Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XIV
TIMON DE NEWSTEAD
« You're getting damned romantic.
– No, bored. » ERNEST HEMINGWAY.
Il descendit à Reddish Hotel, Saint James's Street. Il rapportait un châle et de l'essence de roses pour sa mère, des marbres pour Hobhouse, pour lui-même une fiole de ciguë attique, quatre crânes athéniens et des tortues vivantes. Dallas qui, depuis plusieurs jours, guet- tait son arrivée, vint aussitôt. Byron semblait de bonne humeur et parla avec animation de ses voyages; Dallas demanda s'il en rapportait un récit. « Non, il n'avait jamais eu l'intention d'écrire là-dessus; la satire était son fort et il en avait composé une nouvelle. C'était une paraphrase de Y Art poétique d'Horace. » Il en semblait content, confia le manuscrit à Dallas et lui demanda de revenir le lendemain matin.
Dallas passa la journée à lire ces Hints from Horace... Il aimait ce jeune Byron et désirait de tout cœur trouver le poème bon, mais quel désappointement ! Quoi, c'était là ce qu'avaient produit deux ans de voyages et d'aventures? Un froid pastiche, des plaisanteries pénibles, aucun renou-vellement de forme? Il retourna le lendemain matin à Reddish Hotel, embarrassé, murmura de vagues compli- ments, demanda si rien d'autre n'avait été écrit... Si, Byron rapportait encore quelques courts poèmes et un grand nombre de strophes sur le voyage. Cela ne méritait pas d'être lu mais, si Dallas le voulait, il lui en faisait cadeau, et il tira d'une malle une liasse de papiers. Dallas dut promettre de faire éditer la paraphrase d'Horace le plus tôt possible et partit, emportant sous son bras le Pèlerinage de Childe Harold.
Jadis en l'île d'Albion vivait un jeune homme,
Qui ne trouvait point de charme aux voies de la Vertu;
Il passait tous ses jours en débauches les plus folles,
Et choquait du bruit de ses plaisirs l'oreille langoureuse de la Nuit.
... Childe Harold était son nom : – mais d'où venait ce nom?
Quel était son lignage? Il ne me convient pas de le dire.
Qu'il suffise de savoir que c'était un grand nom,
Et qu'il avait été glorieux en d'autres temps...
... Mais avant d'avoir parcouru le tiers de sa vie,
Le Childe éprouva pire que l'adversité ;
Il sentit le dégoût de la satiété;
Alors il eut horreur de son pays natal...
... Car il avait parcouru le long labyrinthe du péché,
Et n'avait pas fait pénitence pour ses fautes ;
Il avait soupiré pour bien des femmes mais n'en avait aimé qu'une,
Bien-aimée qui, hélas! ne pouvait être à lui...
Byron, c'était enfin Byron lui-même que Dallas trouvait en ces vers dédaignés. Tout y était : sa mère, sa sœur : « Childe Harold avait une sœur qu'il aimait mais ne vit pas – Avant de commencer son pèlerinage », son abbaye : « Dôme monastique où la superstition jadis avait son antre – Où des filles de Paphos chantent et sourient maintenant. » Sans doute le poème manquait d'ordre, de plan, sans doute les filles de Paphos avaient été des filles de ferme et le labyrinthe du péché une baraque de fête villageoise. Mais le sentiment qui inspirait cette élo- quence un peu factice était sincère. Dallas y retrouvait la misanthropie de Byron, son voluptueux ennui, le plaisir sombre qu'il goûtait à constater le néant de toutes choses humaines.
Auguste Athéna ! Où
Sont tes grands hommes disparus?...
... Scintillant vaguement à travers le rêve des choses qui ont été,
Premiers dans la course qui conduisait au but : la Gloire.
Ils ont gagné, ils ont passé – est-ce là tout?
Un conte pour écoliers, l'étonnement d'une heure!...
