Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 9 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre VII

 

 

AMITIÉS ROMANESQUES. – LA DOUAIRIÈRE

 

Annesley avait perdu son attrait; Harrow parut moins haïssable. Pour Byron, les ennuis du servage étaient terminés. Le docteur Drury, qui ne lui gardait pas ran- cune de cette fugue de trois mois, l'avait choisi pour un des rares élèves auxquels il enseignait lui-même grec et latin. Ses amis et anciens compagnons de torture, Torn Wildman, Long, étaient devenus comme lui des Puissances. A son tour, il avait droit à des /ags. Mais il était loin de les traiter comme ses aînés l'avaient traité lui-même. Il s'entourait d'enfants très beaux; rien ne lui était plus agréable que de protéger des êtres jeunes et faibles; cela flattait son orgueil et satisfaisait son besoin de tendresse. Lord Clare était son préféré, mais il aimait aussi le duc de Dorset, Lord Delawarr et le jeune Wingfield. Il les défen- dait contre les autres moniteurs. Wildman ayant mis Lord Delawarr sur sa liste de punis, Byron lui dit : « Wild- man, je vois que vous avez Delawarr sur votre liste. Je vous demande de ne pas le battre – Pourquoi pas? –· Pourquoi? Je ne sais pas. Peut-être parce que c'est un de mes pairs. En tout cas, je vous prie de ne pas le faire. »

Son prestige scolaire grandissait. Il était choisi pour déclamer au « Jour des Discours », grande fête harrowienne. Lord Byron : Latinus, ex Virgilio, disait le programme. Tout le monde savait qu'il écrivait des vers. Quand il passait dans le sentier étroit du cimetière, élèves et maîtres regardaient avec une complaisance affectueuse Byron monter vers « sa » tombe. Parce que le docteur Drury avait deviné son génie, des esprits plus moqueurs étaient devenus indulgents à ses fantaisies. Une cour de beaux adolescents l'admirait.

... Joyeuse bande,

Qui m'acclamait pour chef, obéissant à mes ordres ;

Et qui, pour tous les sports de notre âge, me suivait,

Leur premier conseiller et leur dernier ressort.

Pourquoi l'aimait-on? Peut-être justement parce qu'il était un ami difficile. D'une sincérité exacte, pénétrante, et de caractère changeant, il inquiétait comme certaines femmes. Ses brusques humeurs surprenaient. Ses amitiés étaient tourmentées. L'amour l'avait déçu; il cherchait refuge dans un autre sentiment et il y apportait la même violence.

« L'amitié qui, dans le monde, est à peine un sentiment est une passion dans les cloîtres », soulignait-il dans son Marmontel. Même pour son favori, Lord Clare, l'amitié de Byron était loin d'être un sentiment calme et continu. Il s'y montrait jaloux, ardent, exigeant. D'étude à étude, le « grand » Byron et le « petit » Clare s'écrivaient plusieurs fois par jour. Byron reprochait à Clare comme un crime affreux de l'avoir appelé « mon cher Byron » au lieu de l'habituel « mon très cher ». Un autre jour, il faisait une scène à son ami parce que celui-ci avait paru triste du départ de Lord John Russell pour l'Espagne. Quelquefois c'était lui qui éveillait la jalousie de Clare, en accueillant de nouveaux compagnons. Alors Clare devenait à son tour ombrageux : « Vous avez été si peu gentil pour moi depuis quelque temps, Byron, en me traitant de toutes sortes de noms chaque fois que vous me rencontriez, que je dois vous demander une explication, désirant savoir si vous voulez être encore mon ami. Pendant ce dernier mois, vous m'avez entièrement lâché, – pour vos nouveaux cama- rades, je suppose. Mais ne croyez pas que je vais toujours vous supplier (parce qu'il vous plaît d'avoir un caprice ou un autre), ou faire ce que font d'autres garçons pour rega-gner votre amitié; ne croyez pas non plus que je suis votre ami par intérêt, ou parce que vous êtes plus grand et plus vieux que moi. Non, – cela n'a jamais été et ne sera jamais. Je ne voulais rien qu'être votre ami, je le suis encore, – à moins que vous ne continuiez ainsi à me traiter de noms quand vous me rencontrez. »

