Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXXII
NAUFRAGES
Vous vous êtes tous brutalement trompés sur Shelley, qui était, sans
exception, l'homme le meilleur et le moins égoïste que j'aie jamais connu.
Je n'ai jamais connu personne qui ne fût une bête comparé à lui.
BYRON.
Pour les êtres marqués du signe de Caïn, la solitude est le moindre malheur. Jamais Byron ne fut heureux à Pise comme il l'avait parfois été à Ravenne. En Romagne, les vieilles femmes de la Pineta, les Americani, les Gamba, l'avaient occupé sans l'inquiéter. A Pise il retrouvait une petite société anglaise qui, tout de suite, le jugea. La pré- sence de Shelley ne le gênait pas. Au contraire. Plus il le voyait, plus il le respectait; il estimait son courage; il aimait à le voir opposer sa barque aux courants trop forts de l'Amo, comme sa résistance au monde des hommes. Il avait besoin de Shelley, toujours prêt à vouloir pour les indécis. Et surtout Shelley l'admirait : « L'espace s'étonnait moins, écrivait Shelley, des belles et rapides créations de Dieu, que moi des derniers ouvrages de cet esprit d'un ange enfermé dans le mortel paradis d'un corps vieillissant. » Mais, autour de Shelley, était tout un monde d'Abels sévères et sans génie. Ils acceptaient en Byron le poète; l'homme les surprenait et les décevait. Il était trop humain; les détails extérieurs de sa vie les irritaient. Ils méprisaient son mode de vie, son palais, ses domestiques en livrée, sa ménagerie, ses dîners. Son cynisme avait toujours choqué Mary Shelley. Claire avait fait de lui, aux gens de Pise, un portrait sans indulgence. Il sentait tout cela, il se savait impuissant à leur faire connaître le Byron secret qu'ils eussent aimé peut-être. Sa conversation, simple.quand il parlait avec Shelley, devenait avec eux amère et brillante. Et, ne pouvant détruire sa légende, il prenait le parti de la vivre.
Le palais Lanfranchi, au bord de l'Amo, était assez grand pour une garnison et « si plein de fantômes » que Fletcher demanda plusieurs fois à changer de chambre. Dans la cour plantée d'orangers, Byron, le matin, se promenait avec Mme Guiccioli. L'après-midi, celle-ci sortait en voiture avec Mary Shelley, tandis que Byron partait à cheval, entouré de Shelley, du capitaine Williams, de l'Irlandais Taaffe, traducteur de Dante (et aussi mauvais cavalier que mau- vais poète), du prince Mavrocordato, professeur de grec de Mary Shelley, et du lieutenant de dragons Medwin, cousin de Shelley. Les cavaliers allaient jusqu'à une ferme dont le propriétaire avait autorisé Byron à venir tirer au pistolet chez lui. On prenait pour cible un écu, qui était ensuite donné au fermier. En rentrant, Byron jouait au billard ou travaillait. Après le dîner, comme à Ravenne, visite chez les Gamba et travail jusqu'à trois heures du matin. Quelque- fois aussi, le soir, Teresa Guiccioli et son frère montaient au dernier étage des Tre Palazzi où les Shelley avaient un petit appartement, et y passaient la soirée à écouter Shelley lire des vers. Ces soirs-là Medwin allait seul chez Byron et, après chaque conversation, prenait des notes, ce que Byron n'ignorait pas. Il aimait cet auditeur naïf et ne se lassait jamais de conter sa jeunesse.
