Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXVIII
LA VILLE FÉE DU CŒUR
Où il faut toujours distinguer une part de fantaisie, insaisissable, et le
creux du lit qui règle tout.
ALAIN.
Byron à Murray : « Venise me plaît autant que je m'y attendais, et j'attendais beaucoup. C'est une de ces villes que je connais avant de les voir et, après ΓOrient, le lieu du monde dont j'ai toujours le plus rêvé. J'aime la gaieté mélancolique de leurs gondoles et le silence de leurs canaux. Je ne déteste même pas la décadence évidente de la ville, bien que je regrette la singularité de ses costumes disparus; d'ailleurs il en reste beaucoup; et le Carnaval est proche. » Et à Tom Moore : « J'ai l'intention de rester à Venise pendant l'hiver... La ville ne m'a pas désappointé... J'ai trop longtemps vécu parmi les ruines pour ne pas aimer la désolation. »
Le dialecte vénitien lui plaisait, comme les tons ocrés des maisons de Venise, comme les noms sonores et les marbres roses des palais, comme la beauté funèbre des barques noires. Dans la cité du Marchand et du More, de Portia et de Desdémone, il croyait, au coin de chaque rue, ren- contrer l'ombre de Shakespeare. Il se sentait moins infirme dans une ville où la marche était remplacée par le lent glissement des gondoles.
La République de Venise n'existait plus. Les lions ailés de Saint-Marc ne gardaient ni Doge ni Conseil des Dix. Le Bucentaure avait été brûlé par les Français. Comme à Milan, un gouverneur autrichien représentait M. de Metter- nich. Mais la ville restait voluptueuse et gaie. Sur la place Saint-Marc, les cafés étaient pleins. Venise avait huit théâtres (plus que Londres, plus que Paris). La société italienne se réunissait en des conversazioni, dont la plus brillante était celle de la comtesse Albrizzi que les Vénitiens appelaient « la baronne de Staël de l'Italie » et qui se hâta de se faire présenter « le premier poète de l'Angleterre ». Quelques hommes et quelques femmes buvaient de l'eau, dans une petite chambre. Hobhouse trouva que cette conversazione était une pauvre copie du salon de Coppet, mais que la dame paraissait bonne personne.
Le 4 décembre, les deux amis se séparèrent. Hobhouse partant pour Rome tandis que Byron restait à Venise. Il y avait trouvé en même temps « un logement et une maî- tresse », chez un Signor Segati, marchand de tissus, qui possédait dans la Frezzeria (longue rue étroite, voisine de Saint-Marc) une boutique à l'enseigne du Corno. Bientôt ses apprentis ajoutèrent inglese. Le commerce de Segati marchait mal, mais sa femme était jeune et jolie. En outre elle chantait à merveille et les Segati étaient, à la faveur de cette voix, reçus par l'aristocratie vénitienne. Marianna Segati sut donner à Byron (si candide sous son air de roué) l'illusion qu'il était son premier amant. A Venise, elle passait pour avide et facile, mais il fut enchanté d'elle : « J'ai aimé dès la première semaine de mon séjour ici Mme Segati, et j'ai continué depuis, parce qu'elle est très jolie, plaisante, et parle vénitien, ce qui m'amuse, parce qu'elle est naïve, parce que je peux la voir et faire l'amour avec elle à toute heure, ce qui convient à mon tempéra- ment. »
Au fond il l'aimait à sa manière, demi-sentimentale, demi- méprisante, comme il aimait un chien fidèle, un cheval, une chanson de Torn Moore. Elle était gaie s'il le souhaitait, silencieuse s'il était triste, bel animal soumis. Près d'elle il s'apaisait lentement. Les Alpes, la composition de Manfred et la nouveauté de l'Italie avaient calmé le bouillonnement intérieur sur lequel, à Diodati, il osait à peine se pencher. Il avait cessé, sinon de souffrir, au moins d'aimer sa souf- france. Grand progrès. Le bavardage de cette étrangère, dans « son doux latin bâtard », l'aidait à s'engourdir. Pour la fatigue du corps, bon remède contre les passions, il avait obtenu du commandant autrichien d'un fort qu'il lui cédât quatre chevaux et, chaque jour, il galopait, au Lido, sur l'étroite bande de terre où les vagues de l'Adria- tique déferlaient aux pieds de son cheval.