Ces mouvements de jalousie rappelaient à Byron son autre passion, plus forte, hélas! pour l'Étoile du Matin d'Annesley. Les grands yeux, l'Allée Nuptiale, la gravité songeuse de Mary-Ann, toutes ces images passaient encore dans ses rêveries. Mélange amer de désir, de regrets. Ah! qu'il eût souhaité tuer, arracher de son cœur ce sentiment pénible! Il recherchait les auteurs qui parlent de l'amour avec ironie, détachement ou sarcasme. Il se plaisait à lire, avec ses camarades, les vers libertins, alors à la mode, du poète Thomas Little (pseudonyme de Thomas Moore). Oui, c'était ainsi qu'il fallait aimer, en cherchant la volupté, non la passion. Mais le souvenir des corps allongés dans le bateau, sous la voûte de pierre, et des chaudes journées d'août sur la colline du Diadème, était encore source de douleur.

A Pâques, il vit sans joie venir les vacances. Brouillé avec Lord Grey, il ne pouvait les passer à Newstead; force était d'aller rejoindre, comme il disait, la Douairière. Elle avait quitté Nottingham et s'était installée à quelques milles de Newstead, dans la petite ville de Southwell. Elle y avait trouvé une maison simple, qui portait le nom pompeux de Burgage Manor. Elle n'était pas reçue par les gens du Comté, auxquels il avait suffi de la rencontrer une fois pour la juger vulgaire, ennuyeuse, impossible. Ceux de la ville étaient plus indulgents; la Douairière était en bons termes avec la famille Pigot qui occupait, en face de la sienne, l'autre grande maison de Southwell.

Byron, vulnérable, intuitif dès que l'orgueil était en jeu, comprit tout de suite l'impression que sa mère avait faite sur la petite aristocratie locale. Il en éprouva un sentiment d'hostilité, à la fois envers ces châteaux méprisants et envers celle qui méritait leur mépris. Autant il était main- tenant à son aise à l'école, autant il demeurait timide dans un milieu nouveau. Son infirmité faisait qu'il craignait, plus que tout, d'avoir à marcher devant des inconnus. Il avait horreur du mouvement de surprise et de pitié que provoquait toujours la découverte. A cette honte, qui existait en lui depuis l'enfance, s'étaient aj outées la conscience de l'infériorité de sa mère et, depuis l'épisode Mary Cha- worth, la terreur des femmes. Quand on le présentait à l'une d'elles, il était si troublé qu'il ne pouvait que répéter à mi-voix : « Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept... » Il les adorait et les haïssait. Il les haïssait parce qu'il les adorait. Ah! conquérir ces êtres mystérieux, les humilier, les faire souffrir à son tour, se venger. Mais comment? Il était infirme, pauvre, et se croyait ridicule.

Pourtant une jeune fille de Southwell, Elizabeth Pigot, réussit à l'apprivoiser. « La première fois que je lui fus pré- sentée, dit-elle, ce fut à une réunion chez sa mère, où il se montra si timide qu'elle fut forcée de l'envoyer chercher trois fois avant de pouvoir le persuader de venir dans le salon jouer avec les autres jeunes gens. C'était alors un garçon gros et embarrassé, avec les cheveux peignés tout droits sur son front... Le lendemain matin, Mrs Byron l'amena chez nous où il fut de nouveau timide et céré- monieux. La conversation tourna sur Cheltenham, où nous avions fait un séjour, et je dis que j'y avais vu jouer très bien le rôle de Gabriel Lackbrain. Quand sa mère se leva pour partir, il fit un salut très solennel et moi, en allusion à la pièce, je lui dis : « Good bye, Gaby. » Son visage s'éclaira, sa jolie bouche s'ouvrit en un sourire, sa timidité s'évanouit et, quand sa mère lui dit : « Allons, venez, Byron, êtes-vous prêt? » il dit que non et qu'il resterait encore. Depuis ce moment il prit l'habitude d'entrer et de sortir à toute heure et de considérer notre maison comme la sienne. »

Depuis quelques mois, il avait une autre confidente. C'était sa demi-sœur Augusta. Seize ans auparavant, au moment de l'accouchement de Mrs Byron, Augusta avait été confiée à sa grand-mère maternelle, Lady Holder-ness, qui avait empêché toute communication entre Mrs Byron et la jeune fille. Celle-ci n'avait donc jamais vu son frère, ce « Baby Byron » dont on avait tant parlé devant elle. En 1801, Lady Holderness était morte et Augusta, adoptée par sa noble famille, avait vécu soit chez ses demi-frères et sœur Leeds, soit chez son cousin Carlisle, le tuteur de Byron.

