Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XVIII
AUGUSTA
Was there ever such a slave to impulse? BYRON.
Il avait été convenu qu'il accompagnerait Lord et Lady Ox- ford jusqu'à leur bateau, mais au dernier moment il y renon- ça parce que sa sœur Augusta lui avait écrit que, chassée de chez elle par les ennuis d'argent de son mari, elle allait venir faire un séjour à Londres. « Ma très chère Augusta, – Si vous saviez qui j'ai remis pour vous, outre mon voyage, vous me jugeriez devenu étrangement fraternel... »
Il ne l'avait pas vue depuis son retour en Angleterre. Elle vivait à Six Mile Bottom, une maison de campagne voisine du champ de courses de Newmarket, avec trois enfants, et accablée de soucis d'argent. Son mari, le colonel Leigh, égoïste jusqu'à l'inconscience, passait sa vie aux courses où il se couvrait de dettes, poursuivait des conquêtes faciles avec son ami Lord Darlington, ne voyait presque jamais sa femme et ne logeait chez lui qu'au temps des courses de Newmarket. Elle passait pour lui être fidèle. Elle avait été élevée par une grand-mère piétiste et un curieux jargon de dévotion lui tenait lieu de morale. Dans la famille on savait qu'un cadeau d'Augusta Leigh, c'était toujours une Bible, un livre de prières. D'ailleurs ses soucis de ménagère et de mère ne lui laissaient pas le temps de penser à ses sentiments. Soigner ses enfants, dont toujours au moins un sur trois était malade, éloigner bookmakers et créanciers, répondre au courrier d'un mari incapable d'écrire une lettre, ces petites besognes quoti- diennes suffisaient à remplir sa vie. Jamais être humain plus qu'elle n'avait vécu au jour le jour.
Byron la reçut chez lui, dans son logement de Bennet Street, le dimanche 27 juin 1813, au début de l'après-midi, et fut charmé d'elle. Tout de suite elle lui plut physique- ment. Elle ne paraissait pas très jolie quand on la regardait sans attention, mais cela tenait plutôt à la négligence de sa mise qu'à ses traits qui étaient beaux. Elle avait le profil des Byron, leur curieuse habitude de ne pas prononcer les r, leur moue boudeuse et presque enfantine, leur fronce- ment de sourcils. Pour Byron, si curieux de lui-même, ce fut une étonnante et agréable sensation que de rencon- trer cet autre lui-même et qui était une jolie femme.
Par certains détails la ressemblance était morale aussi. Elle avait la timidité des Byron, animaux assez sauvages. Byron et elle, tous deux silencieux dans le monde, se trouvèrent soudain délicieusement libres l'un envers l'autre. Était-ce parce qu'elle était sa sœur, parce qu'il avait avec elle tant de souvenirs communs, depuis ce père inconscient et volage jusqu'à la Douairière de Southwell? Dès le premier jour le ton de leurs conversations fut agré- able et animé. Qu'il était dommage qu'elle fût mariée! Elle serait venue vivre avec lui, elle aurait tenu sa maison. Cela eût mieux valu qu'un mariage avec une inconnue. Il avait horreur des inconnus, ces êtres qui ne savent rien de votre vie, de vos points sensibles, de vos malheureuses jambes, de cette dure enfance. Avec Augusta, tout était facile. On pouvait s'abandonner complètement. Elle avait pour son « Baby Byron » une tendresse indulgente. Dès ce premier dimanche, et aussitôt après qu'elle l'eut quitté, il lui écrivit un billet : « Ma très chère Augusta, – Si vous voulez venir avec moi chez Lady Davy ce soir, j'ai une invitation pour vous. Vous verrez la Staël, des gens que vous connaissez, et moi que vous ne connaissez pas – vous parlerez à qui vous voudrez et je vous surveille- rai comme si vous étiez une vieille fille en danger de le demeurer. Faites comme vous voudrez; mais si vous êtes prête vers dix heures et demie, je passerai vous prendre. Je crois qu'être ensemble devant des tiers sera une sensa- tion nouvelle pour nous deux. »
Il avait souligné le mot sensation ; sans doute lui avait-il déjà exposé sa doctrine favorite : « Seule la sensation forte nous donne conscience de nous-même. » Mais exposer des idées à Augusta était l'exercice le plus vain du monde. Dans son esprit confus et sautillant, les idées glissaient aussitôt vers les limbes de l'indéterminé. Au début elle demanda bien, par politesse, à voir de nouveaux vers de lui; il répondit qu'elle n'y comprendrait rien et elle rit, au fond satisfaite. Elle aimait à jouer, comme une enfant. Douée, comme tous les Byron, d'un sentiment très vif du comique, elle faisait des imitations qui ravissaient son frère. Elle avait un curieux langage, où les faits étaient enveloppés d'un tel brouillard de parenthèses, d'insinua- tions et d'incohérences, qu'après l'avoir écoutée cinq mi- nutes on ne savait plus de quoi elle parlait. Il y avait des oh! dear, oh! dear,... des récits de maladies d'enfants... puis soudain une anecdote sur la reine Charlotte dont elle était dame d'honneur... puis un mémoire impayé qui lui revenait à l'esprit... oh! dear! oh! dear!... et elle éclatait de rire. Byron adorait cette incohérence. Il appelait cela les mystères d'Augusta, « son damné crinkum-crankum ». Vite il adopta avec elle un ton d'affectueuse plaisanterie qui semblait plus d'un amant que d'un frère.