Toutes les bandelettes de la momie, chargées de signes, furent déroulées pour Medwin... Mary Chaworth... Thème de la subjectivité de l'amour... « C'était un amour roma- nesque. Elle était le beau idéal de tout ce que ma jeune fan- taisie pouvait peindre de ravissant, et j'ai emprunté mes fables sur la nature céleste des femmes à la perfection que mon imagination seule avait créée en elle. Je dis créée, car je l'ai trouvée, comme le reste de son sexe, tout, sauf angé- lique. » Caroline Lamb... « Elle avait bien peu de charme. Son corps, quoique racé, était trop maigre pour être beau. Il lui manquait cette rondeur que l'élégance et la grâce ne peuvent remplacer. » Lady Oxford... « Je n'ai jamais ressenti une passion plus forte. Elle avait acquis, comme toutes les femmes, une telle influence sur moi, que j'ai eu la plus grande difficulté à rompre avec elle, même quand j'ai su qu'elle m'avait été infidèle. » Annabella... Thème des pré- sages... « Je me rappelle que le premier jour où je rencontrai Miss Milbanke, en montant l'escalier, je fis un faux pas et fis remarquer à Moore qui m'accompagnait que c'était un mauvais présage. J'aurais dû tenir compte de l'aver- tissement... Mrs Williams avait prédit que, pour moi, mes vingt-sept ans seraient un âge malheureux. Cette diseuse de bonne aventure avait raison. Je n'oublierai jamais ce 2 janvier. Lady Byron (il prononçait Byrn) était la seule personne calme; sa mère pleurait et je trem- blais comme une feuille. »
Au cours des promenades, Medwin chevauchait toujours à côté de Byron qui parlait sans arrêt, jetant de temps à autre sur son Boswell un regard qui mesurait sa crédulité. Le 10 décembre, il refusa de tirer au pistolet et parut triste. « C'est l'anniversaire d'Ada, dit-il à Medwin qui l'interro- geait sur sa mélancolie. Ce devrait être le jour le plus heu- reux de ma vie... J'ai horreur des anniversaires... Beaucoup de choses extraordinaires me sont arrivées au jour anni- versaire de ma naissance, et à Napoléon aussi. » Le lende- main, il montra à Medwin une lettre d'Angleterre : « Je savais bien qu'un malheur planait au-dessus de moi hier soir. Le pauvre Polidori est mort. Quand il était mon méde- cin, il parlait toujours d'acide prussique et composait des poisons. Eh bien, il s'est empoisonné. L'effet, me dit Murray, a été si instantané qu'il est mort sans un spasme. Il paraît que le désappointement, l'ambition déçue sont la cause de sa mort. »
Le 28 janvier, il apprit la mort de Lady Noel. « J'ai du chagrin pour la pauvre Lady Byron. Le monde croira que je suis content de cet événement, mais on se trompera. Je n'ai jamais désiré plus de fortune. J'ai écrit une lettre de condo- léances à Lady Byron dans les termes les plus bienveillants, comme bien vous pensez. » Un arbitrage partagea les reve- nus de l'héritage Wentworth entre lui et sa femme, et son revenu se trouva porté à plus de sept mille livres par an. Le premier acte d'Annabella, devenue maîtresse du domaine de Kirkby, fut d'envoyer du gibier à Augusta.
Medwin n'était pas seul à prendre des notes sur Byron. Au milieu de janvier, un curieux homme se joignit au groupe anglais de Pise. Il se nommait Trelawny. Il avait mené la vie la plus romanesque, ayant été marin, déserteur, pirate. Il plut aux Shelley. « Il a six pieds de haut, écrivait Mary Shelley, des cheveux noir de corbeau qui bouclent, épais et courts comme ceux d'un More, des yeux gris sombre expres- sifs. » Trelawny, de son côté, aima les Shelley; mais avec Byron, ses relations furent difficiles. Byron, rencontrant un Corsaire véritable, avait commencé par s'attacher à lui plaire. Il avait traité ce spécialiste de la mer, comme jadis le boxeur Jackson, avec l'humilité déférente de l'amateur devant le professionnel. Il l'avait chargé de construire des bateaux pour Shelley et pour lui-même. Mais Byron avait horreur des êtres qui ressemblaient aux héros byroniens de la première manière. Le « côté Conrad » de Trelawny l'exaspéra. Trelawny, de son côté, était profondément désappointé. Ce petit homme boiteux, mélancolique, qui racontait des histoires d'acteurs, de boxeurs, et comment il avait traversé l'Hellespont, lui semblait indigne de Childe Harold. Puis Byron, ayant découvert que Trelawny ne disait pas toujours la vérité, avait murmuré : « Si nous pouvions lui apprendre à se laver les mains et à ne pas mentir, nous en ferions un gentleman. » Cette phrase avait été rapportée à Trelawny et, de ce jour, il avait haï Byron.
