Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXV
IL Y A UN AN, FEMME AFFECTUEUSE...
Les médecins avaient pensé qu'après le départ de sa femme, Byron se montrerait plus calme; Augusta et George Byron, qui continuèrent à vivre avec lui, le trou- vèrent encore très agité. Chaque jour Augusta envoyait un bulletin à sa belle-sœur : « Byron est resté à la maison hier soir – pas de brandy et il a pris ses remèdes. Il était bien au commencement de la soirée, mais vers la fin il est devenu difficile, et en réponse à une question de George lui demandant quand il irait à Kirkby – il a dit – après un regard absent : « Moi, y aller? Pas du tout! Je n'y pense « même pas, si je puis l'éviter! » Puis il s'est mis à parler de toutes sortes de choses étranges – à tomber sur moi comme d'habitude – à dire du mal de mon mari, de mes enfants – enfin tout ce que vous savez et avez entendu cent fois. »... Difficile... Augusta parlait de son frère comme une mère parle d'un enfant, ou comme un montagnard d'un sommet. Elle le traitait comme un phénomène naturel, non comme un être humain responsable. C'était peut-être pour cela qu'il l'aimait.
Mais tandis que, tyrannique et douloureux, Byron croyait gouverner les hôtes de Piccadilly, son sort se décidait à Kirkby. Lady Byron était, quand elle arriva chez ses parents, méconnaissable. Les joues rondes, qui lui avaient valu le surnom de Pippin, étaient creuses et pâles. Elle ne dormait plus. Ses pensées, ses doutes, ses craintes, la tenaient éveillée et fiévreuse. Si elle s'était crue infaillible, elle devait reconnaître son erreur. Que faire? Que dire? Elle aimait Byron. Elle aurait voulu le sauver. Trop dogma- tique pour être tolérante, elle avait horreur de ses actions, de ses doctrines. Mais il était fou; c'était son excuse; il fallait le soigner; là elle retrouvait l'idée du devoir et dès qu'un devoir abstrait figurait parmi les données du pro- blème, elle se sentait sur terrain solide.
Ses parents furent si effrayés par son aspect qu'elle dut leur avouer une partie des faits, mais sans dire un mot de ses soupçons à l'égard de sa belle-sœur. L'honnête Sir Ralph fut indigné. « Vous ne pouvez savoir à quel point mon père est sévère, écrivit Annabella à Augusta, beaucoup plus que ma mère. » Pourtant, comme elle avait expliqué que son mari était un malade, ses parents pardonnaient et suggé- raient qu'il vînt se faire soigner à Kirkby. « On ne peut ima- giner plus tendre anxiété, ni plus vif désir de tout faire pour le malheureux. Ma mère est très calme, quoique pro- fondément affectée... Mon père et ma mère sont d'accord pour penser qu'à tous les points de vue il vaudrait mieux que Byron vînt ici. Ils disent qu'il sera très bien soigné et que, maintenant qu'ils connaissent la triste cause de tout, ils ne pourront plus être offensés, ni déconcertés par lui... Ce serait au moyen de l'héritier qu'on pourrait le convaincre. » Byron avait en effet exprimé, à plusieurs reprises, son inten- tion de revoir sa femme jusqu'à ce qu'elle eût un fils (ne fût-ce que pour ennuyer George Anson) et de partir ensuite pour le Continent.
Tels furent les premiers jours. Puis, à mesure que les récits d'Annabella laissaient entrevoir ce qu'avait été sa vie, la colère de ses parents grandit. Lady Noel, tou- jours avide d'affaires, proposa d'aller à Londres se rensei-gner auprès d'un homme de loi. Annabella elle-même était profondément troublée par les nouvelles reçues de Piccadilly. Il semblait que la maladie ne fût pas confirmée. Le docteur Le Mann écrivait : « En ce qui concerne l'état de l'esprit de mon malade, je dois dire que je n'y ai rien découvert qui ressemble à une véritable folie. Il y a une irritabilité de caractère (qui vient probablement du mauvais fonctionnement du foie et des organes de la digestion) et qui pourrait, par des soins maladroits, en arriver à un état de démence, mais je crois qu'on peut facilement venir à bout de cela. »
S'il n'était pas fou, il était impardonnable et la foi de Lady Byron aussi bien que son orgueil intellectuel lui dic- taient alors un choix pénible, mais nécessaire. A ses yeux, la vie terrestre n'était qu'une préparation à l'immortalité. Elle ne se reconnaissait pas le droit de la passer avec un être condamné qui l'entraînerait avec lui vers des châti- ments étemels. Elle en venait à accepter comme inévitable l'idée d'une séparation. Mais elle était désespérée.
