Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre VI
ÉTOILE DU MATIN
Newstead! fast-falling, once resplendent dome! Religion's shrine!
repentant Henry's pride! Of Warriors, Monks, and Dames the cloister'd
tomb, Whose pensive shades around thy ruins glide...
BYRON.
En avril 1803, Newstead avait été loué pour cinq ans à Lord Grey de Ruthyn, jeune seigneur de vingt-trois ans. Ainsi Byron rentrerait en possession de son héritage au moment de sa majorité. Mrs Byron avait conservé son loge- ment de Nottingham, à la demande de Byron qui voulait garder un domicile près de sa chère abbaye. Mais quand Je temps des grandes vacances arriva, Lord Grey invita Byron à les passer à Newstead même et Byron accepta avec enthousiasme, à la grande fureur de sa mère : «Je suis bien récompensée. Je suis venue à Nottingham pour lui faire plaisir, et maintenant il déteste cette ville. »
Ce n'était pas tant Nottingham qu'il détestait que la compagnie de Mrs Byron, et d'ailleurs pouvait-il résister au bonheur de vivre à Newstead? Il revit avec délices l'étang, l'abbaye et la noire allée des ifs. Lord Grey, qui savait n'être là que pour peu de temps, laissait tout à l'abandon, mais il y avait, dans cette misère même d'une belle chose, une tristesse qui ravissait Byron. Le vent sifflait à travers les cours voûtées; dans le jardin, les chardons, la ciguë montaient et étouffaient les roses; le soir, des chauves-souris volaient dans la chapelle aux fenêtres sans vitraux où trois cents ans plus tôt les moines, en chœur, avaient chanté leurs oraisons à Marie. Dans le parc, il chercha le chêne qu'il avait planté six ans auparavant, quand il était venu là pour la première fois. Il le trouva. Le petit arbre grandissait. Cette découverte lui fit plaisir. Il aimait les présages mystérieux. Il dit, à demi sérieux, que son destin serait désormais lié à celui de ce chêne : « Comme il prospérera, je prospérerai. »
Il aimait, assis près de ces ruines, à évoquer ses ancêtres, John Byron qui avait été aux Croisades, Paul et Hubert qui étaient morts dans la vallée de Crécy, Rupert qui avait combattu à Marsten Moor, tous jadis comme lui jeunes et pensifs, violents et tendres, maintenant squelettes, poussière et boue, ombres glissantes.
Mais le plus grand charme de ces lieux était le voisinage d'Annesley, la grande maison, jumelle de Newstead, qui abritait Miss Mary Chaworth, petite-nièce du Mr Chaworth victime du célèbre duel. Byron avait fait à Londres la connaissance de ses voisins d'Annesley. Les Chaworth avaient naturellement été brouillés avec le Mauvais Lord tant que celui-ci avait vécu, mais ils n'avaient aucune raison de garder rancune, à un enfant de quinze ans, d'une aventure à laquelle il n'avait pas été mêlé. D'ailleurs Mr Chaworth était mort, Mrs Chaworth s'était remariée et Mary-Ann Chaworth, sa fille, ne pouvait en vouloir à un jeune cousin qui semblait la trouver si belle.
Elle avait dix-sept ans, un visage tranquille, des sourcils calmes et réguliers, les cheveux partagés par une raie médiane. Elle ne pensait certes pas qu'un écolier infirme, fût-il Lord Byron de Newstead, pût jamais faire un mari pour Miss Chaworth d'Annesley. Mais le collégien avait de la fantaisie; il avait beaucoup lu; il ne l'ennuyait pas. Elle était, comme une fille unique élevée seule dans un grand parc, ignorante de la vie, naïve. Comment aurait-elle su qu'elle faisait plus de mal en encourageant cette folie juvénile qu'en la guérissant dès le début par une feinte froideur? Et d'ailleurs faisait-elle plus de mal? N'est-il pas bon que les jeunes hommes aient des passions un peu fortes? Mary-Ann Chaworth accueillit avec bonne grâce cet amoureux puéril et celui-ci se mit à former les rêves les plus absurdes. Pour un grand lecteur de romans et de tragédies, l'aventure n'était-elle pas la plus belle du monde? Les Byron et les Chaworth, divisés par un meurtre, avaient été les Montaigu et les Capulet de ces campagnes; sans doute Mary-Ann et lui étaient-ils destinés à devenir le Roméo et la Juliette du plus touchant des drames réels. Elle était un peu plus âgée que lui, mais quoi? Deux ans. Ne rencontre-t-on pas dans le monde bien des ménages où les femmes ont deux ans de plus que leurs maris? Ne serait-elle pas tentée d'unir à nouveau, par un mariage, les deux joyaux du comté, Newstead et Annesley? La longue allée qui réunissait les deux maisons ne s'appelait-elle pas l'Allée Nuptiale? Byron s'abandonnait à ces rêveries avec un complaisant optimisme.