Dans un groupe de demi-écrivains, où les hommes s'ana- lysaient les uns les autres et où les propos circulaient vite, Byron sentait sa faiblesse. Il savait que la vie qu'il menait n'était pas celle qu'on eût attendue de lui. Bien qu'il ne fût pas malheureux avec Mme Guiccioli, il se' demandait si cette liaison ne devenait pas un peu ridicule. Il parlait d'elle en disant mon arnica d'un air légèrement ironique et sur le ton qu'autrefois il prenait pour parler de « son petit pied ». Infirmité aussi, cette maîtresse trop fidèle, avec laquelle il s'asseyait conjugalement sous les maigres orangers du palais Lanfranchi.
Action... action... action... Quand, au mois de mars 1822, le prince Mavrocordato, ayant appris que le soulèvement grec paraissait réussir, partit pour se mettre à la tête des insurgés, Byron l'envia. Il était de ces hommes, plus nom- breux que l'on ne pense, qui jugent beaucoup plus facile de changer toute leur vie qu'une seule habitude et qui se risque- raient plus aisément à mourir qu'à reconnaître une erreur.
Un des effets de la mauvaise humeur latente, créée en Byron par le groupe de Pise, alla jusqu'au tragique. Il n'avait pas amené avec lui sa fille Allegra. Il n'avait même pas été la voir. Caro il mio pappa, avait écrit Allegra, essendo tempo di fiera desiderai tanto una visita del mio Pappa. – « ... Elle veut me voir, commenta Byron, parce que c'est la foire et pour avoir un peu de pain d'épice paternel, je suppose. » Il appliquait son cher La Rochefoucauld jusqu'aux enfants de cinq ans.
Claire, à laquelle, des amis bien informés affirmaient que le climat de Bagnacavallo était dangereux et que le couvent n'était même pas chauffé, regardait dans sa cheminée de Florence les flambées de l'hiver et pensait que sa fille avait froid. Elle suppliait une fois encore Byron de mettre Allegra dans une famille respectable, n'importe où, mais dans un climat sain. Elle jurait de ne jamais aller la voir. Mais Claire était violente et maladroite. Bien qu'athée, elle demeurait anglaise, protestante, antipapiste. Elle employait des arguments qui blessaient Byron et ne pouvaient que l'endurcir.
J'ai pris des renseignements, écrivait-elle encore, sur le système employé dans les couvents, et découvert que l'état des enfants y est misérable... Tous les voyageurs qui écrivent sur l'Italie les condamnent, ce qui serait un témoignage suffi- sant, sans parler de l'ignorance et de la légèreté des femmes italiennes, toutes élevées dans des couvents. Elles sont de mauvaises épouses, des mères dénaturées; licencieuses et illettrées, elles sont le déshonneur et le malheur de la société... C'est là l'éducation que vous avez choisie pour votre fille. L'infortune d'Allegra, condamnée par son père à être ignorante et corrompue, privée de la protection et de l'attachement des amis de ses parents, vouée à une religion différente et à une éducation méprisable, confirmera aux yeux du monde toutes les accusations portées contre vous. Combien Lady Byron (jamais encore justifiée de sa conduite envers vous) va se réjouir de l'honorable sécurité de son enfant et d'elle-même; le monde entier fera l'éloge de sa prudence, ma malheureuse Allegra fournissant l'argument qui vous condamne!
La question du couvent devenait ainsi pour Byron une question personnelle et une question de doctrine. L'attaque contre les femmes élevées par les nonnes lui semblait dirigée contre Mme Guiccioli, l'attaque contre l'éducation religieuse l'avait toujours irrité. Il ne répondit pas. Cette fois Shelley prit avec force le parti de Claire et fut indigné par l'attitude de Byron. Il n'eut plus qu'un désir : quitter au plus tôt la ville qu'habitait Lord Byron. Les Williams et Claire furent chargés d'aller au bord de la mer chercher une maison pour l'été. A peine avaient-ils quitté Pise que les Shelley ap- prirent, par Byron, qu'Allegra était morte.
