Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XVII
COMME LES DIEUX DANS LUCRÈCE
In her first passion Woman loves her lover, In all the others all she loves is Love, Which grows a habit she can ne'er get over, And fits her loosely,
like an easy glove.
BYRON.
Il avait cessé depuis longtemps de penser : « Newstead et moi tiendrons ou tomberons ensemble. » Ses dettes attei- gnaient vingt-cinq mille livres. En septembre 1812, l'ab- baye fut mise en vente. Le fidèle Hobhouse fut envoyé aux enchères et, sur les indications de Hanson, poussa le premier lot jusqu'à cent treize mille livres, le second jusqu'à treize mille, ce qui lui parut assez divertissant, car il pos- sédait alors exactement une livre, un shilling et six pence. La vente réelle se fit à l'amiable, après l'adjudication, et le domaine fut acheté par un Mr Claughton, pour la somme de cent quarante mille livres. « Je m'étais construit une pis- cine et un caveau- – et voilà que je ne serai pas enterré dans ce dernier. Il est curieux que nous ne puissions même pas être certains d'une tombe. » Byron eût été riche à partir de ce moment si Claughton avait payé ; mais le nouveau pro- priétaire avoua vite s'être engagé au-dessus de ses moyens. Hanson, avoué retors et prudent, avait prévu un dédit de vingt-cinq mille livres au cas où le prix total ne pourrait être payé. Ainsi, de toute façon, Claughton était ruiné, mais tandis que les gens de loi discutaient, Byron manquait une fois de plus d'argent liquide.
Il avait été invité à passer le mois d'octobre chez de nou- veaux amis de sagloire, les Jersey et les Oxford. Lady Jersey était une de ces femmes dont le succès mondain est tel qu'il assure leur vertu .par manque de loisirs. Elle donnait de la vie à toute société où elle se trouvait. Charmante avec ses cheveux noir de corbeau, son teint de crème et ses perles de corail, elle n'avait d'autre défaut qu'une volubilité devenue célèbre. Son ami Granville l'avait surnommée Silence, et se demandait comme elle pouvait faire pour être, à tout moment, à la fois dans sa maison et dans celle de tous les autres. Byron lui disait qu'elle gâtait sa beauté par une excessive animation ; les yeux, la langue, les bras, tout était en mouvement en même temps. Il passa chez elle, à Middle- ton, ce qu'il appela « une semaine de chasteté ».
Puis il se rendit à Eywood, chez les Oxford. Il avait ren- contré Lady Oxford à Londres pendant l'hiver, l'avait retrouvée aux eaux après le départ de Caroline et tout de suite avait établi avec elle l'entente muette qui unit un jeune homme assez timide, mais de tempérament exigeant, à une femme encore belle qui aime l'amour et sait rendre faciles les premières approches. Lady Oxford avait qua- rante ans. « Elle ressemblait à un paysage de Claude Lor- rain, avec soleil couchant, et sa beauté était relevée par l'idée qu'elle jetait ses derniers rayons mourants, dont le doux éclat l'entourait. Une femme n'est reconnaissante que de sa 'première et de sa dernière conquête. La première de la pauvre Lady Oxford avait été terminée bien avant mon entrée dans ce monde de tourments; la dernière, je m'en flatte, me fut réservée, et c'était une bonne bouche. »
Elle avait épousé, dix-huit ans plus tôt, Edward Harley, comte d'Oxford, homme aussi disgracié de corps que d'esprit, bien qu'il descendît d'une famille où l'esprit avait été honoré. Un de ses ancêtres avait formé une des meilleures bibliothèques anglaises et les pamphlets rares qu'elle contenait avaient été publiés sous le titre de Mé- langes harleiens. Tel était aussi le surnom qu'on donnait aux enfants de Lady Oxford qui, tous ravissants, ressem- laient aux plus beaux des amis de leur père.
Lady Oxford s'était fait une philosophie tendre et légère. Sacrifiée par ses parents en un mariage honteux avec un homme qu'elle ne pouvait aimer, elle avait pris plus d'une revanche. On ne pouvait rêver amie plus agréable. Dans ses grands yeux passait souvent cet air de rêverie heureuse et douce qui est toujours une promesse de plaisir. Elle avait de l'esprit et de l'intelligence. Elle lisait Lucrèce, vénérait l'amour physique et traitait l'amour sentimental en maladie dont les symptômes et la durée sont connus. Elle était aussi changeante qu'aimable et, si l'un de ses amants se plaignait qu'elle eût brisé son cœur, répondait qu'un cœur brisé n'est que le signe d'une mauvaise digestion.
