Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXXI
ARSENAL AU PALAIS GUICCIOLI
Italy, O Italy! thou who hast The fatal gift of beauty...
BYRON.
Il fut heureux de revoir sa tranquille Ravenne, les rues étroites, les palais mystérieux, les basiliques aux toits de tuile, la campagne aux lignes infinies et « la divine forêt épaisse et vive ». Il y avait un pied de neige dans les rues. Teresa Guiccioli l'accueillit avec une joie naïve, comme une enfant malade à laquelle des parents sévères per- mettent, pour hâter sa convalescence, la visite d'un compa- gnon très cher. Le comte était réservé, mais pas hostile. Les Gamba, qui jusqu'alors avaient paru blâmer cette liaison, traitaient maintenant Byron en parent. En parti- culier le frère de Teresa, le comte Pietro Gamba, jeune homme ardent et gai, se montrait amical. Le chevalier servant était considéré comme un beau-frère.
Byron était descendu à l'Albergo Impériale, qui n'avait d'impérial que le nom. Resterait-il un jour, une semaine, un an? Il ne savait. Le Destin se chargerait de régler sa vie. Il était venu parce qu'une femme l'avait appelé. Il partirait si son départ devenait souhaitable. Son attachement n'avait ni la violence des premiers temps d'un amour, ni la méti- culeuse sévérité des ruptures. Il se laissait dériver, sans gouverner, au cours paresseux et caressant des fantaisies de Mme Guiccioli.
Allegra était avec lui, accompagnée de sa nourrice et entourée d'une masse de jouets que les Hoppner lui avaient apportés le jour du départ. Il était assez gênant de vivre à l'auberge avec une enfant, et Byron eût préféré un appar- tement. Comme il en cherchait un, le comte Guiccioli offrit de lui louer un étage vide de son palais. Offre surpre- nante, mais commode ; Byron fit venir de Venise ses meubles et s'installa, une fois de plus, sous le même toit que sa maîtresse. En vérité ce mari était un homme difficile à comprendre.
Quant à la comtesse, très fière de son bel amant anglais, son plus vif désir semblait être de l'exhiber autant que possible. Dès la première semaine, elle lui fit endosser un uniforme brodé et le traîna, l'épée au côté, au bal du mar- quis Cavalli, son oncle. Elle y voulut entrer au bras du poète. Celui-ci, qui se souvenait de la soirée de Lady Jersey, craignait un éclat, mais le marquis, le vice-légat du pape et « tous les autres Vices » furent aussi polis qu'il était possible. Byron fut enchanté par la beauté, l'intelligence et les diamants des femmes de Ravenne, un peu effrayé par le scandale. Tout cela était fou, mais agréable. Au diable la morale anglaise. Il commençait, croyait-il, à comprendre les mœurs de ce pays. En somme, le neuvième commandement y devenait : « Tu commettras l'adultère. Tu convoiteras la femme de ton voisin. » Mais on ne devait convoiter que celle-là, qui d'ailleurs se montrait jalouse comme une furie, exigeant la fidélité d'un amant comme une dette d'honneur. « Ici vous entendez juger le caractère d'une personne, homme ou femme, non par sa conduite envers un époux légitime, mais envers sa maîtresse ou son amant. » Le cavalier servant devait traiter le mari avec un grand respect; la première impression d'un étranger était toujours qu'ils étaient parents. Le danger était qu'une relazione ou amicizia durait de cinq à quinze ans, après quoi, un veuvage survenant, elle finissait généralement par un sposalizio. Un homme était réduit au rôle d'orne- ment de la vie d'une femme. Le romanesque triomphait, mais à quel prix? Byron quelquefois se raillait lui-même, avec un humour sévère : « Je m'entraîne très dur pour apprendre à plier un châle, et je réussirais à merveille si je ne le pliais toujours le mauvais côté en dehors. » Fin assez douloureuse pour un homme qui avait rêvé, en son temps, de gloire et d'action héroïque. Il se fût bien méprisé dans les délices du palais Guiccioli si la politique italienne ne lui avait alors procuré, fort à propos, la chance heureuse d'un danger.
Depuis plusieurs mois, il s'était mêlé au mouvement poli- tique italien. Il était prêt à donner sa vie pour la liberté de l'Italie, beaucoup parce qu'il aimait l'Italie et la liberté, un peu parce qu'il n'aimait pas la vie. A Bologne, il s'était affilié à la Societa Romántica. Il était maintenant un carbo- naro complètement initié et même, parce que son prestige de grand seigneur anglais servait la cause, et parce qu'il était, mieux qu'un Italien, à l'abri de la police, il était reconnu par les Carbonari comme chef de leur groupe de Ravenne, les Americani.
En cette année 1820, l'Europe, d'abord étourdie par les coups de la Sainte Alliance, commençait à retrouver ses esprits. L'Espagne, par une révolution qui n'avait demandé que « six ans de patience et un jour d'explications », venait d'obtenir une constitution. Cet exemple excitait les sujets du pape, ceux du roi de Naples et ceux de Metternich. A Naples, une centaine de soldats criant : « Vive le roi et la Constitution! » avaient suffi pour effrayer le roi qui, le 6 juillet 1820, avait signé une proclamation accordant un gouvernement constitutionnel. A Ravenne, les murs de la ville étaient couverts d'inscriptions : « Vive la République et mort au pape! » Le cardinal de Ravenne pâlissait sous sa pourpre. Les carabiniers se plaignaient de la livrée des domestiques de Byron, qui portaient des épaulettes mili-taires. Byron répondait que cette livrée avait été celle des gens de sa famille depuis l'an 1066, et ordonnait à ses hommes de tirer si on les attaquait. Les enfants, dans les rues de Ravenne, criaient : « Vive la liberté! » Dans la Pineta, Byron, quand il se promenait à cheval, rencontrait les Americani qui s'entraînaient en chantant : « Nous sommes tous soldats de la Liberté... » « Ils m'ont acclamé lorsque j'ai passé. Je leur ai rendu leur salut et j'ai continué. Cela montre l'esprit de l'Italie d'aujourd'hui. » A tous ses amis, il écrivait de lui envoyer des épées et de la poudre; il organisait au palais Guiccioli un arsenal de cent cin- quante fusils. Le tout avec courage, car des lettres ano- nymes lui conseillaient de renoncer à ses promenades et de se méfier de la police du Buon Governo.
