Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 38 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XXXV

 

HAMLET ET DON QUICHOTTE

 

The road of Excess leads to the Palace of Wisdom. BLAKE.

Mavrocordato et Stanhope lui avaient promis que la flotte grecque protégerait son passage jusqu'à Missolonghi, mais Stanhope et Mavrocordato n'étaient pas grands orga- nisateurs et les deux bateaux qui transportaient Byron et sa fortune ne rencontrèrent que la flotte turque. Celui de Gamba fut capturé et emmené à Patras pour enquête; celui de Byron put s'échapper vers le nord et trouva, après une poursuite dangereuse, un abri derrière des rochers au large de Dragomestri. Les Turcs auraient pu l'y pour- suivre et il n'avait avec lui que quatre hommes en état de combattre. Il envoya un message au colonel Stanhope pour lui demander de le faire chercher : « Je suis un peu inquiet d'être ici, non pas tant pour moi que pour un garçon grec qui est avec moi, car vous savez ce que serait son sort, et j'aimerais mieux le couper en pièces et moi-même avec lui que de le laisser prendre par ces barbares. » L'enfant grec était le jeune Loukas qu'il avait amené de Céphalonie.

A Dragomestri il attendit trois jours. Fletcher souffrait d'un violent rhume de cerveau et Byron lui avait cédé le seul matelas du bateau. C'était pour de telles attentions que Fletcher disait : « My Lord est peut-être très bizarre, mais il a tellement bon cœur. » Byron passa là le 2 janvier, jour anniversaire de son mariage, qui était toujours pour lui un jour de méditation. Le 4, Mavrocordato le fit escorter jusqu'à Missolonghi.

La ville de Missolonghi est située au bord d'une lagune peu profonde sur laquelle peuvent seuls naviguer de petits bateaux à fond plat. Un chapelet d'fies dont la plus importante, Vassilidi, servait de forteresse, sépare la lagune de la mer. Le matin du 5 janvier, Byron revêtit un bel uniforme rouge, qu'il avait emprunté avant de quitter Cépha- lonie au colonel Duffie, du 8 e, monta dans un petit canot et, à travers la lagune, se dirigea vers la ville. Il fut accueilli par des salves d'artillerie, des coups de fusil, une musique sauvage. Une foule de soldats et de citoyens étaient sur la place quand il débarqua. Le colonel Stanhope et le prince Mavrocordato le reçurent à la porte de sa maison. Gamba, échappé par miracle aux Turcs de Patras, devant une scène si touchante « eut peine à contenir ses larmes ».

Missolonghi était un bourg de pêcheurs, construit au- dessous du niveau de la mer. Des prairies couvertes de roseaux entouraient la ville; dans la saison des pluies, les rues elles-mêmes devenaient des marécages. Aucun drai- nage n'était possible; l'eau stagnante croupissait au ras des maisons. Pourtant Missolonghi avait un charme étrange, inhumain ; à demi submergée par les mers, cette Atlantide semblait hors du monde. Des bergers vêtus de peaux de chèvre habitaient des cabanes, dans les roseaux, au pied des montagnes violettes. Tout sentait le sel, le poisson, la vase. La maison de Lord Byron était un bâtiment assez haut, dans lequel habitait déjà le colonel Stanhope. Des fenêtres la vue était belle; après le miroir d'argent terni de la lagune, on voyait le trait noir que formait le chapelet des îles, surmonté de petites habitations lacustres dont les fins pilotis se détachaient sur le ciel. Dans le lointain, quand le temps était beau, on apercevait Céphalonie, où Byron avait été heureux. Fletcher, Tita, Lega Zambelli essayèrent de donner meilleure apparence à l'appartement sordide de Lord Byron. Aux murs, celui-ci mit des panoplies et quelques livres. Dans la grande salle du rez-de-chaussée, il installa une garde souliote. Au-dehors, dans les cafés de Missolonghi, des soldats en veste brodée et des fugitifs s'injuriaient. Il fallait beaucoup d'imagination pour évo- quer la Grèce de Léonidas.

Byron fit l'inventaire de la situation avec sang-froid. Le prince Mavrocordato, son allié, était un homme honnête, mais sans autorité sur ses troupes. La ville était pleine des éternels Souliotes qui, affamés, mal payés par le gouverne- ment grec, formaient un danger plus immédiat que les Turcs. La guerre d'indépendance les intéressait peu. Ils avaient toujours été des mercenaires. Ils « soupiraient au nom de Souli » et regardaient vers le nord, où les rochers de leur patrie étaient parfois visibles au-dessus des nuages. Mavrocordato, qui en avait peur, suppliait Byron de les prendre à sa solde.