Dallas ne put résister à l'enthousiasme et il écrivit, dès le 16 au soir, à Byron qui était allé faire un pèlerinage à Harrow : « Vous avez écrit un des plus délicieux poèmes que j'aie jamais lus... J'ai été si fasciné par Childe Harold que je n'ai pu le quitter. »
Mais, quand il revit Byron, il fut très étonné de l'entendre parler de cet ouvrage avec un dédain qui n'était pas joué. « C'était tout, sauf de la poésie. » Il avait montré le poème à un bon critique qui l'avait condamné ; Dallas n'avait-il pas vu les observations dans les marges du manuscrit? Ce qui était important, c'était de trouver au plus vite un éditeur pour Horace, Dallas eut le goût de tenir bon : « Vous m'avez donné Childe Harold et je suis si convaincu de sa valeur que je vais le publier. »
Byron avait écrit à sa mère qu'il était retenu à Londres par Hanson, pour signer quelques papiers, et qu'il lui ren- drait visite dès qu'il le pourrait. Une lettre assez froide pour un fils qui revenait après deux ans d'absence. Elle commençait par « Ma chère madame », mais le dernier paragraphe semblait cordial : « Vous considérerez Newstead comme votre maison, non comme la mienne, et moi seule- ment comme un visiteur. » Était-elle heureuse de ce retour, la solitaire matrone? Elle avait eu beaucoup de tourments au cours de ces deux ans. Elle avait mis son orgueil, pen- dant le séjour à Newstead, à ne rien coûter à son fils; avec sa pension elle pouvait entretenir elle-même et une servante, mais non le jardinier. Elle avait proposé à Hanson de le supprimer : « Cela n'ajoute rien aux biens de Lord Byron d'entretenir son jardin, puisque celui-ci ne produit rien que l'on puisse vendre. » Et elle soumettait à Hanson un budget :
Main-d'œuvre dans le jardin 156 livres
Un garde-chasse 39 –
Joe Murray 50 –
Une servante 30 –
Chien-loup 20 –
Ours 20 –
Impôts 70 –
Au total 385 livres
Or, elle n'avait pas 385 livres de revenu; que faire? « J'ai réduit mes dépenses autant que je pouvais. J'ai renvoyé la servante il y a presque un an. J'ai renvoyé deux des chiens aux fermiers qui les gardent pour rien; quant à l'ours, le pauvre animal est mort subitement il y a environ quinze jours. » Une vraie lettre de Catherine Gordon. Elle renvoyait une servante par économie et soignait un ours jusqu'à son dernier jour.
Elle avait été, depuis le départ de Byron, hantée par l'idée qu'elle ne le reverrait pas. En recevant la lettre de Londres, elle dit à sa femme de chambre : « Si je mourais avant la visite de Byron, quelle étrange chose ce serait. » Cette même semaine elle tomba malade; indisposition légère, mais que son obésité et une circonstance fortuite rendirent grave. Une note de tapissier provoqua une crise de colère au cours de laquelle elle eut une congestion céré- brale et mourut sans avoir repris connaissance.