Chaque jour aussi il faisait arrêter sa gondole au couvent des Arméniens. Il s'était lié avec les pères et se plaisait à leur rendre visite dans leur petite île plantée de cyprès, d'arbres de Judée et d'orangers. Traversant le cloître fleuri, il gagnait une chambre tout ornée d'images saintes, où il aidait le père Pascal Aucher à composer une grammaire anglaise et arménienne. Il admirait le teint olive du père et sa longue barbe noire qui le faisait ressembler à un grand prêtre du temple de Salomon. La langue arménienne était difficile, mais cette difficulté même un attrait. « J'ai trouvé nécessaire d'enrouler mon esprit autour de quelque étude sévère; celle-ci, la plus dure que j'aie pu trouver ici, sera une bonne lime pour le serpent. »
Quand on lui demandait combien de temps il resterait à Venise : « J'espère, répondait-il, que mes amours et l'alpha- bet arménien feront l'hiver. » Il parlait volontiers avec les pères ; il enviait leur solitude, leur retraite, la paix de leur âme. Le père Aucher lui décrivait l'Arménie et affirmait que d'après toutes les autorités bibliques, c'était là qu'avait été le siège du Paradis terrestre. Dieu savait où Byron avait cherché celui-ci. L'avait-il enfin trouvé à Venise? Quelquefois il le croyait. Les trajets en gondole, les temps de galop, les leçons d'arménien, les caresses de Marianna tenaient à distance le grand ennemi : l'ennui. Pour ses soirées, il avait les salons. Déjà les Vénitiens le considé- raient comme un ornement familier de leur ville. Grâce à la Divine Comédie et à Nicolo Giraud d'Athènes, il parlait assez bien l'italien.
Je me suis enseigné d'autres langues – et pour des yeux étrangers
J'ai cessé d'être un étranger...
Comme jadis en Grèce, il échappait par le dépaysement à son propre conformisme. Loin des témoins anglais, il arri- vait parfois à oublier la loi anglaise dans son cœur. « Si je pouvais rester comme je suis, je ne serais pas seulement heureux, mais satisfait, ce qui à mon avis est plus rare et plus difficile... J'ai des livres – un confort convenable – un beau pays – le langage que je préfère – beaucoup d'amusements – autant de compagnie que j'en souhaite – et une jolie femme qui n'est pas ennuyeuse... La vie n'a plus grand-chose qui tente ma curiosité; il y a peu de choses qu'elle puisse offrir dont je n'aie eu une vision et une part – et il serait bien sot de ma part de me quereller avec ma chance parce qu'elle n'a pas duré – d'ailleurs c'était en partie ma faute. Si le présent dure, je romprai avec le passé et vous pourrez me considérer comme posthume, car je ne reviendrai jamais de mon plein gré vivre dans votre île étroite. »
Vint le Carnaval, grande saison de Venise, temps des mascarades et des sérénades, temps des redoutes et des mystères, temps moins aimé par les maris que par les amants, temps où les femmes, avant les dévotions du Carême, faisaient provision de repentir. Byron commençait à les bien connaître, ces Vénitiennes aux yeux noirs. Cha- cune avait au moins un amoroso', celles qui n'en avaient qu'un passaient pour vertueuses et le changeaient au temps du Carnaval. Seule Marianna Segati, contente de son bel Anglais, ne pensait qu'à le conserver.
Des costumes aux couleurs vives, turcs, juifs, grecs, romains, animèrent les noirs cercueils des gondoles. Byron s'abandonna au rythme dansant de cette vie. Ses lettres à Torn Moore chantèrent, comme les guitares de Venise :
Que faites-vous maintenant,
O Thomas Moore?
Que faites-vous maintenant,
O Thomas Moore?
Soupirant, faisant votre cour,
Rimant, ou courtisant les belles,
Caquetant ou roucoulant,
Quoi, Thomas Moore?
Voilà une aimable chanson pour vous – tout impromp-
tue...
Car le Carnaval vient,
O Thomas Moore,
Le Carnaval vient,
O Thomas Moore;
Masques et mascarades,
Fifres et tambourins,
Guitares et fredons,
O Thomas Moore.
Dans les rues obscures, on entendait jusqu'au matin des bruits de chansons et de baisers. Marianna et Byron se pro- menaient toute la nuit, tandis que le Marchand de Venise dormait, à l'enseigne du Cor Anglais. Ce fut délicieux pen- dant quelques jours, puis cette vie nocturne fatigua Byron. Sa santé fléchissait. Etait-ce la fièvre des eaux dormantes ? Un mouvement de malaria, comme celui qui l'avait failli tuer à Patras? Ou déjà la vieillesse? Il venait de passer le tournant des vingt-neuf ans; « l'épée avait usé le four- reau », disait-il, et il adressait à Marianna des vers ravis- sants et las :
So we'll go no more a roving,
So late into the night,
Though the heart be still as loving,
And the moon be still as bright.
'For the sword outwears its sheath,
And the soul wears out the breast,
And the heart must -pause to breathe,
And Love itself have rest.
Though the night was made for loving,
And the day returns too soon,
Yet we'll go no more a roving,
By the light of the moon.