Le comte Guiccioli, homme riche, donc vulnérable et respectueux par prudence des gouvernements quels qu'ils fussent, commençait à trouver cet amant de sa femme fort mal élevé. Avait-on jamais vu un cavalier servant aligner des fusils dans sa chambre à coucher, pour compromettre une maison respectable? Il avait loué à cet étranger un étage de son palais et il le laissait sortir avec sa femme; l'ingratitude de Byron lui semblait abominable. On ne voyait plus que conspirateurs dans la maison. Tous les tiroirs étaient pleins de proclamations explosives. Le gou- vernement saisissait la traduction de Childe Harold', les gens citaient le poème de Byron sur Dante comme un hymne révolutionnaire. Dans un rapport secret à la police autrichienne, le gouverneur de Rome décrivait le comte Guiccioli comme conosciuto per uno dei piu feroci perturbatori della pubblica tranquillita e strettamente legato con il detto Lord Byron. Strettamente legato ne manquait pas d'humour. Une fois de plus, le comte ordonna à sa femme de choisir entre lui et Byron. Elle fut indignée. Choisir? Qui avait jamais contraint une femme à choisir? Byron suppliait Teresa d'être prudente; le comte pouvait demander une séparation et la condition de femme séparée était difficile en Romagne, les autorités ecclésiastiques ne permettant pas à une femme sans mari de vivre avec son amant. Mais les exquises réflexions morales de Don Juan furent vaines. Obstinément, Teresa répondait : « Je veux bien rester avec lui, s'il vous permet de rester avec moi. Il est tout de même incroyable que je sois la seule femme de Romagne qui ne puisse avoir son amico \ »
Tout Ravenne était pour les amants, les Gamba parce qu'ils détestaient Guiccioli, le peuple et les femmes, parce que, disait Byron, « ils sont toujours pour ceux qui ont tort », mais aussi parce qu'il était adoré par les pauvres gens de Ravenne. Il secourait les misères du pays, donnait de l'argent aux vieilles femmes qu'il rencontrait chargées de bois sur la route de la Pineta, donnait aux églises, donnait aux monastères. S'il y avait un orgue abîmé, c'était Byron qui payait la réparation; s'il y avait un campanile à restaurer, c'était lui qui l'offrait à la ville. D'ailleurs on savait aussi qu'il était pour l'Italie libre. La voix publique lui donnait procès gagné.
Le comique fut que la séparation finit par être demandée, non par le comte, mais par les Gamba, pour injure grave, Guiccioli au contraire s'y opposant pour ne pas avoir à rembourser le douaire. Le procès s'engagea devant la juridiction pontificale, et fit beaucoup de bruit. C'était le premier de ce genre qu'on vît à Ravenne depuis deux cents ans. Les avocats refusaient de plaider pour Guiccioli, disant qu'il était ou un sot, ou un coquin ; un sot s'il avait mis dix-huit mois pour découvrir une liaison publique; un coquin s'il l'avait tolérée. Enfin, au mois de juillet, le pape prononça la séparation. La comtesse devait vivre dans la maison de son père, le comte Gamba, et Byron ne devait la voir qu'avec de grandes restrictions. Il avait offert de lui faire une pension, mais le jugement décidait que le comte Guiccioli devait pourvoir aux besoins de sa femme, et Teresa était parfaitement désintéressée.
Byron avait jadis maudit et offensé ces brumeuses déesses, les conventions britanniques; il devenait, par l'arrêt de la Cour pontificale, la victime des conventions italiennes. La comtesse Guiccioli était bien née; elle avait perdu par la faute de Byron (autant qu'en de telles aven- tures il n'y a jamais faute de l'homme) un mari; il se tenait pour engagé d'honneur à l'épouser, si les circonstances le permettaient, tout comme autrefois il s'était cru lié envers Caroline Lamb.
Byron à Augusta : Ceci est (comme disent les affiches), irrévocablement, ma dernière représentation... Vous savez que, quand une femme s'est séparée de son mari pour son amant, celui-ci est tenu par honneur (et, au moins dans mon cas, par inclination) à vivre avec elle le reste de sa vie aussi longtemps qu'elle se conduit bien... Donc vous voyez que je finis comme papa commença, et vous ne me reverrez jamais probablement de votre vie...
Il y a près de trois ans que dure cette liaison... Je puis dire que, sans être aussi furieusement amoureux qu'au début, je suis plus attaché à elle que je ne croyais possible de l'être à aucune femme après trois ans – (sauf une, et vous savez qui elle était?) et je n'ai pas le moindre désir, ni perspective de sépara- tion... Si Lady Byron voulait nous faire le plaisir de mourir, ainsi que le mari de la comtesse Guiccioli (car les catholiques, même divorcés, ne peuvent se remarier), nous devrions pro- bablement nous marier – quoique j'aimerais mieux pas – pensant que le mariage est le moyen de se haïr l'un l'autre.