Au contraire Lady Noel, à Londres, éprouvait ce senti- ment d'agréable importance qu'ont les vieilles femmes, délivrées des tourments de l'amour, quand elles peuvent en délivrer les jeunes. Elle consultait un grand légiste, Sir Samuel Romilly, puis un jeune et brillant avocat, le docteur Lushington : « C'est l'homme le plus gentleman, l'esprit le plus clair et le plus brillant que j'aie jamais rencontré. Il est d'accord avec tous les autres pour penser que votre père doit proposer un arrangement à l'amiable... Je suis persuadée que Lord Byron ne s'opposera pas à l'arrangement... S'il le faisait, Lushington pense que la Cour Spirituelle accorderait une séparation pour sévices et violences. » Elle approuva, quand elle la connut, la décision de sa fille.
Le 2 février, Sir Ralph écrivit à Byron pour proposer une séparation. Cette lettre fut interceptée par Mrs Leigh qui la renvoya, parce qu'elle espérait éviter la décision fatale. Sir Ralph se rendit alors à Londres et une nouvelle lettre fut remise en mains propres. Elle annonçait à Byron que les parents de sa femme ne se sentaient pas le droit de per- mettre à celle-ci de rentrer chez lui, et lui demandait de désigner un avoué. Byron fut stupéfait et atterré. Il avait en mains les deux lettres d'Annabella, écrites au moment du départ et si tendres. Qu'était-il arrivé! Il ne pouvait croire que la décision eût été prise par Lady Byron. Pour- quoi l'eût-elle quitté? Elle avait souffert de son caractère, mais elle avait pardonné... Augusta? Mais les deux belles-sœurs semblaient maintenant alliées contre lui. Il avait trouvé peut-être un étrange plaisir à des allusions qu'il croyait naïvement intelligibles, mais quelle preuve aurait pu fournir Lady Byron, et d'ailleurs les faits n'étaient-ils pas tous antérieurs au mariage?
Il était impossible qu'une femme se détachât ainsi de lui. Il avait pu, quand cette présence l'irritait, jouer avec l'idée de la séparation, mais la chose lui faisait horreur. Caméléon sentimental, il ne pensait déjà plus qu'à leurs moments de bonheur. La veille encore, rendant visite à Lady Melbourne, il lui avait fait l'éloge de sa femme et n'avait parlé pendant une heure que de ses aimables qua- lités. Byron à Lady Byron : « Tout ce que je puis dire semble inutile – et tout ce que je pourrais dire serait sans doute aussi vain; pourtant je m'accroche à l'épave de mes espoirs, avant qu'ils ne sombrent pour toujours. N'avez-vous donc jamais été heureuse avec moi? N'avez-vous jamais dit que vous l'étiez? Est-ce que des marques d'affection, de l'attachement le plus chaud et le plus mutuel, n'ont pas été échangées entre nous? Est-ce qu'en fait, presque chaque jour, il n'y a pas eu quelque chose de tel au moins d'un côté et généralement des deux?... »
Il avait raison de penser qu'Annabella serait émue par cet appel. La femme de Fletcher, qui était alors avec elle, fut témoin de ses crises de désespoir. Mais elle savait mainte- nant qu'aucune vie conjugale n'était possible avec Byron, et surtout il négligeait dans ses calculs l'élément essentiel qui était la certitude religieuse d'Annabella. Il ne croyait pas qu'elle pût être implacable. Mais comment ne pas l'être lorsque l'on croit devoir l'infaillibilité de son juge- ment, non point à la force de son propre esprit, mais à une inspiration divine? « Je considère, écrivit-elle à Mrs Leigh, que mon devoir envers Dieu est d'agir comme je le fais. » Byron joua de tous ses charmes, de sa coquetterie, de son éloquence, de ses enfantillages : « Très chère Pip, – Ne pouvez-vous arranger ça? Je suis malade de toute cette his- toire. » Puis, quand il vit qu'elle était inflexible, il eut un de ses gestes sauvages; il lui renvoya une de ses lettres de fiançailles, celle où elle disait : « Je serai trop heureuse – il n'y aura pas de retour en arrière. » Il souligna ces mots d'un trait, ajouta en marge : « Prédiction accomplie, février 1816 », et, au bas de la page, trois vers de Dante :
Or non tu sai com' è fatta la donna...