Il passa le Carême au lit, assez malade et, dans les rêve- ries de la fièvre, les images du passé reprirent une force dangereuse. Que devenait Augusta? Il ne comprenait rien à son nouveau jargon de dévotion. « J'ai reçu toutes vos lettres, je crois, pleines comme d'habitude de malheurs et de mystères; mais je n'arrive pas à vous accorder ma sympathie, car, sur ma vie, je ne puis comprendre si vous souffrez d'un cœur brisé ou d'une douleur d'oreilles – si c'est vous qui avez été malade, ou les enfants – à quoi se rapportent vos mystérieuses et mélancoliques appré- hensions, si c'est aux romans de Caroline Lamb, – au témoignage de Mrs Clermont – à la magnanimité de Lady Byron – ou autres impostures... Je pensais que tout ce qui pouvait vous affecter, vous, devait être passé depuis longtemps; et quant à moi – laissez-moi m'occuper de moi-même. » Et, un peu plus tard : « Je vous répète à nouveau – qu'il vaudrait beaucoup mieux expliquer tous vos mystères – que continuer cette absurde manière d'écrire par allusions. Qu'est-ce que vous voulez dire? Qu'est-ce qu'on sait? Qu'est-ce qu'on peut savoir, que vous et moi ne sachions beaucoup mieux? Et qu'est-ce que vous pouvez bien me cacher? Moi je n'ai jamais reculé – c'est pour vous que j'ai cédé – car je croyais qu'ils essaieraient de vous compromettre – bien qu'ils n'eussent rien à voir avec ce qui s'était passé avant mon mariage avec ce monstre infernal, dont je verrai un jour la destruction. » La lettre fut envoyée à Lady Byron, avec ce commentaire d'Augusta : « J'ai du mal à en imaginer une plus triste – tant de fureur et de haine et d'amertume envers tous – bonne seulement pour le feu – en somme il est clair pour moi qu'il est mécon- tent de lui-même, le pauvre garçon! » Cette femme était sans méchanceté, mais elle eût transposé les tourments de l'enfer en verbiage de nursery.
Pendant sa maladie, il avait terminé le troisième acte de Manfred, acte un peu étriqué (Byron ne savait pas, comme Gœthe, manier le surnaturel par grandes masses) mais inté- ressant par la doctrine. On y voyait Manfred en face de la mort. L'abbé d'un monastère voisin tentait de le récon- cilier avec lui-même, et peut-être cette scène était-elle l'écho des conversations de Byron avec les pères arméniens. Au pécheur, le prêtre catholique offrait pénitence et pardon. « Je ne parle pas de punition, mon fils (la vengeance n'appar- tient qu'à moi, dit le Seigneur). Mais nos institutions m'ont donné le pouvoir d'adoucir le chemin du pécheur vers de plus hautes espérances. – Il est trop tard, répondait Manfred. Rien ne peut exorciser le démon quand il est l'âme même du pécheur. Aucun prêtre ne peut absoudre un homme dont l'Enfer est tout intérieur. » Ce n'est pas avec Dieu que Manfred ne peut se réconcilier, c'est avec lui-même.
Ah – mon père! J'ai eu ces précoces visions,
Ces nobles aspirations dans ma jeunesse,
Faire de mon esprit l'esprit des autres hommes,
Être celui qui éclaire les nations...
Tout cela est passé.
Ma pensée ne s'est pas elle-même comprise,
Et je n'ai pu dompter ma nature sauvage.
... Je dédaigne de me mêler avec
Un troupeau, fût-ce pour être le chef – même d'une bande de
Le lion est seul, je suis comme lui. [loups.
Dans la dernière scène, les Esprits envoyés par l'Enfer
voulaient saisir Manfred pour l'y entraîner. Il les chassait :
... Retourne à ton Enfer!
Tu n'as pas de pouvoir sur moi, cela je le sens;
Tu ne me posséderas jamais, cela je le sais;
Ce que j'ai fait est fait : je porte en moi
Une torture à laquelle n'ajouterait rien la tienne;
L'Esprit, qui est immortel, se charge lui-même
De rétribuer bonnes ou mauvaises pensées...
Ce n'est pas toi qui m'as tenté, tu ne pouvais me tenter;
Je n'ai été ni ta dupe ni ta proie –
Mais mon propre destructeur, et je serai
Mon propre au-delà...
Ainsi, pour la première fois, Byron, excité par Shelley à la réflexion métaphysique, essayait de concilier son invin- cible sentiment du péché avec la philosophie sceptique qui ne lui permettait pas d'accepter les idées orthodoxes de l'enfer et du châtiment. Par une solution merveilleusement byronienne, il arrivait à faire de lui-même et de lui seul le centre et le tout du système. Byron seul avait été le tenta- teur de Byron. Byron seul châtierait Byron en Byron. Byron seul, destructeur de Byron, serait de Byron l'au-delà. L'enfer existe, mais non l'enfer puéril de May Gray. L'enfer existe, mais il est en nous et les vivants s'y plongent eux- mêmes.
Vieillard! Ce n'est pas si difficile, mourir...
C'était la dernière phrase de Manfred à l'abbé; c'était aussi, écrivait Byron à Augusta, « toute la morale du poème ». Les hommes n'ont pas tous peur de la mort. Les uns la craignent parce qu'ils aiment la vie; d'autres parce qu'ils redoutent une vie future. Mais l'existence humaine est un combat très dur et il y a des êtres sensibles, conscients d'un conflit intérieur sans issue, auxquels la mort apparaît comme un repos bienvenu. Byron était de ceux-là. Trop courageux pour fuir la vie, mais trop las pour craindre la mort, il en gardait la pensée toujours présente au milieu même du carnaval étrange. Comme jadis aux murs gris de Newstead, une Danse macabre courait aux frises de ses retraites vénitiennes.