... Vous devriez être grande admiratrice de la future Lady Byron, pour trois raisons : i° Elle est une grande protectrice de l'actuelle Lady Byron, et dit toujours qu'elle est certaine que celle-ci a été très maltraitée par moi ; 2° Elle vous admire ; j'ai eu du mal à l'empêcher de vous écrire onze pages (car elle est une grande épistolière), et 3 0 Ayant lu Don Juan dans une traduction française – elle m'a fait promettre de cesser de l'écrire, déclarant que c'était abominable... Elle a aussi beau- coup de nous. Je veux dire cet art de trouver les ridicules, comme tante Sophie, et vous, et tous les Byron.
Peut-être l'étonnante constance de Byron en cette aven- ture eût-elle pu être expliquée en partie par ce « côté Byron » imprévu mais sans doute réel, qu'il reconnaissait en Teresa.
Le décret de séparation ordonnait à Mme Guiccioli de vivre chez son père. Le 16 juillet 1820, elle partit pour la villa que le comte Gamba possédait aux environs de Ravenne. Les cardinaux pensaient peut-être la séparer ainsi de son amant, mais les Gamba, père et fils, aimaient Byron, partageaient ses opinions politiques et protégeaient ses amours. Il fut reçu dans leur maison de campagne où il se rendit à cheval, plusieurs fois par mois, pendant tout l'été. A l'automne, quand Teresa revint à Ravenne, il put la voir chez les Gamba tous les soirs. Elle lui était merveilleusement fidèle : « Je suis plus sûre de mon amour, écrivait-elle, que de revoir le soleil demain... Ma faute a été unique et sera toujours unique. »
La situation n'était pas désagréable. Le mystère et la difficulté des visites, le mélange de conspiration et d'adul- tère, ne permettaient pas à la fatigue de se glisser dans cette liaison. Byron passa seul au palais Guiccioli l'hiver long et froid de 1821. Les routes étaient couvertes de neige; les chevaux piaffaient dans les écuries. Il restait chez lui, regardant le feu et lisant. Mais que trouver dans les livres? « Que peut dire n'importe qui, que Salomon n'ait déjà dit longtemps avant nous?... » Il avait recommencé à tenir un journal, et celui-ci était peut-être plus remarquable encore que celui de 1813. Comme la lumière de la Grèce, l'intelligence de Byron éclairait si vivement objets et sentiments que leurs contours se détachaient sous elle avec une implacable exactitude. Il les décrivait comme il les voyait, mentant aussi peu sur lui-même que sur les autres, donnant aux événements comme aux hommes un air de phénomènes naturels égaux devant son ennui. Il notait encore, avec son étrange besoin d'enregistrer tout ce qui était lui, chaque minute de cette existence :
Dîné vers six heures... Nourri les deux chats, le faucon et le corbeau. Lu ΓHistoire de la Grèce de Mitford – et la Retraite des Dix Mille de Xénophon. Puis écrit jusqu'au moment présent, huit heures moins six minutes.
Le journal gardait ce charme de folie shakespearienne qui venait de ce que, comme les clowns élizabéthains, Byron passait sans transition d'un couplet lyrique à une plaisan- terie, de la république universelle à la santé de son corbeau.
Resté à la maison toute la matinée. – Regardé le feu. Me suis demandé quand le courrier arriverait... Écrit cinq lettres en une demi-heure, toutes courtes et sauvages... Entends la voiture – demande mes pistolets et mon pardessus, comme toujours – objets nécessaires. Temps froid – voiture ouverte, et habitants assez barbares – très enflammés par la politique. Belle race, d'ailleurs – bons matériaux pour faire une nation... L'horloge sonne – je sors pour aller faire ma cour. Assez dangereux, pas désagréable. Mémorandum – placé aujourd'hui un nouveau paravent. Il est assez antique, mais fera l'affaire avec quelques réparations. Le dégel continue. Espère qu'on pourra monter à cheval demain...
Onze heures neuf minutes. Reviens d'une visite à la comtesse Guiccioli, nata Gamba... Parlé de l'Italie, du patriotisme, d'Alfieri, de Mme d'Albany et d'autres questions savantes. Aussi de la Conspiration de Catilina de Salluste, et de la Guerre de Jugurtha. A neuf heures est entré son frère, le comte Pietro – à dix heures, son père, le comte Ruggiero. Parlé des différents modes de guerre – de l'escrime au sabre en Hongrie et dans les Highlands... Décidé que la révolte éclaterait le 7 ou le 8 mars, date qui m'inspirerait confiance s'il n'avait été décidé aupa- ravant qu'elle éclaterait en octobre 1820...
Rentré. – Lu de nouveau les Dix Mille', vais me coucher.
6 janvier 1821. – Brouillard – dégel – pluie – boue. Impossible de monter à cheval...
A huit heures, suis allé faire ma visite. Entendu un peu de musique – aime la musique...
Pensé à la situation des femmes au temps des anciens Grecs – assez commode. Leur état actuel, un restant de la barbarie des âges chevaleresques et féodaux – artificiel, antinaturel. Elles devraient s'occuper de la maison – être bien nourries et habillées – mais ne pas se mêler à la vie sociale. Les bien instruire en religion – mais ne leur faire lire ni poésie ni poli- tique – rien que des livres de piété et de cuisine. Musique, – dessin – danse – aussi un peu de jardinage et de labourage, de temps à autre. En Épire, je les ai vues refaire les routes avec grand succès. Pourquoi pas, aussi bien que faucher et traire?