Avviluppa promesse – giuramenti ;
Che tutta spar gon poi per Varia e venti.
A Londres, la nouvelle se répandit vite. Trop de méde- cins, d'avocats, de domestiques la connaissaient. Mainte- nant allait commencer le supplice des questions, des conseils, par lequel la troupe curieuse des amis torture, pour son salut sans doute, tout malheureux qui n'a pas la chance d'être seul.
« Cher Lord Byron, écrivit Lady Melbourne. Il y a une histoire que l'on raconte sur vous, et que tout le monde à Londres croit si vraie, que je pense qu'il faut que vous la sachiez. On dit qu'Annabella et vous êtes séparés... En géné- ral, quand des potins sont aussi faux que je sais celui-ci, je crois que le mieux est de les mépriser. Mais réellement, on parle tellement de cela et les gens y croient tant, malgré mes contradictions, qu'à mon avis vous devriez lui deman- der de revenir ou aller vous-même la rejoindre. » Lady Caroline, officieuse et secrètement triomphante, offrait « l'avis d'une pécheresse ».
Augusta, inquiète, souhaitait que son frère capitulât. « Il me semble, disait-elle, que, si leurs propositions pécu- niaires sont favorables, il sera trop heureux d'éviter le scandale public. Il doit être anxieux, cher Mr Hodgson. Il est impossible qu'il ne le soit pas. » Byron, lui, s'efforcait de calmer ses amis : « Je ne crois pas – et il faut que je le dise même au milieu de la fie de cette amère histoire – qu'il y ait jamais eu un être meilleur, plus intelligent, plus bienveillant, plus aimable et plus agréable que Lady Byron. Je n'ai jamais eu et je n'ai aucun reproche à lui faire sur toute sa conduite pendant qu'elle a vécu avec moi. » Il expliquait que la cause de tout le mal avait été sa mauvaise santé, qui l'avait rendu irritable, et surtout la pression exercée sur Lady Byron par Lady Noel, qui le détestait.
Quand il fut clair que ni Byron ni ses amis ne pourraient fléchir Annabella, seuls les avoués des deux familles furent laissés en présence. Hanson défendit la cause de Byron. Il plaida que son client admettait s'être mal conduit pendant le séjour à Piccadilly Terrace, mais considérait ces faits comme pardonnés par la lettre : Dearest Duck... Le docteur Lushington, son adversaire, se borna à répondre qu'il tenait de Lady Byron des faits trop graves pour qu'une récon- ciliation fût possible. Hanson demanda ce qu'étaient ces arguments. Il lui fut répondu qu'on les réservait pour le cas où l'affaire serait plaidée. Ce que Lushington avait entre les mains, c'était un mémoire rédigé par Annabella et où, méthodique, en les classant par paragraphes numé- rotés, et Princesse des Parallélogrammes, jusque dans la grande tragédie de sa vie, celle-ci avait indiqué les raisons secrètes de sa décision.
Hobhouse, fidèle et maladroit, était plein de colère contre Lady Byron. Pour lui, qui connaissait bien les habitudes excentriques de son ami et les désordres que peut produire chez un être aussi naïvement sauvage l'ennui de la vie conju- gale, les causes réelles du désaccord étaient évidentes. Sans doute Byron s'était-il montré, comme il lui arrivait si sou- vent, violent, fantasque, irritable. Lady Byron s'était crue l'objet d'une aversion passionnée et, s'accrochant à cette dangereuse idée, avait contribué par son attitude même à accroître l'intensité des crimes dont elle se plaignait. « Quels sont les crimes de Lord Byron? écrivit sévèrement Hobhouse. Il se levait tard, dînait seul et était généralement de mauvaise humeur? » Quand les rumeurs d'inceste l'atteignirent, il rédigea pour les démentir un document qu'il demanda à Lady Byron de signer.
Lady Byron refusa de signer. Les amis de Byron rédi- gèrent alors un texte beaucoup moins précis. On ne deman- dait plus à Lady Byron d'affirmer qu'elle ne croyait pas aux bruits qui couraient. Elle dirait seulement que ce n'était pas elle qui les avait propagés.