Dès le début des vacances, il prit l'habitude de galoper tous les matins jusqu'à Annesley. La campagne, entre les deux maisons, était ravissante : collines, grands prés où paissaient les moutons, et que coupaient de beaux arbres isolés. Annesley avait peut-être moins de majesté que Newstead, mais autant de grâce. Derrière la maison, de la chambre de Mary-Ann, on sortait de plain-pied sur une longue terrasse que bordait un mur dont le sommet festonné semblait fait de guirlandes successives accrochées aux boules de pierre des piliers. Le lierre qui couvrait tout ce mur en faisait comme une belle draperie végétale et souple. De la terrasse, par un double escalier majestueux et qu'ornaient en son sommet les armes des Chaworth, on descendait vers le parc. En bas, entre les deux branches de l'escalier, s'encadrait une porte de bois. Byron, qui avait toujours des pistolets dans sa poche, chaque fois qu'il passait par là, tirait sur cette porte. Les Chaworth montraient avec amusement la trace de ses balles. « Tous ces Byron, disaient-ils en souriant, étaient dangereux. » Loin d'être une gêne, la vieille vendetta formait un sujet de plaisanterie qui unissait les deux adolescents. Quand on offrit à Byron de lui donner une chambre à Annesley pour qu'il n'eût pas besoin de retourner le soir à Newstead, il commença par refuser, avec un mélange d'ironie et de sérieux qui lui était particulier, en disant qu'il n'osait pas,
que les vieux Chaworth descendraient de leurs cadres pour chasser un Byron. Puis, un soir, il dit gravement à Mary-Ann : « En rentrant, la nuit dernière, j'ai vu un fantôme dans la prairie. » On sourit, on offrit de le garder et, à partir de ce moment, il passa toutes les nuits à Annesley.
Délices de ces vacances. Aimer follement et vivre sous le même toit que celle que l'on aime. Le matin, la voir appa- raître sur la terrasse, toute baignée de sommeil encore. Faire seller deux chevaux et partir, au galop, à travers les prairies. Souvent ils allaient s'asseoir ensemble sur la colline qui est au bout de l'AUée Nuptiale et que couvre un diadème d'arbres. C'était le dernier éperon de ces hauteurs. A leurs pieds, sur la pente douce, s'étendait une mer de fougères doucement agitée par le vent, puis un étang, des champs, des bois et, çà et là, dans cet immense horizon, quelques demeures humaines, des fumées se tordant au-dessus des toits rustiques. Mary Chaworth regardait cette belle plaine caressée par le soleil. Byron regardait Mary Chaworth. Il ne voyait plus qu'elle dans l'univers. Ce visage était devenu pour lui le seul spectacle digne d'être contemplé. Il l'avait regardé jusqu'à ne plus pouvoir l'oublier. Il ne respirait plus, il n'existait plus qu'à travers elle. Elle était sa vue, car il suivait son regard et ne voyait que par ses yeux. Il l'appelait l'Étoile du Matin, l'Étoile du Matin d'Annesley. Quand il n'était pas avec elle, il s'abandonnait à une longue rêverie que cette image, comme'jadis celle de Mary Duff, celle de la pauvre petite Parker, remplissait seule et tout entière.
Quelquefois au cours des promenades leurs corps se tou- chaient, leurs mains s'effleuraient. A ce contact le sang de l'enfant bondissait. Il alla voir avec Miss Chaworth des grottes souterraines que l'on visitait en bateau : « Je dus traverser dans une barque (où deux personnes seulement pouvaient se coucher) un ruisseau qui coule sous un roc, la pierre étant si près de l'eau que le batelier (sorte de Charon) doit rester courbé. La compagne de mon voyage était M. A. C., que j'aimais depuis longtemps, et à laquelle je ne l'avais jamais dit, bien qu'^Ze l'eût découvert sans que je le lui dise. Je me souviens de mes sensations, mais je ne puis les décrire, et cela vaut mieux. » Un enfant ardent peut vivre pendant des années sur un souvenir comme celui-là. Mais la soirée du même jour, à Matlock, fut pénible. C'était une petite ville d'eaux où l'on dansait. Byron, boiteux, avait pour la danse un mépris qui touchait à la haine. Il dut rester assis pendant que Miss Chaworth dansait. Quand elle revint s'asseoir près de lui, ramenée par un inconnu, il lui dit avec amertume : « J'espère que vous avez aimé votre ami. » Le lendemain, il eut sa revanche car la petite ville était près de son domaine de Rochdale et il eut plaisir à montrer à sa bien-aimée les trente-deux mille acres qui lui appartiendraient le jour où il aurait gagné son procès, avec privilège seigneurial sur. toutes les paroisses du pays.
Miss Chaworth ne voyait-elle pas que, sous çe naïf étalage de biens, se cachaient un grand amour et le désir de la conquérir? Elle le devinait et ne pensait pas que cela fût grave. Elle affectait de considérer Byron comme un frère. L'homme qu'elle aimait, elle, était Jack Musters, de Colwick Hall, le plus grand chasseur à courre et le meilleur cavalier du comté. Il était de onze ans plus âgé que Byron, assez violent, mais admirable athlète, et célèbre à Nottin- gham pour avoir un jour, sur la place du marché, sauté à pieds joints dans toute une rangée de tonneaux sans en renverser un seul. Par les matins d'automne, les paysan- nes aimaient à le voir marcher dans la prairie, de son pas élastique, et humer l'air pour savoir si bientôt les gelées de l'hiver allaient ouvrir la saison du renard.