Rentré à la maison, lu Mitford de nouveau, joué avec mon chien – lui ai donné à souper... Ce soir au théâtre, comme il y avait un prince sur son trône dans la dernière scène de la comédie, – le public a ri et lui a demandé une Constitution. Cela, aussi bien que les assassinats, montre l'état de l'esprit public ici. Cela ne peut continuer ainsi. Il devrait y avoir une république universelle, – et je crois que cela sera.
Le corbeau boite d'une patte – me demande comment c'est arrivé – quelque idiot a marché dessus, je suppose. Le faucon assez vif – les chats gras et bruyants – les singes je ne les ai pas vus depuis le temps froid, car ils souffrent quand on me les monte. Les chevaux doivent être gais – mon- ter à cheval aussitôt que le temps le permettra. Sale temps encore
– un hiver italien est une triste chose, mais toutes les autres saisons sont charmantes.
C'était presque le ton du journal de Londres, au temps du Corsaire. Presque, mais pas tout à fait. La coulée de lave s'était refroidie. La lutte intérieure était moins violente, Byron plus résigné. L'absurdité de la vie était acceptée, et même l'ennui. Il avait encore besoin d'agitation, mais il ne la cherchait plus dans les aventures amoureuses ; le tempé- rament était moins vif, les cheveux gris.
Pourquoi est-ce que j'ai été, toute ma vie, plus ou moins ennuyé? Et pourquoi est-ce que je le suis moins maintenant qu'à vingt ans, si mes souvenirs sont exacts? Je ne sais pas, je suppose que c'est dans ma nature... La tempérance et l'exer- cice, dont j'essaie de temps à autre, n'y changent rien. Les violentes passions me faisaient du bien; – quand j'étais sous leur influence immédiate – c'est bizarre, mais – j'avais alors l'esprit agité, pas déprimé... Nager aussi améliore mon humeur;
– mais en général elle est sombre, et devient chaque jour plus sombre. C'est sans espoir, car je ne crois pas que je sois aussi ennuyé qu'à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors j'avais besoin de jouer, de boire, ou de faire quelque chose, faute de quoi j'étais malheureux. Maintenant je peux languir tranquille- ment.
Ce que je sens grandir en moi, c'est la paresse et un dégoût plus puissant que l'indifférence.
Rien, ne lui inspirait plus de sentiments vifs. Il restait trop Anglais pour prendre au sérieux sa vie italienne, et l'Angle- terre n'était plus qu'un songe lointain. Quelquefois, un son, un parfum, une lecture évoquaient le passé. Un vers de Cowley :
Sous la vague vitreuse, et fraîche, et transparente... faisait surgir pour un instant l'image liquide et tremblante de ce tronc d'arbre aux formes étranges qu'il trouvait à Cambridge, au fond de la rivière, quand il y plongeait avec Long... « Oh ! il y a un orgue qui joue dans la rue – et c'est une valse! Je veux cesser d'écrire pour l'écouter. Ils jouent une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les bals de Londres, entre 1812 et 1815. La musique est une étrange chose... » Des ombres passaient. Caroline Lamb valsant... Il savait que cette année, au bal d'Almacks, elle était venue déguisée en Don Juan et entourée d'une multitude de diables. Le drame, pour elle, finissait en mascarade. Quant à Lady Byron, il avait été indigné d'apprendre qu'elle était dame patronnesse d'un bal de charité... Patronnesse d'un bal tandis que son mari, exilé, risquait sa vie pour un peuple étranger. Cela le rendit très amer, pendant quelques heures. S'il avait pu lire le journal que tenait alors Annabella, il y aurait lu ceci : « Suis sortie de bonne heure pour regar- der mon ancienne maison dans Piccadilly. Vu de la rue la chambre où si souvent je me suis tenue avec lui; c'est comme si j'avais vécu là avec un ami qui serait depuis longtemps mort pour moi. Aucun sentiment de mes souf-frances passées. Tout d'une douceur funèbre. » Byron aussi avait quelquefois l'impression que leurs lettres étaient des Dialogues des Morts. Pourtant il continuait à lui recom- mander Augusta : « Quoi qu'elle soit ou qu'elle ait été, vous n'avez jamais eu de raisons de vous plaindre d'elle. Au contraire. Vous ne pouvez savoir ce que vous lui avez dû. Sa vie et la mienne, votre vie et la mienne, ont été deux choses parfaitement distinctes l'une de l'autre. Quand l'une s'est terminée, l'autre a commencé. Et maintenant toutes deux sont achevées. »
Les amis étaient loin. Hobhouse, entré au Parlement par une politique violemment radicale, s'était fait mettre en prison; Fletcher avait découvert cette nouvelle dans une gazette italienne ; Byron avait ri. D'abord parce que « Roche- foucault » (comme il disait) a raison, et que les malheurs de nos amis nous font toujours rire, mais aussi parce que la démagogie lui déplaisait autant que la tyrannie, dont elle est une forme. Il avait écrit des vers comiques sur la prison de Hobhouse, qui s'était fâché. Scrope Davies s'était ruiné au jeu et avait dû fuir sur le Continent. Pouvait-on ima- giner Londres sans le bégaiement de Scrope Davies? « Brummell à Calais, Scrope à Bruges, Buonaparte à Sainte-Hélène, vous dans votre nouvelle demeure (la prison) et moi à Ravenne, pensez ! Tant de grands hommes ! Il n'y a rien eu de tel depuis le temps où Thémistocle était à Magnésie, et Marius à Carthage. »
Le 22 janvier 1821, il eut trente-trois ans.
Demain est mon jour de naissance, c'est-à-dire à minuit, ce soir, id est dans douze minutes, j'aurai complété mes trente- trois ans! ! ! – Je vais me coucher le cœur lourd à l'idée d'avoir vécu si longtemps, et pour si peu de résultat...