Il eut beaucoup de mal à écrire ce troisième acte. Une première version, envoyée à Murray, parut faible à tous ses amis. Il la remania. Enfin, en juin 1817, le drame fut publié en Angleterre. Publication dangereuse pour Augusta, que l'amour de Manfred pour Astarté condamnait clairement aux yeux du monde. « Aucun aveu ne pourrait être plus complet, écrivit Mrs Villiers. Il est trop transparent pour que ses amis puissent même tenter de nier l'allusion... Avez-vous vu un journal qui s'appelle The Day and New Times, du 23 juin? Il y a une longue critique de Manfred, bien faite je crois, mais remplie d'allusions terriblement claires à Augusta. » Quant à celle-ci, tout à fait domesti- quée, elle écrivait à Annabella pour demander ce qu'elle devait dire de Manfred, si on l'interrogeait. « Vous ne pouvez parler de Manfred, lui répondit Lady Byron, qu'avec l'expression la plus nette de votre désapprobation. »
Au printemps, quand Byron alla mieux, les médecins lui conseillèrent un changement d'air. Un climat plus sain apaiserait sa fièvre. Hobhouse qui était à Rome depuis cinq mois, faisant de l'archéologie, appelait son ami. Byron hésitait. C'était peut-être naïf, mais l'idée de quitter Marianna le rendait tout « carolinesque ». Elle l'avait bien soigné pendant sa maladie. Il ne lui avait pas été tout à fait fidèle, mais il s'était attaché à elle. Dès qu'il aimait une femme, un absurde espoir l'envahissait de trouver en elle une belle âme. Marianna Segati elle-même, indulgente épouse d'un drapier vénitien, devenait une incarnation inattendue du « beau idéal ».
Pourtant un voyage à Rome serait une occasion d'écrire un quatrième chant de Childe Harold, il décida d'obéir aux médecins. Il traversa Ferrare, où il composa la Lamenta- tion du Tasse et vit la tombe de l'Arioste, Florence où il remarqua qu'une des femmes d'un tableau représentant le Massacre des Innocents ressemblait à Lady Ponsonby. (Comme Fletcher il retrouvait partout des images anglaises.) Puis, sur la route de Rome, il passa près du lac Trasimène. Dans son enfance, le petit ministre Paterson lui avait décrit la terre couverte de morts et le ruisseau qui roulait le sang des Carthaginois et des Romains. Les paysans lui montrèrent ce ruisseau, qui gardait le nom de Sanguinetto. Le lac était comme une feuille d'argent et des champs bien cultivés, des bouquets d'arbres entouraient un paysage paisible.
A Rome, comme toujours, il vécut sur deux plans : le plan Byron et le plan Childe Harold. Sur le plan Byron, il monta beaucoup à cheval, corrigea ce damné troisième acte de Manfred que le cénacle de Murray s'obstinait à condamner, et écrivit à Moore : « De Rome, je ne vous dirai rien; c'est indescriptible, et le guide vaut ici tout autre livre. J'ai dîné hier avec Lord Lansdowne... J'ai été à cheval presque tout le jour... Pour le Colisée, le Panthéon, Saint- Pierre, le Vatican, le Palatin, etc., etc., – comme plus haut, voyez le guide... L'Apollon du Belvédère ressemble à Lady Adelaide Forbes – je n'ai jamais vu une telle ressemblance. J'ai vu le pape vivant, et un cardinal mort, – tous deux avaient très bonne apparence... Voici Hob- house qui vient d'entrer, et mes chevaux sont à la porte; donc à cheval. »
Le sculpteur Thorwaldsen, à qui la comtesse Albrizzi l'avait envoyé et pour lequel il posa, eut le privilège de saisir le passage de Byron à Childe Harold. Byron, en s'asseyant dans l'atelier du sculpteur, prit une expression très différente de celle qui lui était habituelle. « N'aimeriez- vous pas mieux vous asseoir plus à votre aise? dit Thorwald- sen. Vous n'avez pas besoin de prendre cette expression. – C'est la mienne, répondit Byron. – Vraiment? » dit Thorwaldsen. Et il représenta Byron comme celui-ci souhaitait l'être. Quand le buste fut terminé, Byron dit : « Cela ne me ressemble pas. J'ai l'air plus malheureux. »
Pour Childe Harold, Rome était le plus parfait des ter- rains de méditation. Le monde ne pouvait contenir de plus belle réserve de thèmes byroniens. Grandeur et décadence, ruine et beauté, des lieux communs sublimes s'élevaient à chaque carrefour... Méditation sur la tombe de Cecilia Metella. Qui était-elle, cette grande dame qui dormait dans une forteresse? Avait-elle été chaste et belle? De celles qui aiment leur seigneur, ou de celles qui aiment le seigneur des autres? Était-elle morte jeune, un dernier rayon rose sur ses joues enfantines, ou très vieille, avec de longues tresses gris argent? Il avait pour la mort tant de goût sensuel qu'il s'attendrissait sur cette morte inconnue... Rêverie sur le Palatin. Les oiseaux de nuit s'y répondaient parmi les pierres couvertes de lierre qui avaient formé le palais des empereurs... Étemelle morale de toute histoire humaine. La Liberté engendre la Gloire, puis la Gloire la Richesse, la Tyrannie qui ramène les Barbares, et le cycle recommence... Rhétorique? Oui, sans doute. Mais il faut des rhéteurs... Au Colisée, par un soir de clair de lune où les étoiles tremblaient sous les arcs frangés de fleurs sauvages, dans ce cercle magique hanté par les grands morts, contre ceux qui l'avaient fait souffrir, contre « sa Clytemnestre morale », contre les insulteurs de son exil, il évoqua sa déesse favorite, Némésis, et le Temps vengeur :
Et toi qui jamais encore n'as laissé sans contrepoids
La balance des torts humains, grande Némésis !