C'était beaucoup moins satisfaisant que le document Hobhouse, mais il fallait bien s'en contenter. Restait à résoudre la question financière. Elle était malheureusement importante pour Byron, à ce moment sans un penny. Il était tellement à court d'argent que, pour la première fois, malgré ses préjugés sur le métier d'auteur, il consentit à accepter un chèque de Murray. Enfin les avoués se mirent d'accord. Sur les mille livres de revenu qui avaient été consenties comme dot à Lady Byron, elle recevrait cinq cents livres, Byron conservant l'autre moitié. Au moment de la mort de Lady Noel, un arbitre partagerait entre les deux époux les revenus provenant de l'héritage de l'oncle Wentworth. Byron gardait donc son revenu personnel, plus cinq cents livres et de grands espoirs.
La maison de Piccadilly Terrace était triste comme si quelqu'un venait d'y mourir. Dans les salons erraient les huissiers, qui empilaient des livres en vue d'une vente. Celle-ci eut lieu le 6 avril. Murray acheta la plupart des livres et aussi le grand paravent sur lequel Byron avait collé des portraits de Jackson, d'Angelo, et des gravures représentant les matchs de boxe célèbres.
La chambre de Byron était pleine de pilules et de potions pour sa crise de foie. Çà et là des objets abandonnés rappe- laient encore Annabella. Dans cette atmosphère mélanco- lique, Byron se calmait lentement. Comme certains êtres, élevés dans des climats humides et voilés de brume, ne trouvent jamais la santé que parmi les brouillards et la pluie, il ne supportait pas le soleil du bonheur. Annabella était partie. Comme Eddleston, comme Matthews, comme Margaret Parker, comme son M. A. C., comme l'étrange Mrs Byron, elle avait glissé hors de sa vie. Elle participait déjà du mystérieux prestige qu'avaient pour lui les ombres et la mort. Seul dans cette grande maison, il y errait le soir, s'asseyait à sa table de travail et pensait à certaines heures qui avaient été douces, à cette tête trop lourde de pensées qui souvent était venue chercher le calme sur son épaule, à cette petite fille qu'il avait appelée « instrument de tor- ture » quand elle était là et qui, elle aussi, lui devenait chère maintenant qu'il ne l'avait plus. Il prenait une feuille de papier et, la couvrant de larmes tandis qu'il écrivait, il retrouvait sans effort ce rythme naturel et simple que, seule, créait en lui la douleur :
Adieu! et si c'est pour toujours,
Eh bien, pour toujours adieu :
Quoique tu sois inexorable, jamais
Mon cœur ne se révoltera contre toi.
Que ne peux-tu lire dans cette poitrine
Sur laquelle si souvent reposa ta tête,
Alors que descendait sur toi ce sommeil paisible
Que tu ne connaîtras plus désormais...
J'ai sans doute eu bien des torts,
Mais, pour me blesser si durement,
Ne pouvait-on choisir un autre bras
Que celui qui me serra d'une douce étreinte?
Cependant, ne t'abuse pas –
L'amour peut mourir lentement
Mais ne crois pas qu'on puisse brusquement
Arracher deux cœurs l'un à l'autre...
Adieu ! – ainsi séparé de toi,
Mes liens les plus chers brisés, –
Brûlé – solitaire – flétri –
Je ne puis mourir davantage.
Quelquefois un mouvement de fureur le soulevait. Il avait pris en particulière haine Mrs Clermont; il la soupçonnait, non sans raison, d'avoir poussé Lady Byron à le quitter; il composa contre elle une invective terrible et démesurée :
Née dans le grenier, élevée dans la cuisine...
Promue de la toilette à la table,
Elle dîne dans la vaisselle qu'elle a jadis lavée...