Elle passa à Londres tout le début de juillet. Elle n'habi- tait pas chez Byron mais elle l'accompagnait au bal d'Almacks, au théâtre, et venait le voir dans son apparte- ment de Bennet Street. Une vieille femme, Mrs Mule, fai- sait le ménage ; elle avait l'air d'une sorcière, effrayait tous les visiteurs, mais adorait Byron, très bon pour elle. La femme de ménage, le petit appartement, les visites quo- tidiennes d'une femme presque inconnue, c'était tout le décor classique d'une liaison et, dès le premier jour, dut se glisser dans ces rapports « étrangement fraternels » une sensualité d'autant plus douce qu'elle fut d'abord inconsciente.
Tout s'unissait ici pour séduire Byron. Cette jeune femme, qui lui plaisait, pouvait venir chez lui librement. Us n'étaient pas protégés contre l'amour, comme le sont des frères et sœurs normaux, par l'usure des sentiments. « Us n'avaient pas été élevés ensemble sous le même toit, dans l'inconsciente innocence de l'enfance. 11s s'étaient rarement rencontrés. » Us n'avaient eu ni la même mère ni la même famille. Augusta gardait, aux yeux de Byron, tout le prestige de la découverte. U croyait à la naissance. Il devait admirer une sœur du duc de Leeds, dame d'honneur de la reine, qui connaissait tout Londres, habitait au palais de Saint-James, et avec laquelle il était flatteur d'afficher une intimité toute neuve. Non seulement elle pouvait lui plaire comme eût pu le faire toute amie nouvelle, mais elle devait le tenter davantage. U avait écrit un jour qu'il aimait à être traité par les femmes « en sœur favorite et un peu méchante ». Il cherchait dans l'amour un mélange d'amitié gaie, de sensualité et de tendresse presque mater- nelle. Comme une sœur un peu audacieuse... Dès que la pensée l'en toucha, l'inceste dut le hanter. Ne lui suf- fisait-il pas d'imaginer une passion dangereuse pour s'y croire prédestiné? Ne descendait-il pas des Byron, des Gordon, dont l'histoire était aussi terrible que celle des Borgia? Depuis l'enfance il s'était senti désigné, comme Zeluco, pour quelque crime monstrueux qui le mettrait au-dessus et en dehors des lois humaines. En cette aventure il dut se sentir coupable, et trouver plaisir à se sentir coupable plus qu'il ne le fut réellement. On pourrait presque dire que ce fut lui, et lui seul qui, baptisant inceste un amour assez naturel pour une demi-sœur inconnue, transforma la faute en crime. Même cette incapacité à sortir de lui qui l'isolait si dangereusement des autres le servait ici puisque en cette femme, semblable à lui, c'était encore lui qu'il cherchait. A son goût pour elle dut se mêler comme un étrange narcissisme.
Deux ans plus tôt, une timidité de jeune mâle sans expé- rience l'aurait peut-être retenu. Mais grâce à Caroline Lamb, grâce à Lady Oxford, il connaissait maintenant ce cérémo- nial de la conquête dont l'automatisme presque fatal confère, sur les femmes inexpérimentées, une si singulière autorité. Quant à Augusta, elle était peut-être de toutes la plus incapable de lui résister. Comme elle n'avait ni volonté, ni orgueil, il l'avait dominée tout de suite. Il l'appelait Guss, ou Goose, ma petite oie; il lui disait qu'elle était a fool, une petite sotte; elle riait. La religion de Mrs Leigh, toute en surface, avait peu d'influence sur ses actes. Son sentiment le plus vif était la bonté, mais une bonté si peu endiguée par des règles morales ou sociales qu'elle n'aurait pas vu grand mal à commettre l'action la plus criminelle si elle avait pensé faire plaisir ainsi à un être qu'elle aimait. Avec une âme assez pure, elle était capable des pires folies, que d'ailleurs elle eût oubliées aussitôt après les avoir commises.
