Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XI
LES MOUSQUETAIRES DE TRINITY
Que faire de la vie? On ne peut la passer à nager et rimer. Vers la fin de juin il se rendit à l'université afin, pensait-il, de lui dire adieu. Il revit la belle cour de Trinity, les rives gazonnées de la Cam. Il était devenu si mince, si angélique, que maître, camarades et portier ne retrouvaient plus le garçon bouffi qu'ils avaient connu un an plus tôt. Un régime austère et sportif lui avait fait un visage de jeune ascète. Il avait l'air « d'un beau vase d'albâtre éclairé à l'intérieur ». Sur ce teint transparent se détachaient des cheveux châtains aux reflets cuivrés (il devenait un peu moins roux avec l'âge), et des yeux bleu-gris, qui regar- daient avec inquiétude, sous de longs cils noirs à demi fermés. Parmi les étudiants qui l'observaient sous le cloître de Nevile's Court, il remarqua un jeune homme qu'il crut reconnaître et qui le regarda, lui aussi, hésitant ; c'était son enfant de chœur, Eddleston. Il allait quitter Cambridge, il était pauvre; il entrait comme employé dans une maison de commerce de Londres.
Byron, très ému par cette rencontre, offrit de placer de l'argent dans la maison de commerce pour qu'Eddleston pût en devenir associé, ou bien Eddleston pourrait quitter Londres dès la majorité de Byron pour venir vivre avec lui à Newstead. La reine Élizabeth de Southwell fut informée du réveil de cette passion : « Je l'aime certainement mieux qu'aucun être humain, et ni le temps ni la distance n'ont eu aucun effet sur mes sentiments (qui sont pourtant si changeants)... Enfin nous ferons rougir par notre constance Lady Eleanor Biitler et Miss Ponsonby, Pylade et Oreste, et ü ne nous faut qu'un beau drame comme Nisus et Euryale pour éclipser Jonathan et David. Il m'est peut-être encore plus attaché que je ne le suis à lui. L'an dernier, quand j'étais à Cambridge, nous nous voyions tous les jours, été et hiver, sans que jamais un moment fût fatigant et nous séparant chaque fois avec un regret croissant. J'espère que vous nous verrez un jour ensemble. Il est le seul être au monde que j'estime, quoique j'aie du goût pour beau-coup. » Lady Eleanor Butler et Miss Ponsonby étaient deux femmes inséparables qui étaient devenues célèbres parce qu'elles vivaient ensemble depuis trente ans, habillées comme des hommes, portant des perruques poudrées et « ressemblant exactement à. deux vieux clergymen en retraite ».
Quand Byron avait abandonné Cambridge, on avait donné les chambres si magnifiquement meublées par lui à un autre étudiant, Matthews. Byron rencontra celui-ci et le trouva très agréable. Matthews était un érudit spiri-tuel, bon écrivain à la fois en latin et en anglais. Il passait pour hautain, mais reçut Byron avec gentillesse. En lui donnant les chambres, son tutor lui avait dit : « Mr Matthews, je vous recommande de n'abîmer aucun de ces meubles car Lord Byron, monsieur, est un jeune homme aux passions tumultueuses. » Matthews avait été ravi de cette phrase. Quand un ami venait le voir, il lui recommandait de ne toucher à la poignée de la porte qu'avec précaution, « parce que Lord Byron, monsieur, est un jeune homme aux passions tumultueuses ». Il reçut son « propriétaire » en lui parlant de ses « passions tumultueuses », de façon amusante et sardonique. Byron rencontra chez lui quelques autres étudiants du même type intellectuel et entrevit la possibilité de vivre à Cambridge dans un milieu beau- coup plus agréable que celui de sa première année. Ses goûts le portaient vers l'intelligence et les conventions vers la débauche. Mais en ces nouveaux compagnons il trouvait un mélange piquant de dissipation et d'esprit, qui permettait d'être intelligent sans déchoir. Comment ne les avait-il pas connus plus tôt? Au temps de sa première année de Cam- bridge, il avait été méprisé par eux. Qu'était-il alors? Un garçon trop gros, infirme, timide, orgueilleux sans qu'aucun mérite pût expliquer sa hauteur. On l'avait évité. Il était maintenant l'auteur d'un volume de vers que Cambridge avait lu; il était beau; les clans, jadis fermés, s'ouvraient pour lui. Il le comprit, en fut heureux et décida de revenir en octobre, pour un an.
A la rentrée, il reprit ses chambres et fit désormais partie d'un groupe fidèle. Il y avait d'abord Matthews que Byron admirait beaucoup. Matthews, hors ses heures d'étude, était grand amateur de folies. Bien qu'érudit, il aimait la boxe, la nage, mais nageait avec effort, la tête trop haute sur l'eau. Byron, expert, lui dit qu'il se noierait s'il n'apprenait à mieux allonger son corps. Matthews, lui, critiquait avec une pénétrante vigueur les idées de Byron et achevait de détruire en lui ce qui pouvait y rester d'Aberdeen. Il ne croyait à rien, riait de Dieu et du Diable. Byron, sous l'influence de lectures voltairiennes, avait depuis longtemps perdu la foi, mais une grande inquiétude lui restait. La hardiesse des jugements de Matthews l'enhardit dans son scepticisme.
