Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXIX
PALAZZO MOCENIGO
The professional Don Juan destroys his spirit as fatally as does the
professional ascetic, whose looking glass image he is.
ALDOUS HUXLEY.
Monsieur,
J'ai la grande tristesse de vous informer de la mort de feu mon cher maître, my Lord, qui a succombé ce matin, vers les dix heures, à une fièvre lente causée par les soucis, les bains de mer, les femmes et les promenades à cheval au soleil, le tout contre mes conseils...
Telle fut la lettre mi-comique, mi-tragique, que Byron, vers la fin de juin 1818, écrivit à Hobhouse en la signant : FLETCHER.
Il ne plaisantait qu'à demi. En quittant Marianna Segati, il avait abandonné la maison de la Frezzeria et loué, pour 4 800 francs par an, un des trois palais Mocenigo, sur le Grand Canal. Il avait maintenant sa maison, comme un Vénitien authentique; sa gondole était amarrée aux pieux ornés de spirales bleues et blanches, couleurs des Mocenigo ; sur le perron, que battait l'eau verte du canal, les visiteurs trouvaient un géant à longues moustaches, le gondolier Tita, qui s'entendait aussi bien à découvrir de bons rameurs que des épouses faciles. Des soupiraux montaient des aboiements de chiens, des cris de singes, des chants d'oiseaux, ou, cou-vrant tous les bruits, la voix forte de Margarita Cogni et celle, enfantine, d'Allegra, qui partageait avec la Fornarina le gouvernement de cette ménagerie.
Margarita Cogni, d'abord simple passade, s'était lente- ment imposée. Un soir, Byron l'avait trouvée sur les marches du palais Mocenigo. Elle avait refusé de retourner chez son mari. Fataliste et indolent, Byron subissait, après un accès de rage, les êtres qui exigeaient qu'il se laissât aimer. Margarita le fit rire par quelques bouffonneries en dialecte vénitien, et resta.
Il regretta vite sa faiblesse. La Fomarina battait les autres femmes, interceptait les lettres, apprenait à lire pour les déchiffrer et inspirait une terreur profonde à Tita et à Fletcher. Toute la maison se plaignait d'elle. Byron par- donnait. Elle tenait ses comptes, elle avait réduit de moitié les dépenses de la maison, et elle l'aimait, grandes et rares vertus. La joie féroce qu'elle montrait en voyant revenir son amant faisait penser Byron à une tigresse retrouvant ses petits, mais il ne haïssait pas les tigresses. Au contraire. Ce qui l'empêchait d'être honteux de la vie de débauche assez basse qu'il menait au palais Mocenigo, c'était juste- ment le caractère animal, primitif, de cette existence, et sa relative innocence. Par les sentiments, il avait souffert et fait souffrir; le plaisir pur lui semblait moins dangereux.
Sa philosophie de la vie avait beaucoup changé depuis l'exil. Manfred avait été la dernière explosion de révolté, le dernier cri de douleur de l'individu vaincu par l'univers. Il méprisait maintenant le Corsaire et Lara', il ne compre- nait pas comment le public avait pu supporter ces person-nages exagérés et faux. Sa lecture favorite, depuis quelques mois, avait été Voltaire. Il y retrouvait son propre pessi- misme, mais vu sous l'angle comique. Candide aurait pu être Childe Harold, si Voltaire n'avait dominé Candide, si Voltaire n'avait jugé Voltaire. La destinée de l'homme apparaît comme tragique si l'esprit, s'identifiant avec un seul être, Othello, Hamlet, Conrad, partage ses souffrances et ses fureurs. Elle est comique si l'observateur enregistre en même temps l'exaltation incroyable de chacun et le mécanisme, identique en tous, des passions. Byron, qui avait toujours été dans sa correspondance un humoriste de génie, s'était interdit jusqu'alors de laisser paraître en ses vers cette qualité de son esprit. Dans le Don Juan auquel il tra- vaillait depuis un an, il avait enfin trouvé le moyen de ver- ser librement ce mélange de Voltaire et de l'Ecclésiaste qui était la forme naturelle de sa pensée.
Don Juan devait être une épopée moderne.
Mon poème est épique, et je désire qu'il soit
Divisé en douze chants, chaque chant contenant
De l'amour, une guerre, une tempête en mer,
Une liste de bateaux, de capitaines, de rois,
De nouveaux caractères,' il y a trois épisodes,
Et une vue panoramique de l'Enfer est en préparation,
Dans le style de Virgile et d'Homère;
Ainsi le nom d'épique convient parfaitement.