En ce lieu, où les anciens te rendaient hommage –
Toi, qui appelas les furies du fond de l'abîme
Et les fis autour d'Oreste crier et siffler... Ici
Dans ton ancien royaume, je t'appelle, sors de la poussière!
N'entends-tu pas mon cœur? Éveille-toi! Tu le dois, tu le feras.
Si le quatrième chant de Childs Harold n'était pas écrit, Byron en avait les matériaux ; il pouvait partir. Hobhouse, qui allait faire un séjour à Naples, aurait voulu l'y entrai- ner, mais il était malheureux d'être loin de Marianna. Il lui écrivit de venir au-devant de lui et rentra avec elle à Venise.
La saison était chaude. Byron craignait la fièvre. Il loua pour l'été une villa à La Mira, sur la Brenta, à quelque dis- tance de Venise. Marianna, avec le consentement bien payé du drapier, y vint habiter avec lui. La villa était un ancien couvent, dont la chapelle avait disparu. Sous une ogive, une pierre encastrée dans le mur portait cette inscription :
HIC SAEPE LICEBIT
NVNC VETERVM LIBRIS
NVNC SOMNO ET INERTIBVS HORIS
DVCERE SOLLICITAE
IVCVNDA OBLIVIA VITAE
Les voisins étaient peu gênants. En face vivait un vieux marquis mexicain de quatre-vingt-dix ans, à côté un Fran- çais qui avait connu Voltaire. La Brenta reflétait les plus beaux couchers de soleil du monde. Hobhouse, à son retour de Naples, était venu rejoindre Byron et ils menaient ensemble une vie de travail. « Une vie étrange, notait Hobhouse, très tranquille et confortable... Trouvé Byron bien, gai et heureux, plus charmant chaque jour... Byron m'a parlé ce soir de ses affaires de famille. Il ne tient plus à sa femme maintenant – cela est certain. » Byron écrivait le quatrième chant de Childe Harold·, Hobhouse, érudit et précis, « l'ennuyait de topographie savante » et rédigeait des Notes historiques pour Childe Harold. Souvent ils tra- versaient toute la lagune pour aller monter à cheval au Lido, et Hobhouse à son tour goûtait le charme unique de ces chevauchées marines : « Avec Byron au Lido. Déli- cieux jour. Me souviens de l'impression d'allégresse pro- duite par le galop sur la plage. Légère brise. Byron m'a dit que Lady Byron croyait qu'il ne m'aimait pas. Une fois elle a dit que je n'avais pas de principes parce que Byron lui avait dit que je rirais si j'entendais quelques-unes de ses belles paroles. Pauvre chère chose contradictoire. » Cinq mois parfaits s'écoulèrent ainsi.
Le 2 janvier, jour anniversaire de son mariage (il attachait
une grande importance à cette date), il dédia le quatrième chant de Childe Harold à John Hobhouse, Esquire : « A un ami, que j'ai longtemps connu et accompagné très loin, que j'ai trouvé secourable en temps de maladie et amical en temps de chagrin, heureux de ma prospérité et ferme en mon temps d'adversité... » Pourtant le dernier chant de Childe Harold n'avait pas gagné à être écrit sous la tutelle immédiate de John Cam Hobhouse, Esquire. Le troisième, Shelley inspirateur, avait été plus poétique. Mais il y avait de grandes beautés ; une description enchanteresse de Venise, un rappel ému de l'Angleterre, des strophes profondes et mélancoliques sur la subjectivité de l'amour :
O ! Amour! tu n'es pas un habitant de la terre –
Séraphin invisible, nous voulons croire en toi...
Mais jamais encore l'oeil nu n'a vu
Ta forme, ni ne la verra...
L'esprit t'a fait, comme il a peuplé le ciel,
Avec sa propre fantaisie et ses désirs ;
Il a donné cette forme et cette image
A une pensée qui hante l'âme altérée.
C'est de sa propre beauté qu'est agité l'esprit,
Il s'enfièvre de fausses créations : – où sont,
Où sont les formes que l'âme du sculpteur a saisies?
En lui seul. La Nature peut-elle en montrer d'aussi belles?
Où sont les charmes et les vertus que nous osons
Concevoir dans l'enfance, poursuivre adolescents,
Le Paradis jamais atteint de notre désespoir...?