Elle avait invité Byron à lui rendre visite en son château d'Eywood. Il y passa les mois d'octobre et de novembre 1812 et, en la compagnie d'une femme adroite, tendre, franche plus que lui-même, s'y trouva parfaitement heureux. Lady Oxford lisait, faisait de la musique et ne se plaignait jamais si son amant, pour rêver, la laissait seule. Lord Ox- ford (dit Putiphar) se promenait tout le jour dans les bois et se montrait mari plein de tact. Byron et sa maîtresse vivaient comme les dieux dans Lucrèce, « jouissant dans une paix profonde de leur immortalité, loin des affaires des hommes, exempts de leurs douleurs, libres de tout péril, assez riches de leurs propres ressources pour n'avoir aucun besoin des autres... Privata dolore omni, privata periclis ». L'Enchanteresse, parfaite latiniste, lisait souvent ce texte à son jeune amant. Il en admirait l'épicurisme hautain. Deux fois déjà dans sa vie, sur la colline de Har- row, puis en Orient, il avait trouvé le bonheur par le déta- chement des affaires humaines. Mortel vulnérable, il se plaisait à ces divins interludes. Chez lui, la folie du cœur avait parfois troublé la lucidité de l'esprit; Lady Oxford se parait à ses yeux d'un prestige assez semblable à celui de Lady Melbourne. Il aimait à se laisser guider par ces femmes sceptiques et fortes.
Quelquefois, étonné de la douce apathie où le jetaient les sortilèges d'Ey wood, il se demandait en quel animal cette Circé le transformerait. Animal paresseux en tout cas, car il ne travaillait guère, passant les derniers jours sur l'eau ou dans les bois, avec les enfants aux visages d'anges qui évoquaient là tant de pères charmants. Il était presque amoureux de Charlotte, fille aînée de Lady Oxford, déjà ravissante à onze ans et pour laquelle il avait composé une nouvelle dédicace de Childe Harold. Il se sentait plus content de lui et des autres qu'il n'avait jamais été de sa vie et ses ennuis lui semblaient être à cent cinquante milles. Un triomphe pour la philosophie païenne.
Cependant Lady Caroline Lamb n'avait pas accepté sa défaite. Elle savait que Byron était à Eywood; elle en était jalouse. Elle connaissait bien Lady Oxford. Quelques années plus tôt les deux femmes avaient entretenu une savante cor- respondance sur le sujet suivant : « La connaissance du grec purifie-t-elle ou enflamme-t-elle les passions? » Dans le cas de Lady Caroline, la réponse n'était pas douteuse.
Chaque jour une lettre arrivait d'elle, soit pour Byron, soit pour Lady Oxford. « Ma très chère Aspasie, Byron est fâché contre moi! Voulez-vous lui dire que je n'ai rien fait pour lui déplaire, et que je suis malheureuse – dites-lui que je sais que je lui ai écrit une méchante lettre. Mais je lui ai demandé mille fois pardon. Il en a assez de moi, je le vois par sa lettre. – Je n'écrirai plus, je ne l'ennuierai plus, mais obtenez de lui mon pardon. » Lady Oxford ne répon- dit pas. Lady Caroline menaça de venir, d'écrire à Lord Oxford, de se tuer. Les deux amants lisaient ensemble ces lettres pathétiques avec un grand mépris. Pour des philo- sophes lucréciens, le ton en était insupportable.
Byron tenait son alliée, Lady Melbourne, au courant des mouvements de l'ennemi : « Caroline menace de se venger sur elle-même; cela la regarde... Je ne puis exister sans quelque objet à aimer. J'en ai trouvé un dont je suis par- faitement satisfait, et qui, autant que j'en peux juger, ne l'est pas moins de moi; notre souhait mutuel est le repos, et (après toutes les ridicules histoires de la saison dernière) je trouve dans la tranquillité un plaisir encore doublé... j'ai beaucoup à faire et peu de temps à moi; je n'ai certaine- ment pas un instant à perdre pour cette personne... L'hor- reur que je ressens pour certains de ses actes, je ne veux même pas vous l'exprimer. Ce sentiment est devenu une partie de ma nature ; il a empoisonné mon existence future. Je ne sais pas qui j'aimerai, mais jusqu'au dernier moment de ma vie je haïrai cette femme. Maintenant vous connaissez mes sentiments; ils seront les mêmes jusqu'à mon lit de mort. Je ne lui exprime pas cela sous cette forme, parce que je ne tiens pas à la rendre malheureuse; mais tel est mon état d'esprit envers elle et je désire ne pas la revoir jusqu'à ce que nous soyons enchaînés ensemble dans l'Enfer de Dante... »
Lady Melbourne approuvait cette fermeté et dénonçait avec une implacable exactitude les variations de sa belle- fille : « Si je connais Caroline, vous n'en êtes pas quitte. J'ai vu deux lettres d'elle écrites le même jour, l'une pleine de bonheur, de gaieté, de grands dîners – l'autre hypocrite, parlant de son malheur et affectant d'être tranquille et rési- gnée. Comme de tels sentiments ne sont pas dans sa nature, il est probable que vous apprendrez bientôt tout le contraire. » Les femmes seules détruisent avec cette férocité les tristes mensonges des femmes. Ce qui pouvait rester en Byron de naïveté et de pitié ne devait pas résister bien longtemps à la sagesse désabusée de Lady Melbourne.
