Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre IX
TRINITY COLLEGE, CAMBRIDGE
La jeunesse est un temps pendant lequel les conventions sont, et doivent
être, mal comprises : ou aveuglément combattues, ou aveuglément obéies.
PAUL VALÉRY.
Il alla résider à Trinity College, Cambridge, en octo- bre 1805. Pour la première fois de sa vie, il se trouvait riche; le Chancelier lui avait accordé de prendre sur ses revenus une somme annuelle de cinq cents livres, une des plus belles pensions du collège. Il allait avoir un cheval, un valet, et se sentait aussi indépendant « qu'un prince allemand qui frappe sa propre monnaie, ou qu'un chef indien qui ne frappe aucune monnaie, mais jouit du bien le plus précieux, la Liberté. Je parle avec ravissement de cette déesse parce que mon aimable Maman était si despotique... Je serai tout à fait délivré d'elle et, comme elle a depuis longtemps piétiné et déchiré tous les liens d'affection, je suis sérieusement décidé à ne jamais retour- ner la voir et à ne plus jamais être en termes amicaux avec elle. Je le dois à moi-même, à mon propre bonheur, et à la mémoire de mes parents les plus proches, qui ont été honteusement diffamés par cette Tisiphone. » Le ton était dur, mais l'enfance de Byron n'avait été qu'une longue scène où une mère au tempérament vif criait ses sentiments les plus violents. Personne ne lui avait enseigné la pudeur, ni les nuances.
Trinity College. Une porte fortifiée, flanquée de deux tours, s'ouvrait sur un immense rectangle qu'entouraient des bâtiments gothiques. Au centre une fontaine rendait sensible par le mouvement de son jet d'eau l'immobilité du décor. En traversant une voûte on trouvait la seconde cour, Nevile's Court, plus grave, plus sombre, mais de nobles proportions et tout entourée d'un cloître. C'était là qu'étaient les chambres de Byron, petit appartement qui lui plut et qu'il entreprit aussitôt de meubler dans un style qui lui fît honneur.
A l'Université comme à l'École, devenir un centre, un chef, eût été son secret désir. Il avait l'ambition inquiète des faibles, tempérée par une paresse rêveuse. A Trinity, tous les étudiants avaient à peu près son âge; il n'y avait pas de place pour ce sentiment (qu'il aimait) de protection tendre envers des êtres plus jeunes. Dès les premiers jours, il comprit que, hors quelques forts en thème méprisés qui usaient leurs yeux en scandant des vers grecs à la chandelle, le bon ton était de ne rien faire. C'était le temps où la mode, en Angleterre, commandait aux hommes de boire et de jouer. « Personne ne peut étudier l'histoire du xvin e siècle anglais sans être étonné par la place vraiment immense que tenaient la boisson dans l'histoire spirituelle de la jeunesse, et les effets de la boisson dans la vie physique de l'âge mûr. » Un convive qui n'était capable de boire que deux bouteilles pendant un dîner était un médiocre compa- gnon. On disait d'un buveur : « C'est un homme de quatre bouteilles... de cinq bouteilles... » Lord Panmure et Lord Dufferin étaient célèbres parce qu'ils étaient hommes de six bouteilles. Le jeu n'était pas moins en honneur. Lord Holland donnait de grandes sommes à son fils, Charles John Fox, âgé de quinze ans, « pour lui permettre, disait-il, de faire convenablement son apprentissage de joueur ». Un jeune gentilhomme perdait sept mille livres en une matinée dans une maison de jeu voisine de Pal-Mail.
Cambridge imitait Londres. La lecture, la culture, pour lesquelles Byron avait un goût sincère bien que désordonné, ennuyaient ces étudiants. Le soir, Byron dîna d'abord dans le Hall. Sous l'œil du roi Henry VIII, à la haute table dressée sur une estrade, mangeaient les fellows et parfois le Maître. Byron les regarda vite avec mépris. Érudits sans poésie, sans grandeur d'âme, que goûtaient-ils dans la vie? De médiocres jeux de mots, des plaisanteries savantes, des commérages de collège, des bénéfices ecclé-siastiques bien dotés. En sortant du Hall, on se réunissait dans les chambres et l'on buvait, tout en jouant, tard dans la nuit. Byron détestait boire, mais il souhaitait plaire. Il donna l'ordre à Hanson de lui faire envoyer quatre douzaines de bouteilles : porto, sherry, bourgogne, madère. Il n'aimait pas jouer plus qu'il n'aimait boire. « Je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni combinaisons. » Pourtant il imitait ses camarades. Il était « conventionnel », comme tous les êtres qui, accueillis tard dans une société fermée, ont pour les lois de cette société un attachement un peu inquiet. De tous les conventionnalismes, le plus tyrannique chez les adolescents est celui de l'anticonven- tion : « Notre loi est de mépriser la loi. » Au personnage d'un Lord Byron s'imposait, pour un esprit conformiste, un cérémonial de la débauche.