Dès la mort de Lady Holderness, Mrs Byron avait cherché à renouer des relations avec Augusta, dont la situation mondaine l'éblouissait et à qui elle gardait l'affection naturelle d'une femme pour une enfant qu'elle a soignée. Elle écrivit à Augusta, en 1801, une de ces lettres, pointues par avance, de ceux qui s'attendent à être traités avec hauteur. « Comme je désire enterrer le passé dans l'ow&Z/, j'éviterai toute réflexion sur une personne qui n'est plus; j'ai suspendu mon opinion sur vous; le temps est mainte- nant arrivé où j'en formerai une très décidée... Nous serons heureux si nous pouvons jamais vous rendre service, maintenant ou plus tard. Je prends sur moi de répondre pour mon fils; bien qu'il vous connaisse si peu, il me parle souvent de vous avec affection. »

Augusta ne justifia pas le pessimisme préventif de Mrs Byron, elle s'intéressa tout de suite à son frère et lui, qui était seul au monde, hors cette mère dangereuse, fut enthousiasmé de découvrir qu'il possédait une sœur, une amie, un peu plus âgée que lui (puisqu'elle avait vingt ans et lui seize), mais gracieuse, élégante, de manières douces et fines, toute semblable enfin à la famille qu'il eût souhaité avoir et n'avait pas. Jusqu'alors il ne lui avait guère écrit mais, dès le début de ces vacances de Pâques, il s'excusa et ajouta : « Je ferai maintenant tous mes efforts pour vous rendre votre bonté, et dans l'avenir j'espère que vous me considérerez non seulement comme un frère mais comme votre ami le plus cher, le plus affectueux et, si jamais les circonstances l'exigeaient, votre protecteur. Souvenez-vous, ma très chère sœur, que vous êtes la -parente la plus proche que j'aie au monde, aussi bien par les liens du sang que par ceux de X'affection. S'il y a quoi que ce soit où je puisse vous servir, vous n'aurez qu'à me le dire; faites confiance à votre frère, il ne trahira jamais cette confiance. Quand vous verrez mon cousin et futur frère, George Leigh, dites-lui que je le considère déjà comme un ami. » Car Augusta était fiancée avec son cousin ger- main, le colonel George Leigh, du 10e dragons, fils de la Mrs Leigh à laquelle avaient été adressées les lettres de Valenciennes.

Celles de son frère plurent beaucoup à la jeune fille. « Il fut le plus délicieux des correspondants tant qu'il resta à Southwell. » Elles étaient en effet charmantes, ces lettres, très tendres : « Ma bien-aimée sœur... Ma toujours si chère sœur... Mon plus grand plaisir est d'écrire à mon Augusta... », pleines de sentiments délicats et de confidences enfan- tines : « Faites mes amitiés au pauvre vieux Murray (c'était le serviteur du Mauvais Lord, qu'on avait mis en pension chez le duc de Leeds, en attendant que Newstead fût rouvert aux Byron), dites-lui que, tant que je vivrai, il ne sera jamais abandonné dans sa vieillesse... » « Vous me dites que vous ne connaissez pas mon ami Lord Dela- ware; il est beaucoup plus jeune que moi, mais le garçon le plus aimable, le plus intelligent du monde. A quoi il ajoute la qualité (très grande aux yeux des femmes) d'être remarquablement beau, presque trop pour un gar- çon. » « ... Je ne sais pas quand je quitterai Harrow... J'aime beaucoup l'école. Le maître, le docteur Drury, est le plus aimable clergyman que j'aie jamais rencontré; il unit le gentleman à l'érudit, sans affectation ni pédan- terie; c'est à lui seul que je dois le peu que j'ai appris, et ce n'est pas sa faute si ce peu n'est pas plus. »

Puis, devenant plus hardi, il lui parlait de ses idées sur l'amour. Thomas Little et Mary Chaworth avaient formé un sceptique. Il racontait à Augusta qu'il irait à un bal, à Southwell, et qu'il avait l'intention de devenir follement amoureux d'une femme quelconque : « Ce sera un amuse- ment pour passer le temps et cela aura au moins le charme de la nouveauté; puis, dans quelques semaines, je serai tout à fait au désespoir, je me tuerai et je sortirai du monde avec éclat. »