Et ce qui était vrai de l'amour, l'était aussi de l'ambi- tion. Les désirs humains ne s'accordaient pas avec la nature des choses... Nous souhaitons la perfection alors que nous portons la tache ineffaçable du péché. Nous rêvons de grandes actions et nous sommes victimes de petites lâchetés. Byron avait, hélas! lui-même éprouvé ce que peuvent de mesquines perfidies pour abîmer une vie qu'on aurait voulu belle :
Mais j'ai vécu, et pas vécu en vain!
Mon esprit peut perdre sa force, mon sang son feu,
Mon corps lui-même périr dans la douleur ;
Mais il y a en moi quelque chose qui fatiguera
La torture et le Temps, et respirera encore quand j'expirerai;
Quelque chose d'étranger à la terre, à quoi ils ne pensent pas,
Comme le souvenir du son d'une lyre muette,
Pénétrera dans leurs esprits adoucis, et émouvra
Dans des cœurs, maintenant durs comme la pierre, le tardif remords de l'amour.
Strophe prométhéenne, prophétique et justement orgueil- leuse... Devant cette pauvreté des choses humaines, que faire? Rien, sinon dominer par la puissance de la raison cet état médiocre et chercher dans la nature le bonheur que la société rend impossible. Il termina le chant par une description de la mer, seule amie fidèle :
Et je t'ai aimé, Océan! Et la joie
De mes jeux d'enfant était d'être porté sur ta poitrine,
Comme ton écume, en avant : depuis l'enfance
J'ai joué avec tes vagues – et pour moi
Elles ont été un délice; et si la mer un peu houleuse
En faisait une terreur – c'était une crainte plaisante,
Car j'étais en quelque sorte ton enfant,
J'avais confiance en tes flots, près ou loin,
Et je posais ma main sur ta crinière – comme en ce moment.
Ma tâche est faite – mon chant a cessé – mon thème
Est mort dans un écho ; il convient
Que se rompe l'enchantement de ce long rêve...
Ainsi Childe Harold était achevé. Mais ce n'était pas le seul travail de ces cinq mois de La Mira. Lord Kinnaird (le frère de Γ Honorable Dug) était venu à Venise et avait apporté à Byron un nouveau poème anglais de Hookham Frere, légère satire imitée des poètes italiens, et en parti- culier de Pulci. Byron en fut charmé et commença, dans la même manière, un conte vénitien qu'il appela Befipo. Le ton convenait à son nouvel état d'esprit. Ton de bonne humeur, de cynisme, même à l'égard de ses propres vers; chaque fois qu'une strophe cinglait vers le lyrisme, la main de l'ironique oiseleur la rattrapait...
Angleterre! Malgré vos défauts je vous aime,
Je l'ai dit à Calais, et ne le renie pas;
'aime la liberté, pour tous et pour moi-même;
J'aime le Parlement et j'aime ses débats;
J'accepte les impôts, quand ils sont raisonnables;
J'aime un feu de charbon, quand il n'est pas trop cher;
J'aime aussi le climat, – quand il est supportable,
C'est-à-dire environ deux jours tous les hivers...
Plus tard, un jeune Français, Alfred de Musset, devait apprendre ce ton de Byron, comme Byron l'avait appris des Italiens.
L'amour pour Mme Segati ne dura même pas aussi long- temps que le séjour à La Mira, et ce fut la faute de Marianna. Elle laissa voir qu'elle était avide. Elle vendit les diamants que son amant lui avait donnés. Il le sut, les racheta et les lui donna une seconde fois, mais non sans la plaisanter sur cet attachement romanesque à ses présents. Le mari Segati, dont l'honneur avait des sursauts périodiques, coûta trop cher cet hiver-là. Enfin, pour achever de rendre cette liaison semblable à un mauvais ménage, Marianna se montra jalouse.
Byron lui échappait. Pendant une de leurs promenades à cheval le long de la Brenta, Hobhouse et lui avaient remarqué, dans un groupe de paysans, deux filles magni- fiques. Byron proposa un rendez-vous à l'une d'elles, Margarita Cogni. Elle répondit qu'elle était prête à faire l'amour avec lui, puisqu'elle était mariée et que toutes les femmes mariées le faisaient, mais que son mari (un boulanger) était assez féroce. Byron baptisa « la Fornarina » cette boulangère et, à force de sequins, la conquit. Elle avait vingt-deux ans. Elle ne savait ni lire ni écrire. Il n'avait pas encore rencontré de femme aussi primitive; celle-là lui plut.
Les commères de La Mira racontèrent à Marianna que l'on entendait, tard dans la nuit, le hennissement du cheval de Byron dans la campagne. La sultane régnante, inquiète, chercha sa rivale, la rencontra et l'injuria. Margarita rejeta le mouchoir blanc qu'elle portait sur le visage et répondit : « Vous n'êtes pas sa femme, je ne suis pas sa femme; vous êtes sa donna et je suis sa donna', votre mari est un cocu et le mien en est un autre. Pour le reste, quel droit avez- vous à me faire des reproches? » Après ce joli discours, elle s'en alla, laissant Mme Segati rêver. Quand celle-ci voulut se plaindre à Byron, elle comprit qu'elle était vaincue.