Il se réveillait, le matin, la tête fumeuse. Les cloches de la chapelle sonnaient dans l'air matinal. Il fallait s'y rendre, un surplis blanc sur les épaules quand c'était la fête d'un saint. Les sons doux et célestes de l'orgue enveloppaient les étu- diants somnolents. La journée commençait. Le tutor de Byron avait vite compris qu'il avait en celui-ci un élève qu'il verrait peu. Byron avait acheté un beau cheval gris qu'il nommait Oat Èater, le Mangeur d'Avoine. Il montait tous les matins, en chapeau blanc et manteau gris clair. Tenue extravagante, mais les dandies régnaient alors. En revenant de sa promenade à cheval, si le temps était beau, il allait se baigner.
Il avait choisi, à quelque distance de Cambridge, un tour- nant de la rivière, profond et abrité sous de larges branches. Son camarade de sport, son seul ami, était un condisciple et voisin de Harrow, Edward Noel Long (« Tom Wildman à ma gauche, Long à ma droite »), garçon honnête et généreux, très simple, comme Byron grand nageur et grand lecteur. C'était un vrai plaisir que d'aller avec Long, chercher sous quatorze pieds d'eau, une assiette, un œuf ou un shilling. Au fond de la rivière, il y avait un vieux tronc auquel Byron aimait à s'accrocher, en se demandant comment diable il était arrivé en ce curieux paysage aquatique. Le soir, Long venait dans la chambre de Byron et lui jouait de la flûte ou du violoncelle. Byron l'écoutait en buvant de l'eau gazeuse, sa boisson favorite. Les rythmes musicaux lui suggéraient des rythmes poétiques et le jetaient dans une rêverie voluptueuse et triste où passaient les cloîtres de Newstead, les chauves-souris voletant dans la chapelle en ruine, la terrasse d'Annesley, les chansons de Mary-Ann, le murmure du vent dans les branches de l'orme au-dessus de la tombe de Peachey, les yeux à jamais fermés de Margaret. Quelquefois ils lisaient ensemble à haute voix. « L'amitié de Long et une passion violente, quoique pure, qui s'empara de moi en ce temps, furent le roman de cette période, la plus romanesque de ma vie. »
Pour qui cette passion, aussi violente que pure? Les collèges de Cambridge entretenaient des chœurs pour leurs chapelles. Une rencontre de hasard fit connaître à Byron un des enfants du chœur de Trinity, Eddleston, garçon de quinze ans qu'il empêcha de se noyer. Puis il remarqua, pendant les services, la beauté de la voix de ce garçon et s'attacha à lui. C'était son type d'amitié favori pour un être, non seulement plus jeune, mais inférieur par la naissance et la fortune. Avec Eddleston, beaucoup plus facilement qu'avec Clare ou Delawarr, il régnait en maître sur un esprit. En échange il accordait une protection sans réserves. Le jeune choriste, d'abord un peu intimidé, devint vite sentimental. Il offrit un cœur de cornaline, sur lequel Byron composa un poème, un peu plat, mais d'une sincère tendresse :
Ce n'est pas la splendeur de cette pierre
Qui la rend chère à ma mémoire ;
Elle n'a brillé qu'tm seul jour,
Et rougit, modeste comme son donateur.
Ceux qui peuvent ricaner des liens de l'amitié
M'ont, pour ma faiblesse, souvent blâmé;
Et pourtant je tiens à ce don si simple,
Car le donateur, j'en suis sûr, m'aima.
Il me l'offrit les yeux baissés,
Craignant de le voir refusé ;
Je lui dis, en prenant son cadeau,
Que ma seule crainte serait de le perdre.
Écrire des vers devenait son plus grand plaisir. Il ne lisait plus autant que jadis et préférait maintenant rêver, nager et surtout s'engourdir dans une paresse apparente au fond de laquelle s'organisaient des rimes, des rythmes, des strophes.
Cette vie n'aurait pas été désagréable et Byron, créature d'habitudes, s'y fût adapté comme à toute autre, si elle n'avait coûté fort cher. Dès novembre il devint clair que la pension de cinq cents livres qui lui avait paru royale avant ses premiers essais de vie libre, était maigre pour un étu- diant grand seigneur. A la fin de chaque mois arrivait de la cuisine du collège une note, toùjours très élevée, parce qu'au lieu de manger dans le Hall, Byron invitait ses amis dans sa chambre. Il avait laissé à Harrow des dettes qu'il fallait payer. A Cambridge, il avait dû meubler son appartement. Il écrivit à Hanson d'exiger un supplé- ment de la Chancellerie.