Il est maintenant minuit trois. – « L'horloge du château vient de sonner minuit », et j'ai maintenant trente-trois ans!
Eheu, fugaces, Postume, Postume,
Labuntur anni...
mais je ne le regrette pas tant pour ce que j'ai fait, que pour ce que j'aurais pu faire.
Par la route de la vie, sombre et sale,
Je me suis traîné trente-trois ans.
Et que m'ont laissé ces années?
Rien – sinon trente-trois ans.
Le lendemain, il écrivit l'épitaphe de l'année morte :
1821.
Ici GÎT
ENTERRÉE DANS L'ÉTERNITÉ
DU PASSÉ,
DE LAQUELLE IL N'EST PAS DE
RÉSURRECTION
POUR LES JOURS – Quoi QU'IL EN PUISSE ÊTRE
POUR LES CENDRES –
LA TRENTE-TROISIÈME ANNÉE
D 'UNE VIE MAL REMPLIE,
QUI, APRÈS
UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS,
EST TOMBÉE EN LÉTHARGIE
ET A EXPIRÉ
le 22 janvier 1821.
Pendant ces mois de Ravenne, il avait beaucoup tra- vaillé. Don Juan avait été arrêté au chant V par Mme Guic- cioli : « J'ai consenti, à la requête de Mme Guiccioli, à ne pas continuer ce poème. Elle a lu la traduction française et pense que c'est une détestable production. Cela est naturel, même au point de vue de la moralité italienne, parce que les femmes dans le monde entier sont fidèles à leur franc-maçonnerie, laquelle consiste dans l'illusion du sentiment qui constitue leur seul empire (tout cela par la faute de la chevalerie et des Goths – car les Grecs avaient mieux compris) ; toute œuvre qui décrit la comédie des passions, et rit du sentimentalisme, est naturellement proscrite par toute la secte. Je n'ai jamais connu une femme qui n'admirât Rousseau, et ne haït pas Gil Blas, et Gram- mont, pour la même raison... Comme je suis docile, j'ai cédé. »
La comtesse Guiccioli, très ferme dans sa défense du romanesque traditionnel, ne tolérait pas, contre la religion de l'amour maître du monde, la plus légère hérésie. Quand, un jour, Byron lui dit que l'amour n'était pas le thème le plus élevé pour une véritable tragédie, elle fut indignée et l'accabla d'arguments. Il n'avait jamais été très brillant en discussion, surtout avec une femme ; il céda tout de suite et fit de Sardanapale un amant.
Car, faute de Don Juan, il travaillait à des tragédies, les unes inspirées par l'histoire de Venise, Marino Faliero, Les Foscari, les autres par l'histoire ancienne et par la Bible. Cette idée d'écrire des tragédies lui était venue de sa nou- velle familiarité avec les œuvres d'Alfieri, son idéal d'anti-romantique étant naturellement de sauver la tragédie anglaise par le retour aux unités.
Mais pour lui un sujet, même historique, et une tragédie, même classique, devenaient toujours prétexte à se libérer. S'il pensait à écrire un Tibère, c'était dans l'espoir d'expri- mer des sentiments personnels. « Pensé aux sujets de quatre tragédies à écrire : Sardanapale, déjà commencé; Caïn, un sujet métaphysique, quelque chose dans le style de Manfred, mais en cinq actes, peut-être avec un chœur; Francesca da Rimini, en cinq actes ; et je ne suis pas sûr que je n'essaie- rai pas Tibère. Je crois que je pourrais extraire quelque chose de mon tragique, au moins de la sombre séquestra-tion et de la vieillesse du tyran – et même de son séjour à Capri – en adoucissant les détails, et en peignant le désespoir qui a dû le conduire à de si vicieux plaisirs. Car seul un esprit puissant et désolé pouvait avoir recours à de telles horreurs solitaires – alors qu'il était, dans le même moment, un vieillard, et le maître du monde. »
S'il composait un Sardanapale, c'était un plaidoyer pro domo. Sardanapale menait la même vie que Byron au palais Mocenigo et, aux reproches de ses amis, répondait par un éloge du plaisir :
– Que dira l'histoire de vous? Sardanapale,
Le Roi, fils d'Anacyndaraxès,
Mangea, but, aima...
– Préféreriez-vous : Sardanapale en ce lieu
Massacra cinquante mille de ses ennemis.
Voici sa sépulture et voici ses trophées...?
Je laisse de telles choses aux conquérants; c'est assez
Pour moi, si j'ai moins fait sentir à mes sujets
Le poids de l'humaine misère...
Mais, de tous ses drames, le plus révélateur fut son Caïn. Il avait été obsédé depuis l'enfance par ce thème du Premier Prédestiné, de l'homme condamné par Dieu avant le crime. Caïn était un effort pour transposer sous forme de drame sa protestation passionnée contre l'existence du mal dans une création divine. Dans une première scène, il peignait Adam et ses enfants après la chute ; tous adorent Jéhovah, sauf Caïn qui reste silencieux. Caïn n'a pas pardonné à Dieu. Quelle a été la faute d'Adam? demande-t-il.
L'arbre avait été planté, pourquoi pas pour lui?
Sinon pourquoi l'avoir placé près de l'arbre?...
On n'a
Qu'une réponse à toutes ces questions : « C'était Sa volonté,
Et II est bon. » Comment sais-je cela? Parce qu'il
Est tout-puissant, s'ensuit-il qu'il soit toute justice?
Je ne puis juger que par les fruits – ils sont amers...