Byron, qui était encore à Londres, discutant avec Dallas et s'occupant de poursuivre un pamphlétaire pour diffama- tion, s'apprêtait à partir pour Newstead et Rochdale quand il fut informé de la maladie de sa mère. Le lendemain, I er août, il apprit sa mort. Il avait toujours cru aux coïn- cidences ; le Destin des Byron avait imaginé pour ce retour la plus cruelle et la plus étonnante des catastrophes. En chemin, il écrivit à Pigot : « Ma pauvre mère est morte hier! et je suis en route pour la conduire au caveau familial... Grâce à Dieu, ses derniers moments ont été très tranquilles. On me dit qu'elle a peu souffert et ne s'est pas rendu compte de la situation. Je sens maintenant la vérité de la remarque de Mr Gray : « Nous ne pouvons avoir qu'wwe mère. » Paix soit avec elle! »
Quand il arriva à l'abbaye, les serviteurs lui racontèrent ce qu'avait été l'attaque d'apoplexie. Dans la nuit, une femme de chambre, Mrs By, entendant de profonds soupirs, entra et le trouva assis près du cadavre. « Ah ! Mrs By, dit-il en fondant en larmes, je n'avais qu'une amie au monde et je l'ai perdue! » Toujours, sous leurs violentes querelles, était demeuré le sentiment d'un lien solide, formé de leurs natures semblables. Elle était morte et la mort, en faisant des êtres humains les sujets de méditations tristes et poétiques, attachait Byron à leur souvenir. Ce soir-là, il écrivit à Hobhouse : « En regardant cette masse en putréfaction qui était l'être dont je suis sorti, je me deman- dais si j'existais vraiment et si elle avait vraiment cessé d'exister. J'ai perdu celle qui m'a donné la vie et quelques- uns de ceux qui avaient fait de cette vie un bonheur. Je n'ai ni espoir ni crainte au-delà du tombeau. » Le jour de l'enterrement, il refusa de suivre le cortège funèbre. Debout sur la porte de l'abbaye, il regarda s'éloigner vers la petite église de Hucknall Torkard le corps de sa mère, que suivaient les fermiers; puis il appela le petit Robert Rushton avec lequel il avait coutume de boxer et lui demanda d'apporter les gants. Seuls son silence et l'extraordinaire violence des coups trahirent ses sentiments.
Deux jours plus tard, il apprit que Matthews s'était noyé dans la Cam. Prisonnier des herbes aquatiques, il avait lutté en vain pour se dégager au cours d'une longue et terrible agonie. Que de fois Byron lui avait dit : « Vous nagez mal, Matthews; si vous continuez à tenir votre tête aussi haute, vous vous noierez. » Quel retour! Sa mère, le plus brillant de ses amis... L'adversaire invisible frap- pait vite et fort. « Les coups se sont suivis si rapidement que le choc me laisse stupide... Il semble qu'une malédic- tion soit suspendue sur moi et sur les miens. Ma mère n'est plus qu'un cadavre étendu dans cette maison; un de mes meilleurs amis vient de se noyer dans un fossé. Que puis-je dire, ou penser, ou faire?... Que la paix soit avec les morts! Le regret ne peut les éveiller. Un soupir pour les disparus, puis reprenons la morose routine de la vie, avec la certitude que, nous aussi, nous aurons notre repos. »
Seul dans son immense abbaye, entouré de ses étranges talismans, le crâne du moine, ceux des Athéniens, le collier vide de Boatswain, il se souvenait des soirs assez gais qu'il avait passés dans cette même chambre, avec Hobhouse et Matthews. Il écrivait à Hobhouse de venir; ils boiraient tous deux à la mémoire de Matthews, « car ces libations, si elles ne peuvent atteindre les morts, apaisent du moins les survivants, et c'est pour ceux-ci seulement que la mort peut être un mal ». En attendant cette visite, ou celle de Hodgson, il était seul, seul avec ses chiens, ses hérissons, ses tortues « et autres Grecs ». Il bâillait : « A vingt-trois ans me voici seul, que peut-il arriver de plus à soixante-dix? Il est vrai que je suis assez jéune pour recom- mencer, mais avec qui puis-je rappeler la partie riante de la vie? » Il avait recommencé à rêver sur son sofa, en chiquant du tabac, nouvelle habitude qu'il avait prise pour calmer la faim. Il aurait pu voir les châtelains du voisinage, mais « je ne suis pas un animal social, et me sentirais fort mal à mon aise parmi les comtesses et les filles d'honneur, particulièrement au moment où j'arrive d'un pays lointain, où l'on n'a pas l'habitude de combattre pour les femmes, de les poursuivre pour danser avec elles, ni de leur permettre de se mêler (publiquement) avec les hommes, il faut donc pardonner à ma naturelle méfiance et à mes deux ans de voyage ».