Quand Mary Chaworth était assise à côté de Byron sur la colline du Diadème, et contemplait d'un regard vague et pur les fougères agitées par le vent, elle guettait au loin le cheval de Musters. Mais une femme résiste toujours mal au plaisir de tenter un amant. Si jeune, si déshérité que soit l'homme, il est agréable pour elle de sentir qu'elle règne sur un esprit. Mary Chaworth donna à Byron un portrait, une bague. Le pauvre enfant n'avait pas besoin de telles faveurs pour être fou. D'ailleurs, eût-elle voulu l'éloigner qu'elle n'y eût sans doute pas réussi; il ne souhaitait pas être guéri. Il ne le fut même pas par un incident qu'il nota pourtant comme la plus pénible humiliation que lui eût valu son infirmité. Un soir, à Annesley, comme Mary-Ann était déjà montée au premier étage, Byron, encore dans le hall, entendit une conversation au sommet des marches, entre elle et sa femme de chambre : « Est-ce que vous pensez que je pourrais tenir à ce garçon boiteux? » dit Mary-Ann. Cette phrase fut pour lui comme un coup au cœur. Dans la nuit noire il plongea hors de la maison et, sans savoir ce qu'il faisait, courut d'un trait jusqu'à Newstead. Tris- tesse, fureur, désir de mourir, désir de tuer, les sentiments les plus violents l'assiégèrent toute la nuit.
Il revint le lendemain et ne parla jamais de ce qu'il avait entendu. A quinze ans, il éprouvait déjà cet affreux besoin d'un être qui fait que l'on supporte tout plutôt que de renoncer à voir son visage, à entendre sa voix, à toucher sa main. Il était si follement amoureux qu'en septembre, à la fin des vacances, il refusa net de rentrer à Harrow. Mrs Byron le somma de repartir; elle n'aimait pas à le voir dans la société de ces Chaworth. « Je sais, lui écrivit-il, que le temps est venu d'aller à Harrow. Cela me rendra malheureux', mais obéirai. Je désire seulement (et je vous supplie de m'accorder) ce seul jour, et sur mon honneur je partirai demain, le soir ou dans l'après-midi. Je regrette que vous désapprouviez le choix de mes compagnons qui, pourtant, sont les premiers de ce comté, et mes égaux en tous points; mais je demande la permission de choisir pour moi-même. Je ne m'occuperai jamais des gens que vous voyez et je vous prie de ne pas vous occuper de mes amis. » Une lettre étrangement ferme pour un garçon de quinze ans. Mrs Byron accorda la journée.
Mais Byron ne partit ni le lendemain, ni la semaine, ni la quinzaine suivantes. Le 4 octobre le docteur Drury, surpris, écrivit à Hanson pour demander ce qu'était devenu son élève. Hanson s'adressa à Mrs Byron et reçut la lettre suivante : « Je comprends que vous soyez surpris, vous et le docteur Drury, de ce que Byron n'est pas retourné à Harrow. La vérité est que je ne puis le faire retourner à l'école, bien que depuis six semaines j'aie fait tout ce qui était en mon pouvoir. Il ne souffre de rien du tout que d'amour, d'un amour désespéré, la pire des maladies à mon avis. En un mot, le petit aime à la folie Miss Chaworth, et il n'a pas été trois semaines avec moi pendant ses vacances, passant tout son temps à Annesley. Si mon fils était d'âge convenable, et si la dame n'était pas fiancée, ce serait le dernier des liens que j'aurais voulu le voir contrac- ter; cela m'a donné beaucoup d'inquiétude. »
Byron manqua l'école pendant tout un trimestre et ne rentra qu'en janvier 1804. Ses trois mois de sursis ne furent pas heureux. Il s'était brouillé avec son hôte et locataire Lord Grey, pour des raisons mystérieuses et graves qu'il avait refusé, avec une farouche pudeur, de révéler, même à sa mère, même à Hanson. Cette brouille lui interdisait de jamais rentrer à Newstead. Il ne voulait plus se trouver dans la même chambre que Lord Grey et sortait d'une maison si celui-ci y entrait. Quant à ses amours avec Mary ChawOrth, elles étaient de plus en plus malheureuses. C'est toujours une erreur, pour un amant méprisé, que d'insister pour garder au moins la présence de celle qu'il aime. Les silences chargés de soupçons, les sous-entendus hostiles rendent pénibles et longues les heures sauvées. Tel était donc l'amour, ce sentiment qu'il avait cru si beau? Quand il partit, en janvier, il était presque heureux de retourner à Harrow. Son seul regret était de s'éloigner du cher Newstead; il alla revoir de loin l'abbaye et écrivit une Élégie sur ce départ :
Adieu, ombres des héros, votre descendant qui s'éloigne
Du séjour de ses ancêtres, vous dit adieu...
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