Byron avait voulu résister à une femme insolente, impo- ser son autorité parce qu'il se savait observé, mais il n'avait certes pas cru condamner sa fille à ce destin. Il avait aimé Allegra, à sa manière; il avait essayé de l'élever; il s'était plu à retrouver en elle la beauté et les défauts des Byron; il avait pensé l'emmener avec lui à l'étranger, et faire d'elle la seule compagne de sa vieillesse. Il fut malheu- reux à sa manière aussi, furieusement égoïste. La comtesse Guiccioli raconte naïvement que, lorsqu'elle lui apprit la mort d'Allegra, « une mortelle pâleur se répandit sur son visage et il tomba assis... Il ne répandit pas une larme; et ses traits parurent si désespérés, son chagrin si profond, si sublime, qu'il me parut être à ce moment un être d'une nature supérieure à l'humanité... Le lendemain matin je le trouvai tranquillisé, et avec l'expression d'une religieuse résignation. « Elle est plus heureuse que nous, dit-il, d'ail- leurs sa position dans le monde ne lui eût guère permis d'être heureuse. C'est la volonté de Dieu – n'en parlons plus. »
On ne pouvait exiger de Claire qu'elle s'attendrît sur Byron avec la candeur de Mme Guiccioli. Shelley à Byron : « J'ai dû dire à Claire ce qui s'était vraiment passé. Je ne veux pas vous décrire son chagrin; vous avez déjà trop souffert... Elle désire voir le cercueil avant qu'il ne soit envoyé en Angleterre... Elle désire aussi que vous lui don- niez un portrait d'Allegra, et, si vous en possédez, une boucle de ses cheveux, si petite qu'elle soit... Cette lettre vous apportera, je le crains, la mélancolie qui règne ici. Mais la nature reste aussi vivante et joyeuse que nous sommes malheureux, et nous avons bâti, comme dit Faust, notre petit monde dans le grand monde de tous comme un contraste plutôt que comme une copie de ce divin exemple. »
Le chagrin de Byron prit la forme, inévitable, d'une rêverie sur ses émotions passées.
Je désire qu'elle soit enterrée dans l'église de Harrow : il y a dans le cimetière un endroit, près du sentier, au sommet de la colline qui regarde Windsor, et une tombe sous un grand arbre (portant le nom de Peachie, ou Peachey), où j'avais l'habitude de m'asseoir pendant des heures quand j'étais un enfant. C'était mon endroit favori; mais, comme je désire faire placer une tablette à sa mémoire, il vaudrait mieux mettre le corps dans l'église. Près de la porte, à gauche en entrant, il y a un monument avec une tablette qui contient ces mots :
When Sorrow weeps o'er Virtue's sacred dust, Our tears become us, and our Grief is fust : Such were the tears she shed, who grateful pays This last sad tribute of her love and praise.
Je m'en souviens encore (après dix-sept ans), non qu'ils aient quelque chose de remarquable, mais parce que de mon siège dans la galerie mes yeux étaient généralement tournés vers ce monument; aussi près de lui que possible je voudrais qu'Allegra fût enterrée, et que sur le mur une tablette de marbre fût placée, avec ces mots :
IN MEMORY OF
ALLEGRA
DAUGHTER OF G. G. LORD BYRON,
WHO DIED AT BAGNACAVALLO,
IN ITALY, APRIL 2OTH, 1822,
AGED FIVE YEARS AND THREE MONTHS.
I shall go to her, but she shall not return to me.
2nd SAMUEL, XII, 23.
Mais le vicaire de Harrow jugea inconvenant d'admettre dans l'église le corps d'une enfant naturelle et dans le petit cimetière qui couronne la colline, seul un rosier, planté dans le gazon, indiqua (et indique encore) où repose la fille de Byron.
Faute d'action, le seul remède contre l'ennui et la tris- tesse était le travail. Byron travailla beaucoup à Pise. Il écrivit un drame faustien, LeDéformé transformé, que Shelley déclara détestable mais qui était un document intéressant. D'abord par le sujet, si directement lié à la vie de Byron : Arnold, né bossu, vend son âme au Diable pour être guéri de son infirmité, pour devenir semblable aux autres hommes et pour pouvoir être aimé. Ensuite par une réplique célèbre, la première du drame : La mère d'Arnold : « Hors d'ici, bossu! » Arnold : « Je suis né ainsi, mère. » Réponse authentique, disait-on, de Byron à sa propre mère. Enfin, par une très curieuse note de Byron sur un troisième acte non terminé : Arnold, jaloux de lui-même sous sa forme précédente et de la force d'intelligence qu'il avait alors... note qui indique peut-être que Byron pensait aux problèmes de la personnalité, et que personne n'était plus que lui conscient de l'existence successive de plusieurs Byron.