Certes non, il n'irait pas courtiser une nouvelle Mary Chaworth. Il s'occupa de son « confort sensuel ». L'escouade des filles de Paphos s'était dispersée. Il fit revenir les plus jolies. Il repeuplait le domaine : « Les perdrix sont abon- dantes, les lièvres assez beaux, les faisans un peu moins et les filles du manoir... Comme je suis un grand ami de la discipline, je viens de publier un édit pour la suppression des bonnets; pas de cheveux coupés sous aucun prétexte; corsets permis, mais pas trop bas devant... Lucinda prendra le commandement de toutes les faiseuses et défai- seuses de lits de la maison. » Comme dans les danses macabres des sculpteurs du Moyen Âge, les corps jeunes et nus, dans la vie de Newstead, alternaient avec les crânes et les squelettes.
Il travaillait peu. Pas de nouveaux poèmes. Il s'amusait seulement à charger de notes en prose Childe Harold, dont il commençait à recevoir des épreuves. Dallas, croyant et dévot, lui avait adressé une protestation contre celles des strophes de Childe Harold qui, constatant la multiplicité des croyances religieuses des hommes, en déduisaient leur commune fausseté. « Si parmi des hommes faibles et corrompus, écrivait Dallas, les religions ont pu régner tour à tour; si Jupiter et Mahomet, erreur après erreur, ont pu pénétrer dans le cerveau des hommes abusés, cela ne prouve pas qu'il n'y ait pas de vraie religion... Si un crâne est un excellent sujet de méditations morales et si, quand il a été mangé par les vers, aucun saint, sage ou sophiste ne le peut reconstruire – il ne s'ensuit pas que le pouvoir de Dieu soit limité, et que ce qui est aban- donné à la corruption ne se puisse relever incorrompu. » Sur quoi l'immortalité de l'âme avait été établie par Byron au rang des hypothèses aimables.
Çà et là il ajoutait une strophe pour célébrer un ami; Mrs Byron, Wingfield, Matthews eurent leur stance, stèle funéraire. Aux morts de Byron s'ajoutait Eddleston, l'enfant de chœur de Cambridge. Le donateur de la cornaline, mort en mai I§II. Comme les autres il eut sa strophe, plus un poème sur un cœur brisé, et le poème : à Thyrza. En des temps plus heureux Eddleston aurait été longtemps pleuré par Byron, mais celui-ci « avait presque oublié le goût de la douleur et il était rassasié d'horreur ». Pou- vait-il douter, après tant de preuves, de l'hostilité du sort? Il était maintenant certain que tout être auquel il s'attacherait serait, par cet amour, condamné.
Depuis son retour, il avait de nouveau échangé quelques lettres avec sa sœur Augusta. Il ne l'avait pas revue, mais la savait malheureuse. Le colonel Leigh, qu'elle avait tant désiré épouser, était un libertin et un joueur, qui abandon- nait sa maison dix mois par an, ne rentrant que pour assister aux courses de Newmarket et faire un enfant à sa femme. «Je perds mes parents, écrivait Byron à sa sœur, et vous ajoutez au nombre des vôtres; lequel des deux vaut le mieux, Dieu seul le sait... » Le ton de leur correspondance avait changé. Byron n'était plus le jeune frère qui demande protection. Bien qu'Augusta eût déjà vingt-sept ans, il se sentait beaucoup plus âgé qu'elle, assez tendre d'ailleurs, et paternel. « Bonsoir, enfant », terminait-il ses lettres. Elle était un peu intimidée par ce frère, maintenant inconnu et paré du prestige d'un voyage lointain. « J'ai commencé une lettre pour vous, puis l'ai détruite, par crainte de paraître encombrante. » Elle écrivait pourtant, longues épîtres obscures de femme toujours dérangée par les cris d'un enfant ou les plaintes d'une servante mal payée; phrases chargées de points de suspension, d'exclamations, de mots et de phrases soulignés. Elle insistait pour qu'il se mariât : « Je suis contente d'apprendre que vous avez surmonté vos préjugés contre le beau sexe assez pour être décidé au mariage; mais je voudrais bien que ma future belle-sœur eût d'autres charmes que la fortune, quoique certainement cela aussi soit tout à fait nécessaire. »