Au moins de janvier 1818, Hobhouse dut rentrer en Angleterre. La veille de son départ, les deux amis se don- nèrent une fête digne de la Venise du xvni e siècle et, pour aller au Lido, engagèrent deux chanteurs. Ceux-ci s'assirent, l'un à la proue, l'autre à la poupe du bateau et, en quittant la Piazzetta, chantèrent des vers du Tasse, La Mort de Clorinde et Le Palais d'Armide, comme les gon- doliers d'autrefois. En se couchant, Hobhouse, toujours mélancolique quand il se séparait de cette étrange et sédui- sante personne, écrivit dans son journal : « Passé la soirée avec Byron, qui a mis la dernière main à son Childe Harold, et pris congé de mon cher ami, car il m'est très cher, à minuit. Un peu avant de me quitter, il m'a dit qu'il avait été autrefois un homme qui éprouvait des sentiments très forts, mais que tout cela avait été submergé. Je crois bien volontiers la première partie de sa phrase. Que Dieu le bénisse ! »
Avec Hobhouse disparaissait une fois de plus le Témoin. Liberté dangereuse pour Byron. La période qui suivit fut la plus débauchée qu'il eût vécue, et les causes de ce désar- roi moral sont assez claires.
I o Le faible pouvoir de contrainte d'une société étrangère et dont le jugement lui était indifférent. En ce pays de mœurs faciles, loin de la seule horde humaine dont il se sentît vraiment membre responsable, il redevenait un animal solitaire, qui ne cherchait plus qu'à satisfaire ses désirs. Son dernier ami anglais était le consul Hoppner, fils du peintre, petit homme spirituel qui avait épousé une char- mante Suissesse. Mais les Hoppner, fiers d'être les fami- liers de Lord Byron, n'osaient pas lui dire la vérité et ne remplaçaient pas Hobhouse.
2° La fin du règne de Marianna. Il habitait encore chez les Segati, dans la Frezzeria, mais il avait une admiration grandissante pour Margarita Cogni, qu'il décrivait à Moore : « Une Vénitienne aux grands yeux noirs... avec un corps de Junon – grande, énergique comme une pythonesse, avec des yeux brillants, des cheveux noirs qui flottent au clair de lune – une de ces femmes dont on peut tout faire. Je suis sûr que, si je lui plaçais un poignard dans la main, elle le plongerait où je lui dirais, – et d'ailleurs en moi, si je l'offensais. J'aime ce genre d'animal, et je suis certain que j'aurais préféré Médée à toute autre femme qui ait jamais respiré. » Il croyait aimer ce genre d'animal, mais il ne lui était pas fidèle. La femme douce, craintive, « aux yeux de gazelle » le fixait mieux et le rendait plus heureux.
3° L'immense pouvoir d'achat de ses revenus anglais sur le marché du vice vénitien. A mille guinées le chant, ses poèmes lui eussent suffi pour vivre, mais il avait en outre les cinq cents livres annuelles d'Annabella, et Newstead venait d'être vendu pour la somme énorme de 94 500 livres à un ancien camarade de Harrow, le major Wildman (« Long à ma droite, Tom Wildman à ma gauche »). Chez l'Honorable Dug (son banquier et ami Douglas Kinnaird) le compte de Byron était maintenant créditeur.
Un curieux trait, hérité de Catherine Gordon, apparais- sait en lui depuis qu'il avait de l'argent. Il devenait avare, sans bassesse et tout en restant généreux, mais avare à la manière de sa mère. Elle avait été capable de donner à son mari, puis à son fils, presque tout ce qu'elle possédait, capable aussi de regretter une dépense de quelques livres. En cela Byron lui ressemblait. Il avait toujours eu un goût, peut-être héréditaire, pour une sorte d'ascétisme alimen- taire. Il aimait à savoir que sa nourriture ne lui coûtait que quelques écus, à réduire son train de maison, à vérifier avec minutie les comptes de Fletcher. Des économies ainsi réalisées, il remplissait une tirelire et aimait à y voir monter les sequins d'or.
Sur ses amours, il ne marchandait pas. Il connaissait maintenant les ressources de Venise. Il avait à peu près quitté le salon littéraire de la comtesse Albrizzi. Il allait chez la comtesse Benzoni, qui recevait une société plus fibre et surtout il recherchait les femmes du peuple. « L'éle-vage de femmes est excellent ici. J'aime leur dialecte et leurs manières. Elles ont une naïveté qui est très prenante, et le romanesque de la ville est un puissant attrait; le beau sang n'est pas toutefois, maintenant, parmi les dames de l'aristocratie, mais sous les fazzioli, ou mouchoirs. » Il admirait ces femmes vigoureuses, « bonnes, disait-il, à mettre au monde des gladiateurs ». Il en voyait un grand nombre, qu'il recevait dans un mystérieux « casino », car il fallait cacher ces rencontres à Margarita Cogni qui eût probablement défiguré ses rivales. Les gens de Venise racontaient que, dans ce casino, il entretenait jusqu'à neuf Muses, mais sans doute était-ce une légende. Ainsi, pen- dant l'exil de Dante à Ravenne, les passants dans la rue se montraient les uns aux autres sa barbe roussie par le feu de l'Enfer.