On attendait toujours le « navire Argo », dans lequel le comité de Londres devait envoyer une artillerie et des arti- ficiers. Il était urgent de recruter un corps de spécialistes qui pût, à l'arrivée des canons, les servir. Pour ce corps, Byron souscrivit une première somme de cent livres et essaya d'y enrôler des Allemands, des Suédois. Use montrait lui-même bon soldat et chaque jour, dans les prairies maré- cageuses, assistait à l'entraînement de sa brigade. « Rien ne m'ennuie autant, disait-il à Gamba, mais la patience est indispensable. Je n'ai pas beaucoup d'espoir de succès, mais il faut faire quelque chose, ne fût-ce que pour employer les troupes, pour les empêcher de se rouiller et de créer du désordre. »

L'entreprise qui semblait la plus tentante était d'aller prendre d'assaut la ville de Lépante, située un peu plus loin sur le golfe de Corinthe et qu'occupaient encore les Turcs. Byron envoya deux de ses officiers, un Anglais et un Allemand, examiner les fortifications de Lépante. La gar-nison était albanaise; elle n'avait pas été payée depuis seize mois; elle fit savoir aux émissaires de Byron qu'elle se rendrait volontiers, si on lui promettait une honnête récompense et la vie sauve. C'était donc un siège facile et, en même temps, par la célébrité du nom de Lépante, le succès aiderait à la réussite de l'emprunt que les Grecs essayaient alors de faire en Angleterre.

Le temps était affreux, la pluie tombait sans arrêt et, comme il était impossible de monter à cheval sur ces routes détrempées, Byron et Gamba se promenaient en canot sur la lagune, en parlant de leur guerre contre Lépante. Byron avouait qu'il n'avait aucune confiance dans ses troupes, mais croyait que, pour les rendre meilleures, il fallait feindre de les estimer. Il voulait les conduire lui- même à l'assaut. « Avant tout, disait-il, ces demi-barbares ne doivent pouvoir soupçonner en rien votre courage personnel. » Mavrocordato lui offrit le titre Carchi strategos, ou commandant en chef. Il en rit un peu avec Gamba, comme il faisait toujours quand il craignait le rire des autres, mais il était assez fier.

L'action toute politique du colonel Stanhope, son col- lègue du comité, l'exaspérait. Stanhope, que Byron appelait le colonel typographique, considérait comme plus important de donner aux Grecs une presse d'opinions avancées qu'une armée. Il cherchait à établir des écoles et croyait qu'on assure la liberté d'un pays en lui exposant la théorie de la Liberté. Byron ne voulait entendre parler d'autres écoles que d'une académie d'artillerie. Stanhope avait un plan pour réorganiser la poste, un plan pour bâtir des prisons modèles, un plan pour faire Mr Bentham apôtre des Grecs. « C'est peut-être un saint, disait Byron, mais ce n'est pas un soldat. » Byron consentit à donner cent livres pour le journal, mais dit au prince Mavrocordato que, s'il était à sa place, il créerait une censure. Stanhope prit feu : « Si Votre Seigneurie a dit cela sérieusement, je considère de mon devoir de transmettre cette affaire au comité anglais, pour lui montrer combien est difficile la tâche de donner la liberté à la Grèce, si Votre Seigneurie jette dans le plateau opposé le poids de ses grands talents. »

Byron répondit qu'il était partisan de la liberté de la presse, mais pas dans une société primitive et combustible, que la liberté était une excellente chose en Grande-Bretagne où un journal faisait contrepoids à l'autre, mais qu'une presse composée d'un journal ne pouvait être libre, par définition. Le premier numéro du Greek Chronicle prouva qu'il avait raison. Un article apprenait aux Souliotes que Bentham était le plus grand homme de ce temps et peut-être de tous les temps. La politique étrangère du colonel était dangereuse. Partant en guerre contre la Sainte Alliance, il encourageait les Hongrois à imiter la révolution grecque. Byron haïssait plus que personne la Sainte Alliance, mais il jugeait absurde de compromettre la révolution grecque dans les mouvements révolutionnaires européens.