Jamais Byron n'avait eu l'esprit plus clair, une forme plus aisée, plus vigoureuse. Le ton était celui de Be-pfio, une poésie qui se raillait elle-même, et qui dissimulait une philosophie amère et forte sous une gaieté légère et des rimes, un peu folles. Il s'était longtemps abandonné sans réserve aux mouvements de sa sensibilité. Avec le calme de la distance, le jugement reprenait ses droits. Les cris, les plaintes étaient dépassés. Naturellement Byron demeurait plus complexe et plus sensible que Voltaire. Sa philoso- phie théorique était, comme celle de Voltaire, un rationa- lisme déiste, mais Voltaire n'était tourmenté ni par les souvenirs d'une enfance calviniste, ni par le conflit d'un tempérament sensuel et d'une âme naturellement religieuse. Son champ de pensées était étroit et clair. En Byron d'im- menses terres inconnues, obscures et peuplées de monstres, entouraient la zone lumineuse. Voltaire était parfaitement content de lui quand il avait « écrasé un mystère sous dix courtes vérités ». Byron, parce qu'il avait connu le sens du péché, gardait le sens du mystère. Mais le mystère s'était déplacé; c'était moins maintenant celui de la destinée de George Gordon Lord Byron que celui de la destinée humaine, et par là il devenait universel, classique.
Seul le premier chant demeurait autobiographique, mais sans l'ancienne amertume. Dès les premiers vers, Annabella paraissait. La mère de Don Juan était peinte d'après elle :
Sa science favorite était la mathématique,
Sa plus noble vertu la magnanimité,
Son esprit (elle jouait parfois à l'esprit) était attique,
Ses discours sérieux, sombres jusqu'à la sublimité...
Ses pensées étaient des théorèmes, ses mots un problème...
Oh! Elle était parfaite, sans parallèle possible...
Et si loin au-dessus des pouvoirs de l'Enfer
Que son ange gardien avait quitté la place.
Mais très vite, le poème devenait plus vaste et plus serein.
Pourquoi s'irriter contre le monde? Il faut que la terre
tourne autour de son axe, et l'humanité avec elle. Il faut
vivre, mourir, faire l'amour, payer des impôts. Tout cela
est divertissant, dangereux, mélancolique, inévitable.
Jamais plus – jamais plus – Oh! Jamais plus sur moi
Ne tombera comme l'aurore la fraîcheur de mon cœur...
Jamais plus – jamais plus – Oh! jamais plus, mon cœur,
Tu ne pourras être mon seul monde, mon univers!
Autrefois tout pour moi, maintenant chose isolée,
Tu ne peux plus être mon bonheur ni ma perte...
L'illusion a disparu pour jamais et tu es
Insensible, sans doute, et ce n'est pas plus mal,
A ta place j'ai maintenant un jugement assez ferme,
Comment il s'est logé en moi, Dieu seul le sait.
Mes jours d'amour sont terminés; de moi jamais plus
Les charmes d'une fille, d'une femme, et moins encore d'une
[veuve
Ne pourront faire, comme ils firent jadis, leur dupe, –
... Mais moi, qui aime assez la vraie philosophie,
Me dis souvent à moi-même : « Hélas !
Toutes choses qui sont nées ne sont nées que pour mourir,
Et la chair est une herbe que la mort fauchera;
Tu as passé ta jeunesse pas trop désagréablement,
Si elle t'était rendue – elle repasserait –
Donc remercie ton sort que les choses ne soient pas pires,
Lis ta Bible, mon ami, et veille sur ta bourse. »
Par certains traits, cette nouvelle sagesse de Byron rappelait assez la sagesse shakespearienne. Shakespeare, lui aussi, avait découvert en vivant que tous les désirs des hommes, amour, ambition, ne sont qu'illusions. Le Prospero de La Tempête sait que la vie est un songe. Pourtant il garde le goût et le respect des amours des jeunes gens. Byron, bien qu'il se crût guéri de toutes les illusions, continuait à penser que celles de la jeunesse sont belles et nécessaires.
Mais plus doux que ceci, plus doux que tout,
Est le premier amour passionné –
Par là Don Juan était plus sentimental que Candide. Le nouveau Byron était un romantique converti, mais un romanesque impénitent.