Byron, un peu plus tard, parlant de ces choses à sa confi- dente Lady Melbourne, tint à bien marquer qu'Augusta avait cédé plutôt par tendresse que par passion. « Par le Dieu qui m'a créé pour mon propre malheur, et certes pas pour le bien des autres, elle n'était pas à blâmer, pas pour un millième en comparaison de moi. Elle ne s'est rendu compte de son propre péril que lorsqu'il a été trop tard, et je ne puis expliquer son abandon que par une observation qui, me semble-t-il, est assez juste, c'est que les femmes sont beaucoup plus attachées que les hommes si elles sont trai- tées avec quoi que ce soit qui ressemble à de la tendresse. »
Il trouva dans cet amour un plaisir d'autant plus âcre et vif qu'il avait, lui, le sentiment du péché. Ses aventures passées lui parurent insipides à côté de ce bonheur mêlé de remords. L'inceste, violant une des lois les plus antiques des hommes, lui semblait donner aux joies de la chair le prestige de la révolte. Augusta, beaucoup plus simple, s'abandonnait. Oh! dear; oh! dear, quelle aventure pour une mère de famille et qu'elle était peu faite pour cette tragé- die. Le plus étrange était qu'elle aimait encore à sa manière « cet invraisemblable gentleman son cousin et mari », mais pouvait-elle refuser quelque chose à son Baby Byron quand il la suppliait? Elle était de ces femmes qui croient que, si l'on cesse d'y penser, un passé déplaisant est annulé. Elle sautait comme un oiseau à la surface de sa propre pensée, picorant çà et là un trait comique, une platitude. Plus tard Byron, qui goûtait la saveur amère du remords, voulut quelquefois la forcer à se pencher avec lui sur leur crime. Elle s'échappait, d'un mouvement adroit et souple, et essayait de le faire rire.
A la fin de juillet, elle l'emmena avec elle à Newmarket pour y voir les trois enfants. Le séjour fut très gai. Les enfants aimèrent ce jeune oncle. Ils poussaient des cris de joie : « Byron! Byron! » toutes les fois qu'il entrait. Puis Augusta revint à Londres avec lui. La situation financière du colonel Leigh était telle que tout valait mieux que de vivre dans cette maison. Le frère et la sœur formèrent des projets de voyage. Byron était dégoûté de l'Angleterre. Le prince régent, qu'il avait cru libéral, devenait chaque jour plus despotique. L'écrivain Leigh Hunt était empri- sonné pour avoir critiqué un éloge du prince. Comme Childe Harold, Byron « avait horreur de son pays natal ». « Quel fou j'ai été de revenir », disait-il. Il pensait à des odeurs de thym et de lavande, à des montagnes aux contours précis sur une mer bleue, à des pays où l'on ne se souciait de personne et où personne ne se souciait de vous. Pourquoi n'emmènerait-il pas Augusta vers la Sicile ou la Grèce?
Incapable de se taire, il commençait à faire entendre à ses amis, sous le voile d'un transparent mystère, ce qu'étaient ses nouvelles amours. «Je ne vous parle pas du sexe brillant, écrivait-il à Moore; le fait est que je suis en ce moment au milieu d'une histoire entièrement nouvelle et plus grave qu'aucune de celles des douze derniers mois – et c'est beaucoup dire. Il est malheureux que nous ne puissions vivre ni avec ni sans ces femmes. » Lady Melbourne, elle aussi, recevait des confidences et, malgré sa hardiesse, était alarmée. Certes elle n'était pas folle de morale, mais l'horreur de l'inceste dépasse la morale. « Vous êtes au bord d'un précipice et, si vous ne faites pas retraite, vous êtes perdu pour toujours – c'est un crime pour lequel il n'y a pas de salut en ce monde, quoi qu'il en puisse être dans l'autre. » Byron, bien qu'au fond il pensât comme elle, fut très fier d'avoir pu la choquer : « C'est une femme de bien, après tout, dit-il ironiquement, car il y a des choses devant lesquelles elle s'arrête. » Mais il lui obéit et renonça au projet sicilien. « Chère Lady Melbourne – Il n'y a rien xà répondre à votre aimable lettre; personne, sauf vous, n'aurait pris la peine de me donner un tel conseil; personne, sauf moi, ne se serait mis dans la situation d'avoir à le demander. Je suis encore à Londres, de sorte que votre avis a eu tout l'effet que vous en attendiez. »
Il était en effet à Londres, seul avec Augusta dans la ville déserte du mois d'août et très heureux. « Que faites-vous? Nous ne pouvons que dire ce que nous ne faisons pas. La ville est vide, mais n'en vaut que mieux; c'est un endroit délicieux maintenant qu'il n'y a plus personne; je ne dis rien; je ne fais rien; je ne désire rien. » C'était l'indolent bonheur de l'amour.
Au printemps, avant cette liaison, il avait publié un conte oriental, le Giaour, son seul travail depuis Childe Harold. Dans la première version, le Giaour était un poème assez médiocre, souvenir d'Athènes, histoire d'une femme que les Turcs avaient voulu jeter à la mer pour adultère. A l'automne, en quelques jours, il ajouta cinq cents vers d'un seul jet.
Leïla! Chacune de mes pensées n'était qu'à toi!
Toi, mon bien, mon crime, ma richesse, mon malheur,
Mon seul espoir en haut – et mon tout ici-bas.
La terre ne contient aucune femme comme toi
Ou, du moins, c'est en vain pour moi...
Il est trop tard – tu étais, tu es
La chère folie de mon cœur!
Mais il savait que cette folie ne pouvait durer. Lady Mel- bourne, vraiment inquiète cette fois, certaine que Byron allait à un désastre pour sa sœur comme pour lui, le sup- pliait de rompre. Il n'en avait pas le courage. Augusta passa avec lui tout le mois d'août. Quand elle le quitta, au début de septembre, elle était enceinte.
OceanofPDF.com