Pendant quelque temps il répondit à Lady Caroline avec courtoisie, puis, comme l'imprudente continuait à l'acca- bler de lettres à la fois plaintives et furieuses, Byron exas- péré (et peut-être sous la dictée de Lady Oxford) écrivit une lettre cinglante : « Lady Caroline, – je ne suis plus votre amant; et puisque vous m'obligez à le confesser par cette persécution si peu féminine... apprenez que je suis attaché à une autre, dont il serait déshonorant de mentionner le nom. Je me rappellerai toujours avec gratitude les preuves que j'ai reçues de la prédilection que vous montriez en ma faveur. Je continuerai à être votre ami, si Votre Seigneurie me permet de me dire tel ; et, comme preuve de ma sympa- thie, je vous offre ce conseil : guérissez-vous de votre vanité, qui est ridicule ; exercez sur d'autres vos absurdes caprices ; et laissez-moi en paix. – Votre très obéissant serviteur : BYRON. »
Peut-être l'eût-il traitée moins durement s'il avait pu la voir, car elle faisait pitié. Sa conduite était d'une folle; elle gravait sur les boutons de sa livrée : Ne crede Biron. Elle imitait l'écriture de son amant et composait de fausses lettres pour extorquer à l'éditeur Murray un portrait que Byron ne voulait pas lui donner. Elle organisa à Brocket Hall une curieuse cérémonie, au cours de laquelle Byron fut brûlé en effigie tandis que les jeunes filles du village, vêtues de blanc, dansaient autour du bûcher. Elle-même s'était habillée en page et récita (en plaçant dans le feu un panier qui contenait des boucles, des livres, des bagues et des copies de lettres de Byron) des vers qu'elle avait compo- sés pour cette occasion :
Brûle, feu, brûle, détruis ces jouets brillants,
Pendant que nous acclamerons ta flamme avec des cris de joie
Brûle, feu, brûle,
Tandis que l'or et les joyaux brillent dans ta flamme.
Elle eut la naïveté d'envoyer un récit de cette cérémonie à Byron, qui le transmit à Lady Melbourne en l'endossant de la façon suivante : « Long récit d'un feu de joie, plein de gentilshommes du pays, de pages, de chaînes d'or, de paniers de fleurs, d'elle-même et autres idioties. »
En février 1813, Lady Bessborough, revenue à Londres, demanda un entretien à Byron et fut, une fois de plus, stu- péfaite de le trouver si peu romanesque. Les mères, par hérédité à rebours, partagent toujours un peu la folie de leurs filles. Celle-là regrettait l'aventure mais, puisque le mal était fait, eût au moins souhaité que le drame fût beau. Byron raisonnable la désappointait. « Lady Bessborough a été horrifiée par mon manque de romanesque et, d'une façon générale, pétrifiée par ma conduite. »
Elle voulait obtenir, pour sa fille, une entrevue avec Byron ; Lady Oxford (avec beaucoup de bon sens) s'y opposa. William Lamb, trouvant sa femme en larmes, jugea que Byron l'offensait, lui, en refusant de la recevoir. « Ceci est réellement risible : si je parle à sa femme, il est insulté; si je ne lui parle pas, elle est insultée. » Lady Melbourne conseilla d'accepter l'entrevue en présence d'un témoin; Byron dit qu'il y consentait, pourvu que le témoin fût Lady Oxford.
Enfin la rencontre se produisit d'elle-même, à un bal chez Lady Heathcote. Lady Melbourne y assistait, de grandes plumes piquées dans ses cheveux blancs; elle avait alors soixante et un ans et était encore une des femmes les plus séduisantes de la soirée. Il y avait là Lord Grey, Sheridan. La lumière des bougies reflétée par les cristaux des grands candélabres modelait doucement la beauté des femmes. Tout d'un coup la foule s'ouvrit pour regarder, avec un intérêt vif, Byron qui arrivait, sautillant, pâle, « d'une beauté presque sinistre ». Il se trouva face à face avec Caroline qui le regarda, les yeux hagards.