Paraît Lucifer, qui se dit l'égal de Dieu. Il offre à Caïn de lui montrer le monde véritable, lequel est au-delà des apparences. Caïn hésite à quitter sa sœur Adah, qui est en même temps sa femme.
LUCIFER à Adah.
Tu l'aimes
Plus que ta mère et que ton père?
ADAH
Oui. Est-ce un péché aussi?
LUCIFER
Non, pas encore;
C'en sera un quelque jour, pour vos enfants.
ADAH
Quoi!
Ma fille ne doit pas aimer son frère Enoch?...
LUCIFER
Pas comme tu aimes Caïn.
ADAH
Oh ! mon Dieu !
Ne doivent-ils ni aimer ni procréer des êtres aimants
Nés de leur amour? N'ont-ils pas bu leur lait
Au même sein?...
LUCIFER
Le péché dont je parle n'est pas mon œuvre,
Et ne peut être un péché en vous – quoi qu'il
En puisse sembler à ceux qui vous remplaceront en
Mortalité.
ADAH
Qu'est-ce que ce péché qui n'est pas un péché
En lui-même? Les circonstances peuvent-elles faire un péché
D'une vertu?
Après la mort d'Abel, l'Ange vient marquer Caïn qui
subit le châtiment, mais nie la faute.
Ce que je suis, je le suis; je n'ai pas demandé
La vie, je ne me suis pas fait moi-même...
C'était le cri de Byron lui-même, marqué, croyait-il, du signe de Caïn et condamné comme lui à errer sur la Terre. Lui aussi, il avait tué un frère plus jeune, qui était le premier Byron. En était-il responsable? Il était ce qu'il était, il ne s'était pas fait, il n'avait pu agir autrement, et il criait vers un Dieu injuste : « Pourquoi m'as-tu traité ainsi? »
Walter Scott, auquel il avait dédié Caïn, accepta coura- geusement la dédicace, mais essaya de justifier Dieu : « La grande clef du mystère est, peut-être, l'imperfection de nos propres facultés. Nous voyons, nous sentons forte- ment les maux partiels qui nous accablent, et nous savons trop peu de chose du système général de Tunivers, pour comprendre comment l'existence de ces maux peut être compatible avec la bienveillance du Créateur. »
Caïn fut violemment critiqué, surtout au point de vue de l'orthodoxie religieuse. Ce n'était certes pas l'œuvre d'un athée, et Byron mit une infatigable insistance à le rappe- ler, mais c'était celle d'un hérétique. Les clergymen prê- chèrent contre ce Prométhée calviniste, de Kentish Town jusqu'à Pise. Le scandale même ne fit pas le succès. Les tragédies déçurent les lecteurs anglais de Byron (ils étaient plus romantiques que lui) et il en fut attristé. « Vous voyez ce que c'est que de jeter des perles à des pourceaux. Aussi longtemps que j'ai écrit les absurdités exagérées qui ont corrompu le goût public, ils ont applaudi comme un écho, et maintenant que j'ai composé dans les trois ou quatre dernières années des choses qu'il ne faudrait pas laisser mourir, tout le troupeau ronfle et grogne et retourne se vautrer dans sa peau. Enfin, il est juste que je sois puni pour les avoir gâtés, car aucun homme n'a contribué plus que moi dans mes premières œuvres à produire ce style exagéré et faux. »
L'Angleterre se détachait du poète. Restait l'homme d'action. Ah ! s'il pouvait montrer à Hobhouse, si content de lui parce qu'il était entré au Parlement et en prison, et parce qu'il écrivait (sans les signer) des pamphlets contre Canning, que lui, Byron, ne se contentait pas de tels simu- lacres de courage. Une révolution italienne où il eût joué un rôle était maintenant son plus grand espoir.
Tout l'hiver, avec Pietro Gamba et ses « frères » Ameri- cani, il conspira, payant à la fois de sa personne et de sa bourse. Avait-on des baïonnettes, des mousquets ou des cartouches à cacher? Devait-on tenir une réunion secrète? Il offrait le palais Guiccioli. « C'est une position assez forte – rues étroites, commandées de l'intérieur – murs défen- dables. » Avait-on besoin d'argent? Il en donnait. Il savait qu'il s'exposait à la mort. Mais il jugeait que la cause en valait la peine. « Pensez-y : une Italie libre ! Il n'y a rien eu de tel depuis les jours de l'empereur Auguste... Que signi- fie le « moi » si une seule étincelle digne du passé peut être léguée intacte à l'avenir? »
Trait caractéristique : l'enthousiasme, chez lui, et le cou- rage physique s'accompagnaient de prudence d'esprit et d'un invincible bon sens. Il doutait du succès des Italiens s'ils ne parvenaient à s'unir. Il ne cessait de les exhorter à la méthode. Ses idées sur la stratégie locale étaient saines : « Je leur ai conseillé d'attaquer en détail, en différents groupes, et à différentes places (bien qu'en même temps), de façon à diviser l'attention des troupes qui, quoique peu nombreuses, battraient pourtant, étant disciplinées, une masse (non entraînée) en bataille régulière. »
Les événements donnèrent raison à ses pressentiments. Au début du mois de mars, les Napolitains furent battus par les troupes autrichiennes. La Constitution fut répudiée par le roi qui l'avait jurée. Toutes les petites insurrections isolées furent écrasées. Les gens de Ravenne, comme les autres, durent renoncer à leur projet et, comme il arrive toujours, la révolution qui n'avait pas éclaté fut la plus sévèrement réprimée. La police pontificale dressa les listes de suspects. Elle n'osait toucher à Byron mais, pour l'at- teindre, en juillet 1821, exila les Gamba.