Si Augusta répondait que l'amour est un sentiment très grave et qu'elle aimait, elle, son colonel de dragons jusqu'à la souffrance : « Que vous soyez malheureuse, ma chère sœur, me rend malheureux aussi... Mais réellement, après tout (pardonnez-moi, ma très chère sœur), j'ai un peu envie de rire de vous, car l'amour, à mon humble avis, est une complète absurdité, un simple jargon de compliments, de romanesque et d'artifice; pour ma part, si j'avais cin- quante maîtresses, je les oublierais toutes en quinze jours et si par hasard je me souvenais d'une seule, j'en rirais comme d'un rêve et bénirais mon étoile pour m'avoir délivré des mains du malfaisant petit Dieu aveugle. Ne pouvez-vous chasser ce cousin de votre jolie tête, car les cœurs sont hors de question? » Ainsi le cynisme succédait à la déception amoureuse; évolution normale de la maladie.

Mais surtout Augusta était la confidente du grand malheur de la vie de son jeune frère, qui était la conduite de « cette aimable mère dont l'humeur diabolique semble croître avec l'âge et acquérir de nouvelles forces avec le temps ». Depuis longtemps il la méprisait; vivant avec elle pendant ses vacances, il en venait à la détester. Direct, comme tous les siens, il ne savait pas cacher ses sentiments, ce qui ne contribuait pas à apaiser les Furies. Presque chaque jour une querelle s'élevait, grandissait; de lourds objets volaient, des cris retentissaient. Mrs Byron disait que son fils était un monstre, qu'il était ligué avec ses pires ennemis : Lord Carlisle, Mr Hanson. Elle lui reprochait de s'être brouillé avec Lord Grey; sur quoi il supposait (avec ce goût de la jeunesse pour le drame) que la Douai- rière était amoureuse de Lord Grey. « Elle a une excellente opinion de son charme personnel, ment de six ans sur son âge, prétend qu'elle avait dix-huit ans quand je suis né, alors que vous, ma chère sœur, savez aussi bien que moi qu'elle était majeure en épousant mon père et que je ne suis né que trois ans après. » Il aurait pardonné ces faiblesses de femme mûrissante, mais elle l'injuriait, maudissait les cendres de son père, lui disait qu'il deviendrait un vrai « Byrrone ». « Dois-je appeler une telle femme ma mère? r Parce que la loi de la nature lui donne autorité sur moi, dois-je me laisser ainsi piétiner?... Quel exemple elle me donne! J'espère, mon Dieu, que je ne le suivrai jamais. Je ne vous ai pas tout dit, Augusta, je ne le puis pas; je vous respecte trop comme femme. »

La vérité était que Mrs Byron se trouvait très malheu- reuse; elle avait été veuve à vingt-sept ans : sa vie était gâchée, elle-même exilée dans un comté anglais qui lui était hostile, et pourquoi? Pour veiller sur les intérêts d'un fils qui ne comprenait pas ce sacrifice, qui détestait Southwell où elle n'était venue que pour lui, qui le disait, car il était brutal comme son père, comme son oncle assassin, comme tous les Byron. Et pourtant elle se sentait capable de tant de dévouement, la dure Écossaise. Elle avait tout donné jadis à son mari; elle eût volontiers tout donné à son fils. Mais était-ce encore son fils, ce jeune étranger hautain, exigeant, qui, détaché d'elle, la jugeait? Elle perdait lentement son enfant comme elle avait perdu son mari. Elle aurait voulu le retenir, être tendre, mais devant cette vie sans espoir elle perdait la tête et ne savait que crier.