En avril 1818, il apprit la mort de Lady Melbourne : « Le temps est passé où je pouvais pleurer les morts – sinon je ressentirais celle de Lady Melbourne, la meilleure, la plus agréable, et la plus intelligente des femmes que j'aie connues – vieilles ou jeunes. Mais je suis rassasié d'horreurs, et les événements de ce genre ne me laissent qu'une sorte d'en- gourdissement pire encore que la douleur... C'est encore un lien de moins entre l'Angleterre et moi. »
Une autre mort qui le frappa beaucoup et le confirma dans sa croyance au Destin fut celle de Sir Samuel Romilly, le conseiller judiciaire de Lady Byron, un des auteurs de la séparation. Dans le cercle magique du Colisée, Byron avait voué à Némésis, déesse de la vengeance, tous ceux qui dans cette affaire avaient agi contre lui. Il écrivit à Lady Byron : « Sir Samuel Romilly s'est coupé la gorge après avoir perdu sa femme... Il y a maintenant près de trois ans, il devenait l'avocat des mesures qui m'ont privé de la mienne... Cet homme ne pensait guère, quand il déchirait légalement mon cœur, qu'en moins de trente-six mois un malheur domestique le conduirait en terre... Ce n'est pas en vain qu'à minuit, à Rome, j'invoquais Némésis, assis sur la plus terrifiante des ruines. »
Némésis n'avait pas frappé que Sir Samuel. Lady Byron faisait de mélancoliques pèlerinages. Journal de Lady Byron : « J'arrive de Newstead, je suis entrée dans le hall... J'ai vu les vieux drapeaux qu'il avait l'habitude de hisser sur les murs du château le jour de sa fête. Les chambres qu'il avait habitées n'avaient pas du tout changé. Il aurait pu y entrer. Elles ne semblaient pas abandonnées. La femme qui avait été à son service regrettait que la propriété fût vendue : « Il aurait dû vivre ici après son mariage, m'a-t-elle dit, « mais sa dame n'est jamais venue et la pauvre créature n'a «pas beaucoup de chances de venir maintenant. »... Les para- pets et les marches sur lesquels il s'est assis... Les sentiers où il s'est promené... Sa chambre – où je me suis enracinée, y étant involontairement retournée... »
D'Angleterre aussi arrivaient de temps à autre des lettres des Shelley. L'enfant dont Claire était enceinte en quittant Byron à Diodati était née le 12 janvier 1817. Mary avait annoncé cette naissance au père, en même temps que son propre mariage, et Shelley un peu plus tard avait écrit qu'en attendant la décision de Byron au sujet d'un nom, Mary et Claire avaient appelé la petite fille Alba. « Elle est très belle, disait Shelley, et quoique sa constitution soit plutôt déli- cate, jouit d'une excellente santé. Ses yeux sont les plus intelligents que j'aie jamais vus chez une enfant si jeune. Ses cheveux sont noirs, ses yeux d'un bleu profond; sa bouche a une forme délicieuse. » Shelley était accoutumé à porter le poids des folies de ceux qu'il aimait; pourtant au bout de quelques mois il souhaita que Lord Byron, comme celui-ci l'avait promis, se chargeât de sa fille.
Byron, toujours curieux de son propre sang, ne demandait qu'à élever l'enfant. Mais les lettres qu'il écrivait sur ce sujet à Kinnaird formaient un contraste assez pénible avec la gentillesse aérienne dont Shelley tissait le berceau d'Alba. « Shelley m'a écrit (de Marlow) une lettre sur ma fille (la dernière bâtarde), qui, paraît-il, est une grande beauté; il désire savoir s'il doit me l'expédier... Voulez-vous arranger un plan pour me l'envoyer ici, ou pour la placer en Angleterre? Je la reconnaîtrai et je l'élèverai moi-même, en lui donnant le nom de Biron (pour la distinguer de la branche légitime), et je la baptiserai Allegra, qui est un nom vénitien. » Et en mars 1818, comme il demandait à Hobhouse si on n'allait pas bientôt lui envoyer à signer l'acte de vente de Newstead : « Un clerc pourrait m'appor- ter les papiers et, en même temps, mon enfant de Claire. Demandez, je vous prie, à Shelley de l'emballer avec soin, avec de la poudre à dents rouge, de la magnésie, de la poudre de soda, des brosses à dents et quelques bons romans. »
Quand les Shelley vinrent à Milan, une nourrice suisse, Élise, amena la petite Allegra chez son père. Byron la trouva jolie, intelligente et fut très fier de la voir grande favorite des dames vénitiennes. « Ce qui est remarquable, c'est qu'elle ressemble beaucoup plus à Lady Byron qu'à sa mère – au point de stupéfier notre éminent Mr Fletcher et de m'étonner, moi. N'est-ce pas curieux? Je suppose qu'elle ressemble aussi à sa sœur Ada; elle a des yeux très bleus, ce front étrange, des cheveux blonds bouclés, et un carac- tère infernal – mais cela lui vient de papa. » Il était assez heureux de revoir une Byron, même bâtarde.
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