Mme Guiccioli acceptait d'être exilée, mais non de perdre son amant. Où la suivrait-il? Elle proposa la Suisse. Mais la Suisse contenait trop d'Anglais prêts à braquer leurs longues- vues sur Lord Byron. Comme il hésitait, il reçut une lettre de Shelley qui lui annonçait sa visite. Shelley, inquiet, vou- lait lui parler d'Allegra. Au moment de la conspiration, Byron avait jugé imprudent de garder sa fille dans cette maison qui devenait un arsenal et devant laquelle on assassinait en plein jour. Il avait depuis longtemps décidé qu'elle serait catholique et épouserait un Italien. Sur le conseil sans doute de Mme Guiccioli, qui avait été élevée au couvent, Byron avait placé Allegra dans celui de Bagna- cavallo, proche de Ravenne.
Claire s'était affolée. Elle lui avait écrit des lettres sup- pliantes, pour le prier de rendre Allegra aux Shelley, s'il ne voulait la garder près de lui. Mais Claire, comme jadis Annabella, appartenait à cette race de femmes qui avait le malheur de rendre Byron cruel. Elle combinait le manque de pudeur, qu'il avait reproché à Caroline Lamb, avec les « sermons et sentiments » de Lady Byron, et, comme il était arrivé pour les deux autres, il ne lui pardonnait pas la cruauté qu'elle éveillait en lui. D'ailleurs il la méprisait beaucoup trop pour lui confier une Byron. « Claire m'écrit les lettres les plus insolentes au sujet d'Allegra; voyez ce qu'un homme gagne à s'occuper de ses enfants naturels! Si ce n'était pour la pauvre petite, je serais presque tenté de la renvoyer à son athéiste de mère, mais ce serait trop mal... Si Claire croit qu'elle pourra intervenir dans l'édu- cation morale de l'enfant, elle se trompe; elle n'y sera jamais autorisée... La petite sera une chrétienne, et une femme mariée si c'est possible. » Texte qui éclairait mer-veilleusement le moraliste inconscient qui vivait refoulé dans les profondeurs les plus cachées de cette âme.
Shelley arriva le 6 août. Il n'avait eu aucun contact avec Byron depuis Venise et fut très étonné par l'amélioration morale et physique qu'il trouva en lui : « Il a complètement retrouvé sa santé et vit une vie toute contraire à celle de Venise. Il a une sorte de liaison permanente avec la comtesse Guiccioli, qui est maintenant à Florence... Fletcher est ici et, telle une ombre qui dépérirait et renaî- trait avec la substance de son maître, Fletcher lui aussi a retrouvé sa bonne mine et, parmi ses cheveux précoce- ment gris, une nouvelle moisson de boucles blondes semble se lever... Lord Byron a fait d'immenses progrès à tous points de vue : en génie, en caractère, en moralité, en santé, en bonheur. Sa liaison avec la Guiccioli lui a fait un bien immense. Il a eu des passions mauvaises, mais il semble les avoir dominées et il devient ce qu'il devrait être : un homme vertueux. L'intérêt qu'il a pris à la politique italienne et les actions qu'il a faites en conséquence sont des sujets sur lesquels je ne puis écrire, mais qui vous feront plaisir... Il m'a lu un des chants non publiés de Don Juan, qui est d'une étonnante beauté. Cela est non seulement au-dessus, mais très loin au-dessus de tous les poètes d'aujourd'hui. Chaque mot porte le sceau de l'immortalité. »
Cette lettre laissait deviner un souci loyal de ramener Mary à un jugement plus favorable sur Byron. Au temps de Genève et de Venise, les Shelley avaient été sévères. Échappant pour quelques jours à l'influence de « l'absurde race des femmes », Shelley se montrait équitable. Il ne se sentait pas l'ami de Byron. L'amitié suppose plus de liberté d'esprit. Même pour un homme aussi désintéressé que Shelley, la gloire de Byron opposée à sa propre et injuste obscurité était un obstacle. De mauvais sentiments rôdaient entre eux. Shelley les écartait, les surmontait, mais lut- tait en vain contre son malaise. Byron reconnaissait en Shelley l'homme le plus remarquable qu'il connût, le meilleur juge de poésie, le plus généreux. La présence de Shelley était comme une flamme vive et claire. Ceux qui s'y étaient réchauffés devaient la regretter toute leur vie. Mais en même temps Shelley était un reproche. Ardent, énergique, il savait ce qu'il voulait ; il semblait même savoir ce qui était bien, ce qui était mal. Byron l'admirait, l'enviait et quelquefois le regardait à la dérobée, avec un secret désir de le trouver en défaut. Qu'eût pensé « Rochefou- cault » de cette vertu d'athée? Et si Shelley lui-même était un hypocrite... Mais jusque sous la lumière crue de l'analyse byronienne, Shelley restait inattaquable.
La vie, pendant ce séjour, fut ce qu'elle était avec Byron. Sommeil du matin, breakfast de l'après-midi, promenades à cheval dans la forêt, lectures du soir, conversations de la nuit. Shelley errait, amusé, dans cet immense palais, ren- contrant dans le grand escalier cinq paons, trois pintades et une grue égyptienne, témoins des querelles jamais arbitrées des singes, des chats, du corbeau et du faucon. Au cours de leurs entretiens, Shelley put parler à Byron de leur ami commun Leigh Hunt, qui avait grand-peine à vivre en Angleterre et que Shelley aurait voulu faire venir en Italie. Comment l'y occuper? Byron eut une idée. Depuis quelque temps il s'entendait mal avec Murray. Il avait pensé à créer une revue avec Moore, pour y publier ses œuvres. Moore n'avait pas accepté. Pourquoi ne pas proposer à Hunt de fonder, avec Shelley et Byron, une revue libérale ? Une association avec Byron eût été la fortune pour Hunt ; Shelley, sans donner à son hôte le temps de changer d'avis, se hâta d'écrire à Hunt pour le presser de venir.