Le poète technicien et le soldat chimérique s'affrontèrent. « Il est bizarre, disait Byron, que le soldat Stanhope soit partisan de combattre les Turcs par la plume, et moi, l'écri- vain, par l'épée. » Stanhope reconnaissait la bonne foi de Byron : « Il n'avait ni pédanterie, ni affectation; il était naturel et simple comme un enfant... Il était un auditeur patient et en général très attentif; il était chevaleresque jusqu'au donquichottisme. » Tous ceux qui vécurent alors avec Byron trouvèrent en lui ce qu'avait entrevu lady Blessington, ce qu'avait nié Trelawny, « l'étoffe d'un grand caractère ». Il avait compris dès son arrivée dans ce royaume de la Boue et de la Discorde que l'aventure ne serait ni brillante ni pittoresque. « Je suis venu ici non pour chercher des aventures, mais pour aider à la régénération d'un peuple dont l'abaissement même fait qu'il est honorable de devenir son ami. »

Pour donner l'exemple, il s'imposait de vivre de rations aussi simples que celles des soldats grecs. Comme à Ravenne, il était devenu, par sa générosité, populaire parmi les paysans des environs de Missolonghi. Bien que sans cesse en danger au milieu d'êtres violents qui entraient dans sa maison, le prenaient à témoin, le menaçaient, il restait éner- gique et calme. Des marins grecs des îles pénétrèrent jusqu'à sa chambre, demandant sur un ton insolent qu'un prisonnier leur fût rendu. Byron, qui avait fait mettre l'homme en sûreté, refusa. Les marins lui dirent qu'ils ne quitteraient pas la chambre sans leur Turc. Byron tourna vers eux un pistolet chargé; ils le virent si déterminé qu'ils sortirent. Plusieurs fois il renvoya des prisonniers à Patras pour les sauver. Dans tous les plans d'opérations, il demandait le poste le plus dangereux. « Quant à ma sûreté personnelle, outre qu'il n'y faut pas penser, je considère qu'un homme est dans l'ensemble aussi en sûreté à un endroit qu'à un autre ; et, après tout, il vaut mieux finir en recevant dans le corps une balle que des remèdes. »

Quelquefois il regrettait d'être venu. Un jour, en rece- vant une lettre déjà ancienne de Hobhouse, lettre où celui-ci lui conseillait de ne pas quitter Céphalonie sans de grandes précautions, il dit : « Ah! cela arrive trop tard; c'est dire à un homme de se méfier de sa femme après qu'il l'a épousée. »

Mais il se reprenait vite. Il disait qu'il aimait mieux être à Missolonghi, menant une vie misérable, que de chanter et de boire toute la soirée dans un salon de Londres, après quarante ans, comme faisait Torn Moore. « La pauvreté est une souffrance; mais il faut peut-être la préférer aux absurdes distractions des classes dites supérieures, si dépourvues à la fois de cœur et de sens. Je suis heureux d'y avoir maintenant échappé et suis résolu à m'en tenir à l'écart pour tout le reste de ma vie. » Le poète et le soldat avaient triomphé du dandy et de l'homme du monde. Était-ce, comme il le pensait, pour le reste de sa vie? Résisterait-il à la tentation s'il se retrouvait un jour dans les flots « de cette mer de soie et de pierreries »? Qui le savait? Mais à Missolonghi le Puritain et le Chevalier, longtemps brimés, trouvaient enfin leur dur bonheur dans cette aventure austère.

Le jour de sa fête, le 22 janvier 1824, il entra dans une chambre où étaient réunis Stanhope, Gamba et quelques amis, et dit avec un sourire : « Vous vous plaigniez, l'autre jour, de ce que je n'écris plus jamais de vers – : aujour- d'hui est mon anniversaire, et je viens d'achever quelque chose qui vaut mieux, je crois, que ce que j'écris habituel- lement. » Il leur lut alors des vers qui se terminaient par ces deux strophes :

Si tu regrettes ta jeunesse, pourquoi vivre?

Le pays de l'honorable mort

Est ici : – marche au combat, et donne

Ta vie!...

Cherche – moins souvent cherché que trouvé,

Un tombeau de soldat – pour toi le meilleur;

Puis regarde bien, choisis ton terrain,

Et prends ton repos.

Il entrait ce jour-là dans cette trente-septième année qui, disait la prophétie, devait lui être fatale.