L'autre ami intime de cette dernière année de Cambridge fut différent. John Cam Hobhouse, fils d'un marchand de Bristol, de famille non conformiste et d'opinions whig avan- cées, était comme Matthews un érudit. Il travaillait à un Essai sur l'origine et le but des sacrifices (que Byron appe- lait « votre essai sur les entrailles »). Hobhouse se mêlait aux jeux du groupe, mais avec une nuance de réserve et de prudence qui n'était pas chez Matthews. Il chassait à courre tandis que les autres nageaient; cela marquait assez bien les distances. Le ton de Matthews n'était pas tout à fait celui qu'eût souhaité Hobhouse; lui-même était incroyant, mais avec plus de gravité. Libéral convaincu, il avait fondé parmi les étudiants un club libéral, et une « Société Ami- cale » qui se sépara après quelques mois d'existence, parce que l'on s'y querellait trop. Il avait horreur des Bourbons et s'entendit tout de suite avec Byron dans une grande admiration pour Napoléon.
La vérité était que, par besoin profond, Hobhouse préfé- rait la vie sérieuse. Il tenait à la petite influence politique qu'il avait déjà acquise dans l'Université. Ami impartial, il vous disait vos défauts, mais il ne les disait qu'à vous. C'était honnête. Matthews et Hobhouse échangeaient des lettres comiquement aigres : « Votre caractère atrabilaire, Hobhouse... » Pendant la première année du séjour de Byron, Hobhouse avait méprisé ce jeune lord boiteux, qui se faisait sottement remarquer par son chapeau blanc et ses costumes gris clair, mais Hobhouse aimait la poésie et avait reconnu dans les Heures d'Oisiveté les signes d'un talent naissant. Il n'avait plus, pour les caprices féminins de Byron, qu'une mâle et tendre indulgence. Dans le petit groupe des amis de Byron, il représentait le Bon Sens; Matthews, la Fantaisie.
Le dernier des quatre mousquetaires qui régnèrent à Tri- nity en 1808, fut Scrope Davies. Par ses manières, par sa tenue, il rappelait Brummell, roi des dandies. Rien de voyant en son costume. Calme, réservé, mais plein d'esprit, il parlait sur un ton sec et caustique que rendait plus sédui- sant encore un irrésistible bégaiement. Davies était le grand rival de Byron comme nageur et plongeur. Il passait la plus grande partie de son temps à la table de jeu; il gagnait souvent, étant un joueur tranquille, calculateur. Byron joua pour plaire à Davies, ce qui lui valut des ser- mons de Hobhouse : « Vraiment, il faut que vous abandon- niez cela. Être vu chaque nuit dans la plus basse compa- gnie de la ville, y a-t-il rien de plus choquant et de plus indigne? »
Mais, dans le groupe, Hobhouse était en minorité, et la vie à Trinity, cette année-là, fut assez vive. Byron avait amené un nouvel ami, qui était un ours apprivoisé. Les autorités du collège lui avaient demandé ce qu'il voulait en faire : « Un candidat pour une chaire », dit-il. La réponse n'avait pas beaucoup plu. On voyait arriver de Londres, pour souper avec Byron, des jockeys, des joueurs et des femmes. Hobhouse lui gardait pourtant une estime affec- tueuse. Vraiment il n'y avait rien de bas en cet adolescent que personne n'avait élevé. Il montrait un courage sans limites, un grand désir de s'exposer pour les autres et, qualité charmante, de la bonté pour ses inférieurs. Sur son trimestre de cent vingt-cinq livres, il réservait toujours cinq livres pour le vieux Murray, le domestique de Newstead. De son enfance difficile, il avait gardé une pitié sincère pour la pauvreté. Il donnait beaucoup et n'avait jamais un penny. Il continuait à emprunter de l'argent et le chiffre de ses dettes montait furieusement. « Faudra-t-il, demandait-il à Hanson, vendre mon titre? Que vaut une baronnie? Quinze livres? Ce serait quelque chose pour un homme qui n'a pas autant de pence. » En janvier 1809, il devait plus de trois mille livres aux usuriers, huit cents à Mrs Byron et mille à diverses femmes. En mars, il écrivait : « Entre nous, je suis dans un joli pétrin; mes dettes, tout bien compté, atteindront neuf ou dix mille livres avant ma majorité. »
Il mêlait le travail à la débauche. L'édition des Heures d'Oisiveté était épuisée. Il en préparait une autre mais, rendant le poète esclave des caprices et des humeurs de l'homme, il supprimait ou ajoutait des textes suivant les mouvements de ses amours ou de ses haines. Depuis quelque temps on lui disait qu'un article hostile et violent était en préparation contre lui à la Revue d'Edimbourg, le grand organe whig écossais. On en avait lu des fragments chez Lady Holland. Rien ne pouvait être plus pénible à Byron. Pourtant il attendait l'attaque avec bonne humeur. Il écrivait à Becher : « Dites à Mrs Byron de ne pas trop se fâcher contre eux, et de préparer son esprit à la plus grande hostilité de leur part. »