Il fut aussi chargé par Byron d'écrire à Mme Guiccioli (qu'il ne connaissait pas) pour lui demander de renoncer à la Suisse et de choisir comme résidence Pise. La comtesse Guiccioli accepta et termina sa lettre par un paragraphe inquiet et émouvant : « Signor, votre bonté me fait brûler de vous demander une faveur. Me l'accorderez-vous? Non partite da Ravenna senza Mylord. »... Ne partez pas de Ravenne sans Mylord... Elle savait combien il était dange- reux de laisser Byron seul. Mais l'être au monde qui avait le moins de confiance en Byron était encore Byron lui-même. Il se connaissait, craignait sa faiblesse et prévoyait que, s'il vivait à Ravenne à la fois sans Shelley et sans la Guiccioli, il retomberait dans quelque débauche. Il insista longtemps pour que Shelley restât près de lui. Mais Shelley était venu pour voir Allegra. Il partit pour lui rendre visite au couvent, et rentra ensuite à Pise.
La comtesse Guiccioli et les Gamba l'y suivirent bientôt et approuvèrent le choix fait, par Mary, du palais Lanfran- chi qu'elle avait loué pour Byron. Celui-ci se fit attendre près de trois mois. Il était de nouveau, comme au temps de ses fiançailles, « de plus en plus moins pressé ». Il n'avait pas de chance ; chaque fois qu'il aimait un pays, une ville, une maison, quelque femme l'en arrachait. Il s'était attaché à Ravenne; les gens du peuple l'y vénéraient, les prêtres le protégeaient parce qu'ü sortait ses tapisseries les jours de procession; il y écrivait avec plaisir; il s'y trouvait bien. De semaine en semaine, il remettait son départ. La comtesse Guiccioli avait fait la conquête de Mary Shelley qui la plai- gnait. « La comtesse Guiccioli, écrivait Shelley, est une très jolie, sentimentale et innocente Italienne, qui a sacrifié une immense fortune pour l'amour de Lord Byron, et qui, si je connais mon ami, et elle, et la nature humaine, aura dans l'avenir plus d'une occasion de regretter son imprudence. »
Cependant Byron, au palais Guiccioli, travaillait à un mystère : Le Ciel et la Terre, fondé sur la légende des anges déchus qui, dans la Bible, aiment les filles de la terre. Les anges déchus, comme Caïn, étaient l'une de ses plus anciennes préoccupations. Déjà les meubles étaient partis pour Pise; Byron n'avait plus qu'une table, un matelas. Au milieu de la poussière et du bruit des emballages, il composait des chœurs d'Esprits, un chant d'Archange. Enfin, le 29 octobre il dut se résigner à quitter le palais Guiccioli et à rejoindre celle qui en avait été la maîtresse.
En allant de Ravenne à Pise, il fut stupéfait et très ému de rencontrer, à Bologne, son ami d'enfance, Lord Clare. « Cette rencontre annula pour un moment toutes les années qui s'étaient écoulées entre le jour présent et les jours de Harrow. C'était un sentiment nouveau pour moi, inexpli- cable, comme de sortir du tombeau... Clare, aussi, était très agité – plus même en apparence que moi; car je pouvais sentir son cœur battre jusqu'au bout de ses doigts, à moins que mon propre pouls ne m'ait donné cette impres-sion... Nous ne fûmes que cinq minutes ensemble, et sur une grand-route; mais j'ai peine à me souvenir d'une heure de mon existence dont le poids l'emporte sur ces cinq minutes. »
La vie est vraiment faite de l'étoffe des songes. Des figures passent qui remplissent les jours, qui inspirent la jalousie, l'amour, la fureur. Elles pâlissent. On les croit effacées. Elles ressurgissent, soudain vivantes, entre deux chaises de poste, sur une route étrangère, poussiéreuse et brûlante.
Au cours de ce voyage il rencontra aussi le cadavérique Rogers. Ils visitèrent ensemble les musées de Florence, mais Byron n'aimait pas les musées et fut agacé par la curiosité des visiteurs anglais. En traversant Bologne, il amena Rogers au cimetière de la Certosa, où vivait le fossoyeur qui avait une si jolie fille. « Cet homme, écrivit Byron à Hobhouse, avait grande envie de garder Rogers pour sa collection de squelettes. »
Shelley avait encore écrit à Byron, au moment du départ, pour le prier d'amener Allegra qui allait maintenant, à Bagnacavallo, se trouver bien loin de tous ceux qui l'ai- maient. Mais Byron arriva seul. Pas tout à fait seul pour- tant. Car dans une cage pendue sous la voiture, un troupeau d'oies l'accompagnaient. Avec toutes ses railleries sur l'Angleterre, il était attaché dans les petites choses aux vieux usages de son pays. Il voulait avoir des petits pains à la croix le jour du Vendredi saint et une oie rôtie à la Saint-Michel. Il avait donc fait acheter une oie et, de crainte qu'elle ne fût trop maigre, l'avait nourrie de sa main un mois à l'avance. Mais il s'était ainsi attaché à son oie et quand le jour arriva, refusa de la faire cuire. Puis il ne voulut pas la priver des joies de la famille, et voyagea désormais avec quatre oies. Ainsi, Schopenhauer, qui haïssait les hommes, s'attendrissait à la foire de Francfort sur la tristesse d'un orang-outang.
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