Il répondit : « Quant à Lady Byron, quand j'en décou- vrirai une qui sera assez riche pour me convenir et assez folle pour me vouloir, je lui donnerai l'occasion de me rendre malheureux si elle le peut. L'aimant qui m'attire est l'argent; quant aux femmes, l'une vaut l'autre, la plus âgée est encore la meilleure, car nous aurons alors une chance de la voir plus vite au Ciel... Vous me demandez des nouvelles de ma santé; je suis d'une maigreur tolé-rable, que j'obtiens par l'exercice et l'abstinence. Je ne crois pas avoir acquis grand-chose dans mes voyages, sinon une teinture de deux langues et l'habitude de mâcher du tabac. »
L'attitude était agréable; il payait d'une assez dure solitude le droit de mépriser les hommes et les femmes, mais ce mépris avait des charmes. Il était Lord Byron, baron Byron de Rochdale, Timon de Newstead, misan-thrope. Depuis la mort de son terre-neuve, il n'aimait per- sonne que le souvenir de celui-ci, un daim apprivoisé et trois tortues grecques. Il épouserait une vieille héritière et quant à ses biens... Il fit un curieux testament : Newstead irait à George Anson Byron; Rochdale devait être vendu et, sur le produit de la vente, l'énorme somme de sept mille livres payée à sa majorité à Nicolo Giraud, d'Athènes et Malte; Fletcher, Joe Murray et le serviteur grec Deme- trius Zograffo recevaient chacun cinquante livres par an; Robert Rushton, le page, la même somme, plus mille livres à sa majorité; Byron léguait le moulin de Newstead à Fletcher, sa bibliothèque à Hobhouse et à Davies. Il ajou- tait : « Je désire que mon corps soit enterré dans le caveau du jardin de Newstead, sans aucune cérémonie ou service, et qu'aucune inscription, hors mon nom et mon âge, ne soit gravée sur cette tombe. Je désire aussi que mon fidèle chien ne soit pas retiré de ce caveau. » Les avoués protestèrent contre cette clause, mais Byron la leur imposa.
Il fit quelques voyages à Londres en octobre et novembre, puis revint passer Noël à Newstead. L'hiver venait; les pelouses étaient couvertes de neige, l'abbaye, presque vide, agréablement triste. Deux amis lui rendirent visite. L'un, Harness, était l'enfant infirme que Byron avait protégé à Harrow; l'autre, ami de Cambridge, Hodgson, se préparait à devenir clergyman. Harness avait vingt et un ans, Byron vingt-trois, Hodgson vingt-huit. Ces trois semaines furent plaisantes. Byron retouchait Childe Harold. Les deux autres travaillaient de leur côté. Le soir, on parlait poésie ou reli-gion. Byron, depuis ses voyages, croyait avoir sur ce der- nier sujet des idées claires : « Si des hommes peuvent être sauvés à Tombouctou, à Otaheite, ou dans quelque Terra Incognita, qui n'ont jamais entendu parler ou rêvé de la Galilée et de son prophète, alors à quoi bon le christianisme? S'ils ne peuvent être sauvés sans celui-ci, pourquoi ne sont-ils pas tous orthodoxes? Il est un peu dur d'envoyer un homme prêcher en Judée et de laisser le reste du monde – les Nègres et les autres – aussi noirs que leur peau, sans un rayon de lumière pour les conduire plus haut. Qui croira que Dieu ait voulu damner des hommes parce qu'ils ignorent ce qu'on ne leur }
enseigna jamais? »
Hodgson, bien que futur clergyman, trouvait difficile de déloger Byron de ses positions métaphysiques parce que celui-ci n'en occupait aucune : « Je ne suis pas platoniste, je ne suis rien du tout ; mais j'aimerais mieux être n'importe quoi que l'une des soixante-douze sectes qui se déchirent les unes les autres pour l'amour du Seigneur... Quant à votre immortalité, si nous devons revivre, pourquoi mourir? Nos carcasses qui, dites-vous, doivent se lever un jour, en valent-elles bien la peine? J'espère en tout cas, si la mienne est ressuscitée, que j'aurai une meilleure paire de jambes que celles qui m'ont été données dans ces dernières vingt-deux années, ou je serai singuliè- rement bousculé dans la queue qui se formera devant le Paradis. »