Peinture effrayante, où la vieille gouvernante finissait par être comparée au masque de la Gorgone, après une horrible description de joues de parchemin, d'œil de pierre et d'un sang jaune qui, sous la peau, devenait de la boue stagnante. Exagération? Sans doute, mais il n'était plus maître de lui. Il se sentait devant la meute du Monde comme un animal traqué. La coalition politique qui l'avait attaqué au moment du Corsaire donnait de nouveau de la voix, férocement. Toujours imprudent, il venait de publier des vers (soi-disant traduits du français) où Napoléon était appelé « fils de la liberté », et une ode sur l'étoile de la Légion d'honneur, « Étoile des braves dont les rayons sont formés par les âmes des héros morts ». Le drapeau tricolore y était comparé à « un arc-en-ciel dont les teintes divines avaient été choisies par la Liberté ». Le journal Le Champion, en publiant les Poèmes domestiqzies de Lord Byron, dit « qu'il tenait à les donner à ses lecteurs pour montrer de quelles habitudes morales étaient accompagnées les opinions politiques du noble lord... » Cette campagne fit de Byron, aux yeux de la populace, un ennemi de l'Angle- terre. Sa « chaste femme, si discrètement silencieuse », sembla le symbole de toutes les vertus britanniques. On était presque heureux de le trouver coupable. Ce poète libertin, libéral, infirme, n'avait jamais été une figure anglaise. « Il avait posé au rebelle contre toutes les conve- nances domestiques; aussi longtemps que son attitude pouvait passer pour une affectation littéraire, seuls avaient protesté les gens les plus stricts, mais quand le scandale avait passé des régions de la fantaisie à 13 Piccadilly Ter- race, la question était devenue très différente » et l'opinion des classes moyennes s'était dressée contre lui.
Entrant à la Chambre des Lords, il fut insulté par des passants; dans l'assemblée même, personne ne lui parla, sauf Lord Holland. Les journaux tories le comparèrent à Néron, à Héliogabale, à Henry VIII et au Diable. Rogers, confrère sadique, se chargeait de le tenir au courant des articles les plus méchants. « Je suis sûr, disait-il en entrant dans la chambre de Byron un journal à la main, qu'il y a encore là-dedans une attaque contre vous; n'y attachez aucune importance. » Il dépliait la feuille et commençait la lecture d'un entrefilet, en regardant de temps à autre si Byron avait l'air de souffrir. L'article continuait : « Quant à ce petit poète, à ce désagréable individu, Mr Samuel Ro- gers... » Rogers se levait et jetait le journal. « Cela doit être de cette canaille de Croker », dit-il, et il conseilla à Byron d'aller provoquer l'auteur.
Les salons libéraux n'osaient pas le défendre. Sa vie avait été celle de sa caste et de son temps, mais il avait eu le tort impardonnable de s'en faire gloire. Lady Melbourne l'avait jadis mis en garde contre le cynisme; elle ne pouvait plus maintenant le sauver. Lady Jersey, courageuse amie, pour essayer de remonter le courant, donna un bal auquel elle invita Byron et Augusta. A l'entrée du frère et de la sœur, les salons se vidèrent devant eux. Pauvre Lady Jersey! Malgré son teint couleur de crème, ses colliers de corail, malgré la vivacité de ses yeux, de sa langue, de ses bras, elle ne put ce jour-là vaincre la haine. En dehors d'elle, la seule femme qui consentît à parler à Byron et à Augusta fut la jolie Miss Elphinstone aux cheveux roux. Les hommes se montrèrent implacables ; quelques-uns s'échappèrent pour éviter de serrer la main à Byron. Il se mit dans un coin, croisa les bras et regarda avec dédain cette foule hostile, observant l'attitude de chacun. A partir de ce soir- là, il fut plus ferme. « C'est étrange, mais une agitation de quelque sorte qu'elle soit, fait toujours rebondir mon courage et me remet sur pied pour un temps. » L'étendue de son désastre lui rendait ce dont il avait besoin : un grand rôle à jouer, ce rôle fût-il diabolique. Il n'était pas sans beauté d'être rejeté par une société tout entière. Déjà chassé de son paradis intérieur, il se voyait exilé de son pays par un ostracisme plus clair et plus brutal que les suffrages d'une assemblée. Soit. Puisque l'Angleterre lui signifiait son congé, il reprendrait son pèlerinage.