Le numéro ne parut qu'à la fin de février 1808; Byron l'ouvrit avec fièvre et lut : « La poésie de ce jeune lord appartient à la classe dont ni les dieux ni les hommes ne permettent l'existence. Pour diminuer son crime, le noble auteur met surtout en avant l'argument de sa minorité. Peut-être veut-il nous dire : « Voyez comme un mineur « peut écrire! Ce poème a vraiment été composé par un « jeune homme de dix-huit ans... Celui-ci par un jeune « homme de seize ans seulement... » Mais, hélas! nous nous souvenons tous des poèmes qu'écrivait Pope à douze ans et, loin d'apprendre avec surprise que ces vers ont été écrits par un jeune homme, nous croyons qu'il n'y a rien de plus commun que cette aventure, qu'on la retrouverait dans la vie de neuf Anglais un peu instruits sur dix, et que le dixième homme lui-même écrirait de meilleurs vers que Lord Byron. » Puis le critique anonyme lui reprochait d'avoir mis en avant son titre de lord ; il lui apprenait que le fait de rimer et de compter un certain nombre de pieds ne constitue pas tout l'art de la poésie, et concluait en raillant le ton de la préface de Byron : « Quelque jugement que l'on porte sur les poèmes de ce noble mineur, il semble que nous devions les prendre tels qu'on nous les offre et nous estimer trop heureux, car ils sont les derniers que nous aurons de lui. Il n'attend, dit-il, aucun profit de leur publication, et qu'elle réussisse ou non, il est peu probable qu'il condescende encore à devenir un auteur. Prenons donc ce qu'on nous donne et soyons reconnaissants. Quel droit avons-nous, nous autres pauvres diables, à faire les difficiles? Nous sommes déjà bien heureux d'avoir tant reçu d'un homme qui a la situation de ce lord, qui ne vit pas dans un grenier, mais règne en maître sur Newstead Abbey. »
L'article était cruel. Cette insistance à reprocher à un enfant sa naissance constituait un snobisme à rebours, non moins sot que l'autre. Le ton manquait de justice et de mesure. Byron, en lisant, fut atterré. Un visiteur qui entra au moment où il venait de le finir le vit si bouleversé qu'il dit : « Vient-on de vous provoquer en duel, Byron? » Hobhouse dit qu'il ne fut pas loin de se tuer. Le soir, dînant avec Scrope Davies, il but trois bouteilles de vin pour noyer sa fureur, mais rien ne le soulagea, que d'expri- mer son indignation en vers. Après les vingt premiers, il se sentit mieux.
Qui était l'auteur de cette absurde attaque? Longtemps Byron crut que c'était Jeffrey, le rédacteur en chef de la revue; c'était en réalité Henry Brougham, homme d'une méchanceté encyclopédique, qui critiquait aussi injustement un physicien qu'un poète et dont l'article sur la théorie de l'ondulation de Young égalait en incompétente dureté l'article sur les Heures d'Oisiveté. Il fit d'ailleurs peu de mal à Byron. Le grand poète Wordsworth entra chez Charles Lamb, la revue en main : « Je ne puis plus supporter ces gens, dit-il, voilà un jeune homme, un lord, qui publie un petit volume de poésie; et ils l'attaquent comme si per- sonne me pouvait être un poète à moins de vivre dans un grenier. Je dis, moi, que ce jeune homme deviendra quel- qu'un, s'il continue. »
Le premier mouvement de Byron avait été d'achever et de publier le plus vite possible une satire contre ses enne- mis; il comprit heureusement qu'il valait mieux attendre et que la meilleure réponse était de composer un excellent poème. « Je regrette que Mrs Byron soit si ennuyée. Pour mon compte, ces obus de papier n'ont fait que m'apprendre à tenir sous le feu. » Ils lui avaient aussi procuré un nouvel ami, Francis Hodgson, jeune professeur de King's College, qui lui avait écrit un mot de sympathie.
Le 4 juillet 1808, Byron reçut de l'Université le diplôme de Magister Artium et quitta Cambridge. Cette dernière année l'avait beaucoup transformé. Harrow avait été le temps des amitiés sentimentales, amoureuses; Cambridge venait de lui révéler les amitiés intellectuelles. Dans cet air de cynisme, sec, vigoureux, il respirait bien. Avec Hobhouse, Davies, Matthews, il pouvait se montrer tel qu'il croyait être; affranchi de son calvinisme, léger en amour, libre enfin. Mais est-on jamais libre après une telle enfance?
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