A ce moment l'orchestre joua les premières mesures d'une valse et la maîtresse de maison, un peu inquiète, dit : « Allons, Lady Caroline, vous devez ouvrir le bal. – Oh ! dit celle-ci, je suis d'humeur très gaie » et se penchant vers Byron, elle murmura : « Je suppose que je peux valser maintenant? – Avec chacun de ces hommes à son tour, répondit Byron, sarcastique, vous avez toujours valsé mieux que personne et j'aurai grand plaisir à vous regar- der. » Elle dansa puis, se sentant malade, alla dans une petite chambre où un souper avait été préparé. Lord Byron y entra, une femme à son bras et, la voyant, dit : « J'ai admiré votre grâce. » Elle saisit un couteau. « Faites, ma chère, faites, dit-il, mais si vous voulez jouer une tragédie romaine frappez votre cœur et non le mien. Le mien, vous l'avez déjà frappé. » Elle cria : « Byron! » s'enfuit avec le couteau et personne ne vit exactement ce qui arriva. Les uns dirent qu'elle s'était coupée; les autres que, prête à s'évanouir, elle avait voulu prendre un verre d'eau, l'avait cassé et s'était blessée avec les morceaux. En tout cas, elle était couverte de sang. Byron avait déjà passé dans une chambre voisine; quand on vint lui conter ce qui était arrivé, il dit avec mépris : « C'est encore un de ses tours. »
L'histoire fit grand bruit et un petit journal, le Satirist, en publia un récit sous le titre de Scandatum Magnatum : « La préférence de Lord B***n pour un autre bel objet fit enrager si fort Lady C. L**b que, dans un paroxysme de jalousie, elle prit un couteau à dessert et se poignarda... On dit que le mari de la dame est bien à plaindre de ce que cette tentative de suicide n'ait pas plus complètement réussi. Lady C. L**b est encore vivante. »
Elle eut le courage, quelques semaines plus tard, de rendre visite à Byron, chez lui. Il était sorti mais elle se fit introduire, trouva sur la table un livre, le Vathek de Beck- ford, et écrivit sur la première page : « Sou viens-toi de moi. » Quand Byron rentra, il trouva ce livre ouvert et cette écriture trop connue. D'un seul jet, il écrivit :
Me souvenir de toi ! Ah ! n'en doute pas,
Ton mari lui aussi se souviendra de toi!
Par aucun de nous deux tu ne seras oubliée,
Toi fausse envers lui, toi monstre envers moi!
Rien n'était mieux dans le caractère de Byron que d'asso- cier l'amant au mari dans ce réquisitoire contre une femme dont le crime le plus grand, et d'ailleurs en effet impardon- nable, avait été de l'aimer.
En vérité, il en avait assez. Si c'était à de telles aventures que devait conduire l'amour, fuir les femmes était la seule sagesse. L'Enchanteresse elle-même, si sage, l'avait quelque- fois fait souffrir. Changeante et libre, il lui arrivait, tout en restant l'amie de Byron, de devenir curieuse d'un autre homme. Alors Lord Oxford s'enfonçait plus profondément encore dans ses forêts et Byron se voyait écarté pour un temps, avec une franchise redoutable. Chaque fois il sut par elle la vérité, plus triste de la perdre parce qu'il estimait cette cruelle sincérité :
Tu n'es pas fausse, mais tu es inconstante...
Tu aimes trop bien – tu quittes trop tôt.
Ils formaient d'agréables projets de voyage à trois en Sicile, quand Lord Oxford, alarmé par une absurde famille, s'avisa, comme il arrive toujours, d'être jaloux de Lord Byron au moment où celui-ci avait lui-même les plus fortes raisons de l'être. Sa femme eut vite fait d'apaiser l'orage sénile par de rassurants mensonges, mais il fut décidé qu'elle irait faire une croisière en Méditerranée seule avec son mari et, comme écrivait Byron, « qu'ils seraient très heureux et qu'ils auraient beaucoup d'enfants ». Elle partit le 28 juin 1813 : « Lady Oxford s'est embarquée hier et maintenant, ma chère Lady Melbourne, voulez-vous être assez gentille pour ne plus me parler d'elle? S'il faut vous dire la vérité, je me sens plus carolinesque à son sujet que je ne m'y serais attendu. »
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