Il avait aussi repris Don Juan : « Il n'est pas impossible que je puisse avoir trois ou quatre chants de Don Juan prêts cet automne, ou un peu plus tard, car j'ai obtenu de ma Dictatrice la permission de le continuer, – à la condition toujours qu'il soit plus réservé et plus sentimental qu'au commencement. Jusqu'à quel point ces conditions seront remplies, on le verra peut-être plus tard, mais l'embargo n'a été levé qu'en les acceptant. »
Il travaillait d'autant mieux qu'il était maintenant souvent seul au palais Lanfranchi. Les malheureux Gamba, une fois de plus, avaient été expulsés. Au cours d'une bataille avec un sergent-major insolent, le portier de Byron, jeune coquin galonné, avait eu le tort de frapper ce sous- officier avec une fourche et de lui casser une côte. L'affaire avait fait du bruit. On avait arrêté Tita et un autre inno- cent. Enfin la justice toscane, n'osant atteindre Byron, avait exilé les Gamba. Byron avait dû louer pour eux une villa à Montenero, près de Livourne. Presque chaque semaine il y allait voir Teresa qui avait retrouvé, par ces persécutions, un certain prestige à ses yeux. Il la sentait moins conjugale depuis qu'il en était séparé.
Le I er juillet il était chez les Gamba à Montenero, lors- qu'on lui annonça Leigh Hunt. Leigh Hunt, l'année pré- cédente, avait accepté avec enthousiasme la proposition transmise par Shelley. Non qu'il eût beaucoup d'amitié pour Byrôn. Hunt était un poète sans méchanceté, mais il était dominé par sa femme, Marianne, qui, dès 1815, au temps où Byron rendait visite à son mari, l'avait pris en grippe. Elle avait été blessée parce que Lady Byron restait à la porte, dans sa voiture, et ne se faisait pas présenter. « Avec ses livres sous le bras, disait-elle, Byron n'était qu'un lord et un amateur qui se donnait des airs d'homme de lettres. » Mais l'offre de Shelley, annoncée en un temps où les Hunt étaient aux abois, leur était apparue comme la seule forme de salut possible.
Le voyage de ce couple suivi de six enfants avait été difficile. Marianne Hunt arrivait malade. A Livourne ils furent reçus par Trelawny qui, sombre, moustachu, très « chevalier errant », les conduisit à Montenero. Quand ils y arrivèrent, une sanglante querelle venait d'éclater entre les domestiques des Gamba et ceux de Byron. Le pauvre Hunt eut l'impression de tomber en plein mélodrame. Il ne reconnaissait pas Byron en cet homme gras, au col ouvert, aux cheveux bouclés et longs. Tout lui semblait nouveau, étrange, violent. Le comte Pietro Gamba avait voulu s'entremettre et avait reçu un coup de poignard. Mme Guiccioli, rouge, échevelée, poussait des cris. Gamba, ensanglanté, menaçait l'assassin. Byron regardait la scène avec un air de voluptueuse indolence. La police, excédée de ce groupe turbulent, menaçait de bannir cette fois les Gamba et leur maison de toute la Toscane. Dès l'arrivée de Trelawny, tous les acteurs de la scène, sans s'occuper de Hunt, lui donnèrent des ordres contradictoires. Il devait conduire le yacht de Byron, le Bolivar, sur le lac de Genève, en France, en Amérique. Hunt, désespéré, crut que Byron allait l'abandonner seul en Italie le jour même de son arrivée.