Après les scènes, mère et fils avaient des remords. Byron cherchait des excuses pour sa mère. « Je regrette de dire que, la vieille dame et moi, ne nous entendons pas comme des agneaux dans une bergerie, mais je crois que c'est ma faute... Je ne désire pas être séparé à'elle entièrement, car je crois qu'elle m'aime; elle le fait voir en plusieurs choses, et particulièrement en ce qui concerne l'argent, dont je ne manque jamais... Mais sa conduite est si étrange, ses caprices si impossibles à satisfaire, ses passions si violentes, que le mal fait plus que balancer ses qualités agréables. »

Ce rythme de générosité et de fureur était dangereux à introduire dans la vie d'un être jeune. Tout en blâmant sa mère, il prenait l'habitude de l'imiter. La querelle violente, où l'on dit tout, après avoir été un supplice, devenait une habitude. Il s'en rendait compte. Il se jugeait avec une implacable clarté d'esprit. Il aurait voulu se séparer de cette femme. « Telle, Augusta, telle est ma mère... Ma mère! Je la désavoue à partir d'aujourd'hui. »

Augusta fit de son mieux. Elle écrivit à Hanson plusieurs lettres intelligentes et mesurées pour expliquer ce qui se pas- sait, pour indiquer qu'elle craignait que Mrs Byron ne se fût mise à boire, et qu'il lui paraissait souhaitable que, pour ses prochaines vacances, Byron fût envoyé ailleurs, par exemple chez Hanson lui-même, si celui-ci voulait le recevoir. Elle alla parler de cette situation à son ami et cousin Lord Car- lisle. Celui-ci se dit prêt à tout autoriser, pourvu que cela ne l'obligeât pas à avoir des rapports directs avec Mrs Byron qui continuait à lui inspirer une grande terreur.

La fin des vacances fut triste. Mrs Byron reçut d'Écosse une lettre qui lui annonçait le mariage de Mary Duff, cette jolie cousine que son fils avait aimée et caressée si tendre- ment quand il avait neuf ans. Elle parla de ce mariage avec méchanceté. Elle éprouvait un secret plaisir à blesser ce fils trop détaché d'elle, mais pouvait-elle penser qu'une affec- tion d'enfant avait été une passion dont la force n'était pas encore épuisée? La réaction de Byron la terrifia. « Je ne puis expliquer mes sentiments, mais ils me jetèrent presque dans des convulsions et alarmèrent tellement ma mère que, lorsque je fus remis, elle évita le sujet, au moins avec moi, et se contenta de raconter l'histoire à tous les gens de notre connaissance. »

La même année, il dit adieu à Mary Chaworth. De Southwell, pendant ses vacances, il avait quelquefois été invité à Annesley, mais l'enchantement était rompu; il était clair que ce roman si beau n'avait été pour elle qu'un jeu... Vacances d'un garçon boiteux... Tout le monde savait qu'elle était fiancée avec Jack Musters. Byron alla se promener avec elle, une fois encore, sur la colline du Diadème. Il lui parla avec beaucoup de calme. Il avait appris à ne plus être exalté, mais méprisant. « La prochaine fois que je vous verrai, je suppose que vous serez Mrs Cha- worth? – Je l'espère », répondit-elle.

Réponse assez dure mais pourquoi, pensait-elle, était-il ironique? Elle avait été indulgente aux folies d'un collégien. C'était la récompense. Il alla lui faire une dernière visite. Il l'attendit dans l'oratoire. Il était pâle, s'assit, traça quelques lignes sur un papier, agita la tête avec désespoir. Il trem-blait. Elle entra, souriante. Elle savait qu'il l'aimait, qu'il était malheureux. Il se leva, prit sa main froidement, ils échangèrent encore un sourire, puis il s'élança hors de la chambre, sauta sur son cheval et repassa, pour la dernière fois, la grande porte sculptée. Elle se maria au début de l'année suivante. Un vrai cynique fût devenu l'ami du couple et eût attendu de l'avenir une revanche, mais Byron avait aimé Mary Chaworth trop sincèrement pour être capable envers elle de machiavélisme sentimental. Hors Augusta et (qui sait?) peut-être Mrs Byron (car elle compre- nait plus de choses qu'elle n'en avait l'air, la pauvre Douairière, et voulait consoler mais ne savait que blesser), personne ne sut quels dangereux changements ce mariage avait produits dans l'âme de Byron. Pendant les quelques mois où il avait cru naïvement pouvoir épouser Mary Chaworth, tous ses rêves avaient été de retraite et d'amour idyllique. L'échec le rejetait « seul sur une mer sans rivages ». En 1804, Augusta avait jugé son frère un jeune homme enthousiaste et tendre; quand elle le revit, en 1805, son caractère était si complètement changé qu'elle eut peine à le reconnaître.

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