus dangereux de celui-ci était le révérend George Butler, homme jeune, grand mathématicien. Les élèves ne connais- saient la valeur réelle ni de l'un ni de l'autre, mais le nom de Drury suffisait à leur inspirer une partialité passionnée, et il se forma un parti Drury, à la tête duquel était Torn Wildman, ami de Byron. Un des élèves dit à Wildman : «Je sais que Byron ne sera pas avec nous parce qu'il n'acceptera jamais de servir en second; donnez-lui le commandement et il viendra. » Wildman suivit le conseil et Byron devint chef des factieux.
Le Headmaster était désigné par un vote des Gouverneurs. Drury et Butler eurent exactement le même nombre de voix. Dans un tel cas, la charte du collège prévoyait que la décision finale devait être prise par l'archevêque de Canter- bury. L'excitation grandit. Un matin l'école apprit avec colère que l'archevêque avait choisi le docteur Butler. La transmission des pouvoirs marqua le début d'une période de révolte. Byron et Wildman étaient l'âme de cette sédition. Ils ne se promenaient plus qu'armés de pistolets chargés. Qu'en voulaient-ils faire? Tuer le doc- teur Butler? Il en fut question. Certains conjurés exaltés proposèrent de répandre de la poudre à canon tout le long du chemin que devait suivre le docteur Butler pour aller à la Fourth Form Room, et de le faire sauter. Un des enfants, James Richardson, les arrêta en demandant à ses cama- rades de ne pas détruire les murs sur lesquels les noms de leurs pères avaient été gravés.
Byron, sans trop savoir ce qu'il faisait et dans un de ses accès de rage à la Gordon, arracha les grilles qui étaient devant les fenêtres de la maison du maître. Butler montra du bon sens, essaya de traiter ses jeunes ennemis avec bonne humeur, mais en vain. Byron écrivit sur lui des vers satiriques, où il l'avait baptisé Pomposus, et prit pour devise : « Liberté ou Rébellion. » Le docteur Drury qui, dans sa retraite, entendit parler du conflit, voulut, pour l'apaiser, venir lui-même à Harrow. Les élèves l'attendirent au bas de la colline, sur la route de Londres, dételèrent les chevaux de sa voiture et la traînèrent en triomphe jusqu'au sommet. Il décida de ne plus revenir.
Le dernier trimestre de Byron à Harrow fut rempli par cette lutte. Il travaillait peu. Il était considéré comme un élève assez bien doué, mais paresseux. Il avait pourtant appris beaucoup de latin, un peu de grec. Aux récitations publiques de 1805, il parut deux fois, récitant cette fois en anglais, et particulièrement remarquable dans le Roi Lear. Il avait demandé à sa sœur Augusta de venir l'entendre : « Je vous prie, madame, de paraître dans une des voitures les plus brillantes de Sa Seigneurie, car notre étiquette de Harrow n'admet, en nos jours de grands festivals, que les véhicules les plus superbes. » Ton comique, pour masquer le désir réel d'étonner ses amis par l'élégance de sa sœur. C'était si nouveau pour lui, et si agréable, de compter enfin dans sa famille une personne dont il n'eût pas honte. Il fut sans doute satisfait, ce jour-là, et d'elle et de lui-même, car il eut un grand succès et se considéra comme un nouveau Garrick. Il était plus fier de ses talents d'acteur et d'orateur que des vers innom- brables qu'il avait écrits pendant ces trois ans. « Mes qualités étaient beaucoup plus oratoires et martiales que poétiques ; et le docteur Drury, mon grand patron, pensait que je deviendrais un orateur. » Il brillait surtout dans les textes qui exprimaient une passion véhémente. Il était aussi le grand nageur de l'École et (trait remarquable chez un boiteux) jouait au cricket assez bien pour être envoyé au match Harrow-Eton de 1805.
Ce fut le dernier épisode de sa vie scolaire. Que rappor- tait-il de Harrow? Un goût vif de l'amitié, une certaine connaissance des poètes. Avait-il commencé à comprendre la multiple énigme de la vie? Non. Ce qui semblait malheureu- sement trop certain, c'était que les autres créatures humaines éprouvaient moins que lui le besoin de sentiments absolus. Hommes ou femmes, enfants ou jeunes filles, ils négociaient prudemment avec l'amour, avec la vérité, avec Dieu. Pourrait-il jamais devenir l'un d'eux? Il ne Je souhaitait pas. Mais quelle était la place dans l'univers de George Gordon, Lord Byron? Vers la fin de son séjour à Harrow, il nota sur la première page de ses Scriptores Graeci : « George Gordon Byron. Mercredi 26 juin, anno domini 1805. 3 h 3/4 de l'après-midi. Calvert monitor, Tom Wildman à ma gauche, Long à ma droite. Harrow- sur-la-Colline. »
Étrange besoin qu'ont les jeunes hommes de se rappeler à eux-même leur propre identité, de faire le point. A quoi pouvait rêver Byron, sur son banc de chêne tailladé, en ce 26 juin de l'an 1805? A cette école qu'il allait bientôt quitter? A Cambridge, où Lord Carlisle voulait l'envoyer? Il était triste de voir le changement si proche. Malgré Pomposus et quelques brouilles puériles, il avait été là plus heureux qu'ailleurs. Dans cette petite société fermée, il était accepté comme un prince de la jeunesse. Ce Wildman à sa gauche et ce Long à sa droite étaient des amis, des amis sûrs. Voix jeunes et gaies dans la cour pavée, sourires sur les visages quand il passait, groupes animés auxquels s'il le voulait il pouvait se mêler, que la Colline Sacrée était différente de ce monde extérieur hostile, inquiétant. Au-dehors, que pouvait-il espérer? Mary Cha worth? Elle devait se marier pendant les vacances. Les femmes? Ne seraient-elles pas toutes semblables à celle-là? Sa mère? Une furie. Sa maison? L'enfer. Les Carlisle? Ce tuteur élégant souhaitait-il le voir?
Poulain ombrageux, il avait besoin de maîtres adroits. Sous la gaieté naturelle de l'enfance, grandissait en lui une zone de voluptueuse mélancolie. L'idée de la mort le hantait. Elle avait déjà frappé autour de lui. Sur sa belle cousine, sur quelques-uns de ses jeunes camarades, il avait composé des vers funéraires. Dans le cimetière, sous les branches de l'orme, il alla rêver une dernière fois. « John Peachey... » Qui avait-il été, ce John Peachey dont les os blanchissaient sous cette pierre? C'en était fini de ces douces et tristes méditations, au-dessus de la plaine où dormait Londres. Le jeune héros du mont Ida allait quitter le séjour des Dieux pour se mêler aux tourments des mortels. Reviendrait-il un jour dormir sous cette herbe qui avait été le terrain de jeux de son enfance? Sa tombe... Comme ce Peachey, il n'y voulait qu'un nom, mais il l'eût souhaité glorieux :
Mon épitaphe sera mon nom, lui seul :
S'il ne peut couronner avec honneur ma cendre,
Ah ! qu'aucune autre gloire ne paie mes actions !
Mon nom, mon nom, lui seul, désignera l'endroit :
Célèbre par ce nom ou comme lui perdu.
Il était à peine au début de la course, et déjà pensait au repos.
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