Le soir Shelley, sur Y Ariel, arriva de Casa Magni. Shelley, dans l'action, était admirable; il remontait le courant des volontés humaines comme, dans sa coquille de noix, celui de l'Amo. Il fallait que Byron restât en Italie; il fallait qu'il fût fidèle au journal; il fallait qu'il donnât un poème pour le premier numéro. Shelley se chargea de l'attaque. Byron, emporté d'assaut, céda sur toute la ligne. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, Shelley emmena en hâte les Hunt au palais Lanfranchi. Cette fois, ce fut avec eux qu'il dut lutter. Ils se plaignaient de tout : Lord Byron les logeait dans un rez-de-chaussée humide, et gardait tous les étages du palais pour lui; les meubles que Shelley avait achetés pour eux, avec l'argent de Byron, étaient de mauvaise qualité... Shelley les installa, les calma, les soigna. Hunt, ce soir-là, pensant à Shelley, écrivit dans son journal : « Il serait possible d'imaginer une religion vraiment divine, si la charité et non la foi en devenait le principe. »
Shelley devait s'arrêter à Livourne, où il voulait voir un notaire pour faire son testament, puis rentrer à Casa Magni sur Y Ariel avec son ami le capitaine Williams.
Trois jours plus tard, vers deux heures du matin, des coups furent frappés à la porte du palais Lanfranchi. La femme de chambre de Mme Guiccioli cria : Chi è? C'étaient Mary Shelley et Jane Williams. Hunt était au lit, de sorte que les deux femmes furent conduites chez Lord Byron. Elles montèrent les escaliers, péniblement. La Guiccioli vint à elles, souriante. Mary Shelley, haletante, murmura : « Où est-il? Safiete alcuna cosa di Shelley? » Ni Teresa ni Byron ne savaient rien. Shelley avait quitté Pise le dimanche ; le lundi, il s'était embarqué. Il y avait eu un orage le lundi soir.
Après la mort de Shelley, le petit groupe de Pise, ayant perdu son âme, se désagrégea. Trelawny et Medwin s'éloi- gnèrent. Seuls restèrent mêlés à la vie de Byron, Mary Shelley qui n'avait pas le courage de quitter l'Italie et, au rez-de-chaussée du palais Lanfranchi, ce singulier héritage de Shelley qu'était la famille Hunt.
Pour le malheureux Leigh Hunt, la mort de Shelley avait achevé la transformation de l'exil en cauchemar. Déjà le passage des fumées de Londres à la lumière écla- tante de Livourne l'avait ébloui et inquiété. Quelques jours à peine après son arrivée, l'ami presque surhumain qu'il était venu rejoindre avait disparu. Hunt avait vu ce corps si vivant à demi dévoré par les poissons. Il avait vu les hautes flammes d'un bûcher funéraire s'élever sur le sable d'une plage italienne et Byron, nu, « rassasié d'horreur », sauter à la mer et nager, comme jadis il avait boxé pendant l'enterrement de la Douairière. Ce jour-là Hunt et Byron étaient partis ensemble en voiture, et en traversant la forêt ils avaient chanté comme des fous... Oui, c'était un cauchemar, illuminé par l'implacable blancheur des sables sous le soleil, mais c'était un cauchemar sans réveil.
Hunt avait mesuré tout de suite ce qu'il perdait en Shelley. Désormais, entre l'aigle et le moineau, aucune voix aiguë et forte n'arbitrerait plus les querelles. Isolé dans un pays étranger, associé avec un homme qui était presque un inconnu pour lui et avec lequel il n'avait pas un goût commun, encombré d'une femme malade et de six enfants, Hunt eut souvent le vertige en regardant le précipice au bord duquel il s'était engagé.
Pendant quelques semaines la situation fut suppor- table. Byron était fidèle au souvenir de Shelley. On ne pouvait dire qu'il le pleurât. Aux yeux de Byron les morts violentes des êtres qu'il aimait étaient des épisodes de la lutte engagée entre le Destin et Byron. Tous ceux auxquels il s'attachait devaient disparaître. Shelley noyé après Matthews, après Long, cela était dans l'ordre. Il fallait une fois encore reprendre la mélancolique routine de la vie en pensant, non sans douceur, que c'était sur lui quelque jour que s'abattrait la main invisible. Donc défi plus que tristesse. Mais il défendait la mémoire de Shelley, « l'homme le meilleur et le moins égoïste que j'aie connu » et Hunt au palais Lanfranchi était protégé par cette grande ombre.