De tous les êtres dont l'exil allait le séparer, il en regret- tait un seul : Augusta. Le dimanche de Pâques, 14 avril, elle vint lui dire adieu. Une fois de plus, elle était sur le point d'accoucher et devait rentrer chez elle, à la campagne. Elle passa avec lui une triste.soirée au cours de laquelle, pour la première fois, il lui parla de ses remords et pleura beaucoup. Après le départ de Mrs Leigh pour Six Mile Bottom, Byron écrivit à Annabella pour lui recommander sa sœur :
« Encore ces derniers mots... –brefs d'ailleurs, et tels que vous en tiendrez compte; je n'attends pas de réponse; cela importe peu; mais au moins vous m'entendrez. – Je viens de quitter Augusta, presque le dernier être que vous m'ayez laissé à quitter... Où que j'aille – et je vais loin – vous et moi ne nous rencontrerons jamais dans ce monde, ni dans l'autre... Si quelque accident m'arrive, soyez bonne pour Augusta; si elle aussi a disparu – pour ses enfants... »
La semaine qui précéda le départ fut remplie par une nouvelle aventure, qui ne dut pas diminuer son mépris pour la facilité des femmes. Depuis quelque temps, il avait été assiégé de lettres d'amour écrites par une inconnue. Ces lettres avaient d'abord été signées de noms supposés et, deux fois, les domestiques de Byron avaient refusé de rece- voir l'étrangère. Puis elle avait signé de son nom véritable, qui était Claire Clairmont. Elle demandait une recomman- dation pour le théâtre de Drury Lane; Byron commença par la renvoyer à Kinnaird. Elle devint plus hardie : « Vous me dites de croire que c'est une illusion qui m'a fait chérir l'idée d'un attachement pour vous. Ce ne peut être une illusion puisque, pendant un an, vous avez été le sujet de mes réflexions de chaque moment solitaire... Je ne m'at- tends pas à ce que vous m'aimiez; je ne suis pas digne de votre amour... Avez-vous quelque objection au plan sui- vant? Jeudi soir, nous pourrions sortir ensemble, par dili- gence ou poste, jusqu'à dix ou douze milles de Londres. Là nous serions libres et inconnus; nous rentrerons le lendemain matin de bonne heure... » Et, quelques jours plus tard : « Où vous rencontrerai-je? – Quand et comment? Vous partez lundi pour l'Italie et moi pour Dieu sait où... Je vous en prie, répondez-moi gentiment et sans petits discours sarcastiques ; mais si vous avez besoin d'être amusé et que j'y puisse servir, laissez-vous aller à votre humeur; j'accepterai n'importe quoi plutôt que de vous contredire. » Il s'ennuyait. La fille était jeune. Elle avait une jolie voix. Il avait besoin d'une « sensation » pour oublier. Il accepta de passer une nuit avec elle.
C'était la fin. Les bagages étaient prêts. Il avait acheté pour ce voyage une superbe voiture, copiée sur celle de l'Empereur. Il emmenait le philosophe Fletcher et un jeune médecin, Polidori, qui avait étudié la médecine à Edim- bourg. Polidori se piquait d'écrire. Murray lui avait offert cinq cents livres pour le manuscrit de son journal de voyage et il avait aussitôt acheté un gros cahier. En ces derniers jours, Polidori était sans cesse dans la maison de Piccadilly. On y trouvait aussi Nathan, le musicien juif auquel Byron avait donné les Mélodies hébraïques. Leigh Hunt venait souvent, et Hobhouse tous les jours. Kinnaird apporta un gâteau et deux bouteilles de champagne pour le voyage. Puis Hanson vint raconter qu'il avait vu Lady Byron et qu'elle semblait « toute déchirée ici », dit-il en montrant son cœur. Polidori se mêlait à la conversation de tous les visiteurs, bruyant, naïf, parlant du journal qu'il allait tenir et de trois tragédies qu'il avait écrites. Hobhouse, si profondément Anglais, désapprouvait ce choix d'un médecin étranger. Polidori lui déplaisait. Il l'avait baptisé Polly-Dolly et dit à Byron qu'il avait tort de l'emmener. Discussions, visites, présents animaient assez ces dernières journées pour en cacher un peu la tristesse. L'avant-veille du départ, l'acte de séparation avait été signé et Byron, en marge, avait écrit un quatrain :
Il y a un an, femme affectueuse !
Vous me juriez amour, respect, et ainsi de suite :
Tels étaient les vœux où vous vous engagiez
Et voici exactement ce qu'ils valaient.
Nathan, sachant Byron amateur de biscuits, lui envoya des gâteaux de la Pâque juive qui commençait alors. « Voici, disait la lettre de Nathan, quelques biscuits saints, commu- nément appelés pains sans levain, nommés par les Nazaréens motsas, et plus connus en cet âge de lumière sous le nom de gâteaux de la Pâque... Comme un certain ange à une certaine heure assura, par sa présence, la sécurité d'une nation, puisse cet esprit gardien accompagner Votre Seigneurie dans le pays où le destin a décidé de la faire séjourner. » Byron répondit que le pain sans levain l'accompagnerait dans son pèlerinage et que les motsas seraient un charme contre l'ange destructeur.