Il eut quelque espoir militaire quand il apprit l'arrivée de Mr Parry, l'artilleur et artificier envoyé par le comité de Londres. Mr Parry apportait des canons, amenait des méca- niciens anglais; il savait fabriquer, disait-on, les fameuses fusées Congreve. Avec Mr Parry, on pourrait sans doute prendre Lépante. En fait Parry n'était qu'un sous-officier, contremaître d'arsenal, mais il ne déplut pas à Byron, toujours amateur de spécialistes. Sa vulgarité était diver- tissante. Il aimait à boire et, après un certain nombre de brandy and soda, pouvait raconter d'amusantes histoires. Pour lui comme pour Byron, le comité de Londres était la plus ridicule assemblée de théoriciens qui se fût jamais réunie. Il avait de l'enthousiasme la même horreur que son nouveau chef. Il dit que Blaquiere et Hobhouse étaient « des fumistes » et fit rire Byron aux larmes en lui racontant sa première entrevue avec Mr Bentham qui, au milieu d'une conversation et sans achever une phrase, prenait le pas de course dans les rues de Londres, au grand ahurisse- ment des passants, parce que cela était bon pour sa santé. Puis Byron entreprit d'expliquer à Parry les difficultés de la situation grecque et les querelles de Missolonghi. L'impression de Parry fut mauvaise; il crut comprendre que Byron était anxieux, qu'il désespérait presque du succès, mais qu'il irait jusqu'au bout. « Il y avait une pâleur sur son visage, et une contraction des sourcils, qui semblaient indiquer à la fois de la faiblesse et de l'irritation. »

L'arrivée de Parry et de ses hommes augmenta encore le désordre. On leur avait attribué, pour en faire un arsenal, le petit bâtiment du Sérail. Il fallait le nettoyer, y trans- porter le matériel. Mais presque chaque jour était la fête d'un saint, et les soldats grecs n'aimaient pas les corvées. Byron, exaspéré, finit par se mettre lui-même au travail, en boitant. Les ouvriers anglais envoyés par le comité étaient choqués par la saleté des locaux et par la tristesse de Missolonghi. L'inventaire de la cargaison fut décevant. Les fameuses fusées Congreve manquaient. Les officiers allemands de la brigade d'artillerie furent blessés quand Byron voulut mettre à leur tête Parry, qui n'était même pas un officier, qui, disaient-ils, était incompétent, et qui venait à l'exercice en tablier, un marteau à la main.

Byron voyait bien que Party n'était pas un grand stra- tège, mais au moins était-ce un homme de bon sens, et Byron se sentait si seul. Tous ceux qui l'entouraient se haïssaient les uns les autres et se disputaient son argent. Hors Gamba et ses domestiques, il ne pouvait compter sur personne. Stanhope était un honnête homme, mais un fou. Aux yeux de Mavrocordato, il semblait que la victoire dépendît, non du travail préparatoire quelconque, mais d'un courage animal. Les étrangers de la brigade d'artille- rie se disputaient sur des questions de préséance. Parry et Byron étaient les deux seuls soldats modernes de l'expé- dition.

Peu à peu, malgré lui, Byron qui était arrivé en observa- teur, décidé à obéir aux hommes de métier et à servir dans le rang, se voyait poussé au commandement par l'incapa- cité des autres. Pourtant il était faible lui aussi, il le savait ; le détestable régime qu'il s'imposait par ascétisme militaire l'affaiblissait; ses nerfs le trahirent un jour. Tout cela était vrai, mais il était « un homme », et le seul. « Well, il semble que je doive être commandant en chef, et le poste n'est certes pas une sinécure... Je ne sais si nous aurons une séance de boxe entre le capitaine et le colonel : mais avec nos chefs souliotes, nos barons allemands, nos volontaires anglais, et les aventuriers de toute nation, nous formerons probablement la plus belle des armées alliées qui se soient jamais querellées sous la même bannière. »

Jusqu'au milieu de février, il continua de faire bon visage. Il ne pouvait monter à cheval dans la ville, parce que les rues étaient des fondrières, mais il se faisait chaque jour conduire avec Gamba, par un canot, jusqu'à la maison d'un pêcheur nommé Ghazis. Là les chevaux l'attendaient et il pouvait galoper dans un bois d'oliviers. Puis la barque le ramenait à travers la lagune. Les couchers de soleil étaient admirables. Il parlait à Gamba du passé, d'Aberdeen, de Newstead, de Cambridge et du bateau dans lequel, à Brighton, il avait promené sa première maîtresse. Il trou- vait encore le même plaisir à dérouler les images brillantes de la jeunesse. Gamba et Parry étaient tous deux touchés par la simplicité enfantine de son caractère. En face de sa porte était une maison turque, aux petites tours cou- vertes d'ornements. Chaque fois qu'il sortait, il démolissait un de ces ornements d'un coup de pistolet. Le bruit de la détonation attirait sur le balcon les femmes qui couvraient Byron d'injures inintelligibles et pittoresques. Il était ravi. Chez lui, il aimait à descendre dans la salle pavée qui servait de corps de garde aux Souliotes, pour y jouer avec son chien. Pendant une heure, il répétait : « Lion, tu es plus fidèle que les hommes... Lion, tu es un honnête garçon... » Lion, assis sur le sol, agitait la queue avec satis- faction, et Byron semblait heureux.