D'ailleurs Byron croyait au succès du Libéral. Hobhouse et Moore le raillaient sur son association avec Hunt; il espérait leur prouver que son nom suffisait à faire le succès d'un journal, quel qu'il fût. Ayant perdu Shelley, il n'était pas fâché de loger dans son palais un écrivain, un critique, auquel il pouvait montrer chaque matin les strophes composées pendant la nuit. Mais déjà Hunt était las de ce patron exigeant. Sur le Libéral, leurs idées étaient diffé- rentes. Hunt était un polémiste, Byron un homme de génie. Hunt voulait que la revue servît « à bousculer Mrs Grundy et John Bull »; Byron souhaitait simplement publier tout ce qu'il écrirait. Les manies de Byron qui, aux yeux de Byron, étaient les lois de l'univers, agaçaient Hunt. Au palais Lanfranchi, celui-ci travaillait dans une petite chambre qui donnait sur les orangers de la cour. Chaque matin, il entendait Byron se lever, prendre son bain, s'habiller, en chantant d'une voix forte, mais fausse, un air, presque toujours de Rossini. Un peu plus tard, sous les fenêtres de Hunt, Byron criait : « Leontius! », une interprétation latine de Leigh Hunt, qu'avait inventée Shelley. Hunt se levait en soupirant, disait bonjour, et descendait dans la cour. Mme Guiccioli, si elle était à Pise, venait rejoindre les deux hommes, ses cheveux tordus en tresses matinales, et Hunt devait écouter les plaintes alternées de Byron sur la jalousie de Mme Guiccioli, et de Mme Guiccioli sur le langage brutal de Byron.
Les deux amants se connaissaient maintenant trop bien pour que Teresa pût continuer à faire de « son poète » le héros à peine charnel d'un roman digne de Pétrarque. Pour Byron un fait était un fait, et quand une femme avait accepté de devenir sa maîtresse, il parlait d'elle à tout le monde d'une manière précise et crue qui ne laissait aucun doute sur la nature de leurs rapports. Ce réalisme blessait Mme Guiccioli. Byron, de son côté, la jugeait fidèle, désin- téressée, amoureuse, mais affligée des défauts inévitables chez « l'absurde race des femmes » : jalousie et sentimen- talisme. –
Pour ce couple irritable, Hunt était un confident sans indulgence. Il était excité contre eux par sa femme. Pas plus que Lady Byron, la comtesse Guiccioli ne s'était fait présenter Mrs Hunt. Les deux femmes ne se parlaient pas. Marianne Hunt traitait Byron avec insolence. Elle avait ordonné à ses enfants de s'éloigner s'il paraissait, parce qu'elle jugeait ses propos dangereux pour de jeunes esprits. Byron l'avait su; ce jugement sévère d'une femme qui vivait sous son toit et de ses bienfaits l'avait choqué. Naïveté surprenante chez un disciple de « Rochefoucault », qui aurait dû connaître les effets naturels des bienfaits. Mais tous les Hunt lui étaient odieux, parents et enfants. Il écrivait à Mary Shelley : « Je déteste voir entre les mêmes murs que les enfants Hunt un objet qui a appartenu à Shelley... Ce qui ne peut être détruit par leur saleté, l'est par leurs doigts. » A l'entrée de son étage du palais, le bull dog était chargé de les tenir à distance. « Ne laissez pas les cockneys venir de ce côté », disait Byron à son chien en lui caressant la tête. Le rez-de-chaussée et le premier étage du palais Lanfranchi étaient presque en état de guerre. Hunt parlait avec mépris « du poète si peu poétique et du lord si peu majestueux ». Dans quelques semaines Byron allait devoir, pour la troisième fois, suivre les Gamba, qui, exilés maintenant de toute la Toscane, devaient se réfugier à Gênes; il était exaspéré d'avoir à traîner avec lui les Hunt et « leur kraal de Hottentots ». Il n'était pas assez cruel pour les abandonner à Pise mais, tout en grif- fonnant hâtivement des strophes de Don Juan sur le coin de la dernière table laissée par les déménageurs dans le palais Lanfranchi, il les maudissait de tout son cœur
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