Enfin le 24 avril, au petit jour, le Pèlerin quitta la mai- son où, un an plus tôt, il avait cru fixer sa vie errante. A la porte, une foule de badauds s'était assemblée autour de la calèche impériale. Byron y monta avec Scrope Davies; Polidori et Hobhouse suivaient dans une autre chaise. Le gouvernement français avait refusé d'accorder à Byron un passeport, ses opinions politiques étant dangereuses, de sorte qu'il devait, pour gagner la Suisse, passer par Douvres, Ostende et la Belgique. Dès la sortie de Londres, Polidori commença de prendre des notes : « La Tamise, avec ses vagues majestueuses, coulait dans la plaine, portant de nombreux vaisseaux sur ses flots... » Hobhouse soupira et s'enfonça dans un coin.
A Douvres, Fletcher, qui avait quitté Piccadilly après son maître, le rejoignit et raconta qu'aussitôt après le départ, des huissiers étaient entrés dans la maison et avaient tout saisi, même un écureuil apprivoisé. Le bateau ne partant que le lendemain matin, Byron, pour passer le temps, proposa d'aller voir la tombe de Churchill.
Charles Churchill, qu'il savait enterré près de là, avait été cinquante ans plus tôt un satiriste célèbre et, comme Byron, comète d'une saison, avait eu son « année mer- veilleuse ». Un vieux sacristain les guida vers la tombe, tertre de gazon mal entretenu que surmontait une pierre grise. Leur guide, questionné, avoua qu'il ne savait rien de l'homme enterré là. « Il est mort avant mon temps, dit-il, ce n'est pas moi qui ai creusé sa tombe. » Cette réponse de fossoyeur à.'Hamlet enchanta Byron et le jeta dans une de ces méditations, qu'il aimait, sur la gloire et le néant. Devant ses amis et le vieillard surpris, il s'étendit sur le gazon funèbre.
La soirée, sa dernière en Angleterre, fut employée à écou- ter la lecture, par Polidori, d'une des tragédies dont il était l'auteur. Hobhouse et Davies rirent beaucoup mais Polidori paraissant blessé, Byron relut les meilleurs passages avec bienveillance et sérieux.
La curiosité, à Douvres, était grande. Beaucoup de dames s'étaient habillées en femmes de chambre pour pou- voir se tenir dans les vestibules de l'auberge. Le lendemain matin, 25 avril, Hobhouse se leva très tôt, mais Byron ne parut pas. Il était dans sa chambre, où il écrivait un poème d'adieu pour Torn Moore :
Donc ma barque est sur la plage
Et mon bateau sur la mer;
Mais avant de partir, Torn Moore,
Je veux boire à deux santés!
Voici un soupir pour ceux qui m'aiment,
Un sourire pour ceux qui me haïssent;
Et, quel que soit le ciel au-dessus de ma tête,
Voici un cœur prêt pour tout destin...
Il dut en rester là. Le capitaine du bateau, furieux, criait qu'il n'attendrait pas davantage. Même l'imperturbable Scrope Davies était agité. Enfin on vit arriver sur le quai Byron, sautillant, au bras de Hobhouse. Il remit à Davies un paquet destiné à Miss Elphinstone. C'était un beau Virgile que jadis il avait reçu comme prix à l'école de Harrow. Il ajouta : « Dites-lui que, si j'avais eu le bonheur d'épouser une femme comme elle, je ne serais pas maintenant obligé de m'exiler. » Le bruit et le désordre du départ le soutinrent jusqu'au moment où il fut à bord; là, il parut malheureux. Un peu après neuf heures, la passerelle fut retirée. Hobhouse courut jusqu'au bout de la jetée de bois. La mer était mau- vaise, le vent contraire. Quand le bateau passa près de la jetée, roulant déjà, Hobhouse vit « le cher garçon » debout sur le pont. Byron leva sa casquette et l'agita pour dire adieu à son ami. « Que Dieu le bénisse, pensa Hobhouse. C'est un esprit courageux et un bon cœur. »
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