Après les vacances, les visiteurs le quittèrent et il se trouva seul, abandonné même par ses servantes-maîtresses car il venait de découvrir que l'une d'elles, qu'il avait un peu aimée, le trompait avec un rustre. Incident sans importance s'il n'en avait été extraordinairement affecté. « J'ai une requête à vous adresser, dit-il à Hodgson, après lui avoir raconté ce drame, c'est de ne plus jamais me parler d'une femme dans une de vos lettres et de ne plus même faire allusion à l'existence de ce sexe. »
Vraiment il n'était pas un être au monde sur qui l'on pût s'appuyer. Il regrettait les cris des petits Italiens, sous les orangers, près du monument de Lysicrate. « Je deviens ner- veux... Votre climat me tue; je ne puis ni lire, ni écrire, ni m'amuser, ni amuser les autres. Mes jours sont sans travail et mes nuits sans repos; il est bien rare que j'aie quelque société et, quand j'en ai, je la fuis. » Que faire en ce New- stead hivernal et funèbre? Continuer Childe Haroldl Il lui eût fallu le soleil et le ciel bleu : « Je ne puis décrire des scènes qui me sont si chères, assis au coin d'un feu de charbon. »
Dans une lettre très intime et très sincère, adressée à un de ses amis, il disait : « Les dernières années de ma vie ont été une lutte continuelle contre les sentiments qui en ont rendu la première partie si amère; bien que je me flatte de les avoir en grande partie vaincus, il y a encore des moments où je suis aussi naïf qu'auparavant. Je n'en ai jamais tant dit, et ne l'aurais même pas dit à vous, si je ne craignais d'avoir été un peu brutal et ne désirais vous en donner la cause. Mais vous savez que je ne suis pas un de vos gentlemen doloristes : donc, maintenant, rions. » En effet, il n'en avait jamais tant dit, mais là était bien la clef de ses contradictions apparentes. Depuis plusieurs années il luttait pour tuer en lui un Sentimental qui l'avait fait cruellement souffrir. Trop brave pour se complaire dans le rôle de « gentleman doloriste », mais croyant avoir perdu toute confiance dans les femmes et dans les hommes, il essayait de vivre en Corsaire du plaisir, sans amour et sans amitié. Le malheur était que, dans le silence des passions, il s'ennuyait à crier.
Il y a, chez les êtres qui ont souffert et dont l'habitude ou l'oubli ont guéri la souffrance, une prodigieuse aptitude à l'ennui, parce que la douleur, tout en rendant notre vie insupportable, la remplit de sentiments si vifs qu'ils en masquent le néant. Byron avait commencé la vie par un grand amour. Cet amour avait été un échec, mais avait donné à cet enfant le besoin d'une agitation senti- mentale qui lui était devenue nécessaire. Comme un voya- geur au palais gâté par les épices trouve fade toute nourri-ture saine, Byron dans le calme du cœur ne percevait plus le goût de la vie. Il se croyait prêt à poursuivre toute passion violente, même criminelle, pourvu qu'elle lui rendît le sentiment toujours fuyant de sa propre existence. Au même Hodgson qui l'avait exhorté à être plus gai, il adressa une épître où une fois encore était évoquée Mary Chaworth :
Oublions ces choses – je ne gémirai plus,
Je ne chercherai plus des rives orientales...
... Mais si dans quelque année future
Tu entends parler d'un homme dont les crimes S'accordent bien avec des temps si sombres... Cet homme, tu le connaîtras – et le connaissant, Considérant l'effet, te souviendras de la cause.
« Le pauvre garçon ne pensait pas un mot de tout cela », notait en marge Hodgson, caractère indulgent et optimiste. Mais Byron était un être plus malheureux et plus complexe que ne le savaient ses amis.
Il décida d'aller s'installer à Londres où il trouverait au moins le Parlement, et des épreuves à corriger. « N'importe quoi pour me guérir de conjuguer le maudit verbe : s'en- nuyer. »
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