Les Hoppner écrivirent à Shelley que Byron était décidé à quitter Venise si Claire y venait, mais que celle-ci, si elle le souhaitait, pouvait (sans que son ancien amant le sût) voir Allegra, qui n'était plus au palais Mocenigo. Hoppner avait fait sentir à Byron ce qu'avait de scandaleux la vie d'une enfant dans un tel milieu et avait offert de se charger d'elle. Ce fut donc chez le consul qu'au mois d'août Shelley accompagna Claire. Pendant qu'elle était avec sa fille, il fit une visite à Byrôn et celui-ci l'emmena dans sa gondole jusqu'au Lido où les chevaux attendaient. Shelley, dans Julian et Maddalo, évoqua ce qu'avait été sa conversation avec Byron. Ils avaient parlé de Dieu, du libre arbitre, de la destinée. Naturellement Byron avait pris le parti du fatalisme, de l'impuissance de l'homme, et Shelley avait répondu :
C'est notre volonté
Qui nous enchaîne...
Nous pourrions être autrement – nous pourrions être
Tous nos rêves de bonheur, de grandeur et de majesté...
Où sont l'amour, la beauté et la vérité que nous cherchons
Sinon dans notre esprit? Et si nous n'étions si faibles
Nos actions seraient-elles inférieures à nos désirs?
– « Oui, si nous n'étions faibles – mais c'est en vain
Que nous espérons être forts ! » dit Maddalo :
« Vous parlez d'Utopie. »
C'était leur éternel débat, Shelley pensant que les choses dépendent de l'homme, que l'on peut faire sa vie; Byron soutenant que le Mal est une réalité extérieure contre laquelle tout effort humain vient se briser. Calvinisme contre radicalisme.
Les Shelley, pendant un second voyage à Venise, virent la Fornarina chez Byron. Leur jugement fut sévère. Shelley ne pouvait, comme Byron, admirer un bel animal; il respec- tait trop l'amour pour supporter de le voir ainsi dégrader en sensualité. Mary Shelley était naturellement plus sévère encore. Elle avait, dès le premier jour, au bord du lac de Genève, eu horreur de l'attitude de Byron envers les femmes. Sur son visage encadré de longues boucles brunes, le sourire de ses lèvres minces fut méprisant. Rien n'est plus secret ni plus trouble que les sentiments de la femme honnête à l'égard de Don Juan. Peut-être dans les hoche- ments de tête du ménage Shelley au sortir du palais Moce- nigo, y avait-il une imperceptible complaisance et cette vague envie qu'inspirent les rebelles.
Mais les faits leur donnèrent vite raison. La faiblesse de tout épicurisme est qu'il suppose l'homme capable, sans frein spirituel, de modération dans ses plaisirs. Dès l'automne, Byron avait de nouveau ruiné sa santé et attrapé une maladie dangereuse. Par ordre des médecins il mit sa maîtresse à la porte, non sans peine, car une pre- mière fois elle se frappa d'un coup de canif, comme jadis Caroline Lamb, et, une seconde fois, s'étant jetée dans le canal, fut repêchée par les gondoliers. Enfin il put se soigner dans la solitude.
Hanson, qui vint au mois de décembre pour faire signer par son client l'acte de vente de Newstead, trouva Byron encore malade. Avoués insulaires, tout surpris de glisser parmi des palais roses, Hanson et son fils arrivèrent en gondole, chargés de liasses de documents, de brosses à dents et de poudre rouge. Ils montèrent les marches du Palazzo Mocenigo entre des chiens, des oiseaux, un renard, un loup en cage, puis, par un escalier de marbre, furent conduits à l'appartement de Byron. « Well! Hanson, dit Byron, je ne croyais pas que vous viendriez si loin. » Ses yeux étaient mouillés de larmes. « Curieuse émotion de poète », nota le jeune Hanson avec étonnement. Byron posa d'innombrables questions sur Londres, sur ses amis, en mordant ses ongles, habitude qu'il avait conservée depuis l'enfance.
Ses affaires allaient bien. L'abbaye était vendue pour 90 000 guinéesb7. Il en fallait 12 000 pour payer les usuriers ; Lady Byron avait la nue-propriété de 66 000, et Hanson lui-même apportait une note d'honoraires de 12 000 livres. Il ne restait donc pas d'argent liquide, mais l'intérêt de la nue-
propriété de Lady Byron donnait à Byron un revenu de 3 300 livres par an8. En y ajoutant les revenus de ses poèmes (et, depuis 1816, il avait touché de Murray plus de 7 000 livres) il était un des hommes les plus riches de l'Italie. Il dit à Hanson qu'il en était heureux, « car l'argent repré- sente le pouvoir, le plaisir, et je l'aime beaucoup ».
A ses boucles cuivrées se mêlaient des cheveux blancs. Son teint était pâle, gonflé, jaune et ses mains bouffies de graisse.
OceanofPDF.com