Le moment choisi pour l'attaque contre Lépante appro- cha. Gamba fut chargé de réorganiser le corps des Souliotes. Il trouva dans les listes de nombreux noms de soldats qui n'avaient jamais existé. Ces fraudes étaient un usage antique des mercenaires et assuraient aux chefs un sup- plément de solde convenable. Gamba rectifia les contrôles, mais les Souliotes grondèrent. Une précision occidentale leur déplaisait. Colocotronis qui, en Morée, avait appris les projets de campagne des Grecs de Missolonghi craignit, si ceux-ci réussissaient, que le pouvoir de son concurrent Mavrocordato ne fût renforcé. Il envoya des émissaires pour détacher les Souliotes de Byron. Des rumeurs imbé- ciles coururent : Mavrocordato devait vendre le pays aux Anglais ; Lord Byron n'était pas un Anglais, mais un Turc sous un faux nom. Au moment où l'on réglait les derniers détails de l'attaque, les Souliotes, poussés par des agents de Colocotronis, exigèrent soudain que l'on nommât parmi eux deux généraux, deux colonels, deux capitaines et un grand nombre d'autres officiers. Sur trois à quatre cents Souliotes, cent cinquante eussent été payés comme officiers. Byron se mit en colère et dit qu'il ne voulait plus rien avoir à faire avec les Souliotes. Le 15 février, il réunit les chefs et leur annonça qu'il les renvoyait. Mais il était navré. C'était la fin du plan de campagne dans lequel, pendant tout l'hiver, il avait mis son espoir.

Vers le soir comme, après cette difficile journée, il plaisan- tait avec le colonel Stanhope, il se plaignit d'avoir soif et se fit apporter du cidre. Il le but, se leva, chancela et tomba dans les bras de Parry. Son visage était défait, sa bouche tordue, son corps secoué par de violentes convul- sions. Au bout de deux minutes, il revint à lui et ses premiers mots furent : « Est-ce que ce n'est pas dimanche? » On lui dit que oui. « Ah! dit-il, le contraire m'eût étonné. » Le dimanche était un de ses jours néfastes.

Le docteur Bruno voulut le saigner, mais l'idée de laisser prendre son sang inspirait à Byron, comme à certains êtres primitifs, une horreur insurmontable. Bruno, affolé, se tor- dit les mains, puis lui mit des sangsues aux tempes, et fut incapable ensuite d'arrêter l'hémorragie. Tita et Fletcher coururent au dispensaire chercher un docteur Millingen, Allemand qui était au service du gouvernement grec. Avec une pierre caustique celui-ci parvint, non sans mal, à refermer la veine. Byron, l'esprit encore confus, mur- murait : « En ce monde, tout n'est que souffrance... »

Autour de lui Gamba, Fletcher, Tita, Bruno avaient perdu la tête. Tous se demandaient ce qu'avait été cet accès. Épilepsie ou apoplexie? Les médecins croyaient plutôt reconnaître un accident épileptiforme, suite de sa maladie de Venise. Mais tandis qu'ils discutaient, alors que Byron avait à peine repris connaissance, on apprit que les Souliotes, mutinés, marchaient sur le Sérail. Gamba, Parry, Stanhope durent courir dans la nuit, sous la pluie, par ces rues boueuses où il fallait sauter de pavé en pavé. La brigade d'artillerie fut appelée aux armes. Deux soldats ivres pénétrèrent jusque dans la chambre où Byron, faible et encore à demi inconscient, reposait. « Il ne comprenait pas ce qu'ils disaient. Il était impuissant et seul. Autour de lui, les cris aigus de Bruno tranchaient sur le bruit. Bruno était déjà en larmes. Dans la chambre humide et mal éclairée, Byron, revenant à lui, percevait graduelle- ment un vague abîme de confusion et de terreur. Et par-dessus tout, basse éternelle, venait le son de la pluie qui tombait sur le toit sans arrêt. »