Ses rapports avec Hanson avaient changé. Il n'était plus le petit garçon qui demande assistance, mais le noble lord qui traite son homme d'affaires, « cet imbécile de Hanson », avec hauteur. L'avoué répondit que si Lord Byron menait une vie plus simple, sa pension lui suffirait. Byron riposta brutalement : si on ne lui donnait pas le moyen de payer ses dettes, il négocierait un emprunt avec les usuriers. Pour un jeune homme, propriétaire de Newstead et de Rochdale, et si près de sa majorité, il n'était pas difficile de trouver de l'argent à cent pour cent.
La seule objection des usuriers fut que, si Byron, mineur, mourait trop tôt, ils ne pouvaient être couverts que par la signature d'un parent majeur. Ce fut à Augusta qu'il pensa; il lui affirma qu'elle ne risquait rien, puisque, s'il mourait, elle hériterait de lui et que s'il vivait, il paierait. « Si vous avez le moindre doute sur mon honnêteté, ne le faites pas. » Augusta lui donna sa signature et il put emprunter plusieurs centaines de livres. Mrs Byron, qui ne tarda pas à l'ap- prendre, fut terrifiée : « Ce garçon sera ma mort et me rendra folle! Où peut-il trouver des centaines de livres? Est-il tombé dans les mains des usuriers? » Et un peu plus tard : « Lord Byron a donné trente et une livres et dix shillings pour la statue de Pitt. Il a aussi acheté une voiture, dont il a dit qu'il me la destinait et que j'ai refusé d'accep- ter... Je crains qu'il ne soit tombé en de mauvaises mains, non seulement en ce qui concerne l'argent, mais à d'autres points de vue. Mon idée est qu'il s'est jeté dans une affaire avec quelque femme. »
Il était vrai que, depuis qu'il avait de l'argent, non seule- ment il ne faisait plus rien, mais avait même quitté l'Uni- versité. Il s'était installé au n° 16 de Piccadilly, dans des chambres louées par Mrs Byron pour les séjours qu'elle faisait à Londres. Il avait pris une maîtresse, d'assez basse classe, qui habitait dans Brompton Row. Il l'habillait en homme, la donnait pour son frère et l'emmenait à Brighton le dimanche. Là, il avait loué une petite maison, en face du Pavillon. Sur la plage, les passants admiraient l'agilité avec laquelle cet infirme sautait dans son bateau. A Londres, il passait une grande partie de sa vie chez Jackson et Angelo, qui enseignaient, dans Bond Street, les arts de combat. Angelo lui apprenait l'escrime ; « Gentle- man Jackson », champion d'Angleterre bien qu'il n'eût paru que trois fois sur le ring, homme magnifique, capable de signer son nom avec un poids de quatre-vingts livres sur les doigts, faisait de Byron un boxeur autant que le permettaient les mauvaises jambes. Byron, qui l'appe-lait : « Mon vieil ami et pasteur corporel », admirait l'habit écarlate de Jackson, ses manchettes de dentelle, sa culotte, ses bas de soie, et le traitait avec respect. Les exercices violents auxquels le soumettaient Jackson et Angelo le faisaient maigrir, et maigrir était son désir le plus vif. D'ailleurs, s'il n'avait eu cette salle comme refuge, où aurait-il pu passer ses journées? Il ne connaissait à la lettre personne. Il entendait, non sans mélancolie, parler des hommes qu'il eût voulu rencontrer, des dandies, du prince de Galles, de Charles John Fox; il voyait les femmes qui, en passant dans Saint-James's, souriaient à Brummell toujours assis dans la célèbre fenêtre de White's. Mais Lord Byron était seul, hobereau provincial, sans famille et sans amis. Il vécut ainsi tout un trimestre à Londres.
Quand il revint à Cambridge, au printemps, il y trans- porta son nouvel entourage. La jeune femme de Brompton Row l'y suivit, et le boxeur Jackson. Il reçut Angelo avec de grands honneurs, l'invita à dîner, envoya chercher à Saint John's College la bonne bière pour laquelle ce collège était renommé et alla même jusqu'à la diligence pour offrir à son hôte un dernier verre de bière au moment du départ, au grand étonnement des autres passagers. Son « tuteur » lui reprocha cette société. Il répliqua que les manières du maître d'armes étaient infiniment supérieures à celles des fellows du collège. Son mépris pour la vie de l'Université restait le même : « Personne ici ne semble ouvrir un auteur, ancien ou moderne, s'il peut l'éviter. Les Muses, pauvres diablesses, sont totalement négligées... Moi-même (si grand que soit mon goût pour le savoir) je suis emporté par le courant et n'ai soupé chez moi que deux fois. » Il menait une vie folle qui l'ennuyait, le ruinait, mais par point d'honneur n'osait en mener une autre.