La semaine qui suivit fut triste. Byron, depuis qu'on avait prononcé devant lui le mot d'épilepsie, craignait pour sa raison. Il continuait à éprouver des vertiges et des sensa- tions nerveuses désagréables qui, disait-il, ressemblaient à de la crainte, bien qu'il sût n'avoir aucune cause d'alarmes. « Croyez-vous, dit-il à Millingen, que je souhaite la vie? J'en suis dégoûté de tout cœur, et je bénirai l'heure où j'en sortirai. Pourquoi la regretterais-je? Quel plaisir peut-elle me donner? Peu d'hommes ont vécu autant que moi. Je suis, à la lettre, un jeune vieillard. A peine arrivé à l'âge d'homme, j'avais atteint le sommet de la gloire. Le plaisir, je l'ai connu sous toutes les formes sous les- quelles il peut se présenter. J'ai voyagé, j'ai satisfait ma curiosité, j'ai perdu toutes mes illusions... L'appréhension de deux choses hante maintenant mon esprit. Je me vois mourant lentement sur un lit de torture, ou terminant mes jours comme Swift – un idiot grimaçant! Plût au Ciel que le jour fût arrivé, où, me jetant l'épée en main sur un détachement turc, je rencontrerai une mort immé- diate et sans douleur. »

Une lettre de Lady Byron transmise par Augusta et lui donnant sur sa fille Ada tous les détails qu'il avait demandés arriva tout de suite après la crise. Elle fit plaisir à Byron. Annabella le nommait sans horreur, et elle répondait à toutes ses questions. Il avait écrit : « Est-elle sociable ou solitaire? Taciturne ou bavarde? Aime-t-elle à lire ou non?... Est-elle passionnée? J'espère que les dieux l'ont faite tout, sauf poétique – c'est assez d'un tel fou dans une famille. » Les réponses étaient rassurantes; Ada était grande, robuste, elle préférait la prose à la poésie, elle avait du goût pour la mécanique et son occupation préférée était de construire des petits bateaux. Reverrait-il jamais ces trois femmes? « Très chère Augusta, écrivit-il, j'ai reçu, il y a quelques jours, votre lettre et la note de Lady Byron, sur la santé d'Ada et je vous en suis très reconnaissant, car elles m'ont été d'un grand réconfort et j'en avais besoin, ayant été récemment malade... »

Quatre jours après l'accident de Byron, le lieutenant Sass, bon officier suédois qui était arrivé avec Parry, fut tué par un des Souliotes, qu'il avait voulu empêcher de pénétrer dans l'arsenal. Ce n'était qu'un malentendu entre deux hommes qui ne parlaient pas la même langue, mais cette Tour de Babel devenait sanglante.

Le meurtre de Sass acheva de décourager les artificiers anglais. Déjà la boue et la misère de Missolonghi, un léger tremblement de terre, les soldats barbares, les avaient épouvantés. Pris de panique, ils demandèrent d'être embarqués pour l'Angleterre. Byron essaya de les rassurer, mais le colonel Stanhope leur dit « qu'il ne pouvait affirmer positivement que leurs vies fussent en sûreté ». « J'aimerais bien savoir, grogna Byron, où la vie de l'homme est en sûreté, que ce soit ici ou ailleurs. » Un de ces mécaniciens, propagandiste wesleyen, était arrivé chargé de Bibles en grec moderne. En partant, il laissa sa précieuse cargaison à Byron, en le priant de distribuer ces livres aux Grecs, ce que Byron fit avec conscience. Il trouvait un certain humour tragique à voir toutes les responsabilités, militaires, politiques, religieuses, confiées l'une après l'autre à sa faible carcasse.

Les habitants de Missolonghi effrayés, eux aussi, par le meurtre de Sass, exigèrent le renvoi des Souliotes. Pour obtenir leur départ, il fallut leur payer l'arriéré de leur solde, trois mille dollars. Naturellement Byron dut les avancer. En trois mois, il avait dépensé à Missolonghi 59 ooo dollars, et pour quel résultat? « Il n'y avait plus de Souliotes pour servir de sentinelles au dépôt de munitions, plus d'ouvriers pour faire des munitions, plus de munitions pour armer les soldats, plus de soldats pour se servir des munitions si on avait pu en produire. » « Je commence à craindre, dut avouer Byron à Gamba, de n'avoir rien fait ici que perdre mon temps, mon argent, ma patience et ma santé ; mais j'y étais préparé : je savais que notre chemin ne serait pas semé de roses, et que je devais être prêt à rencontrer déception, calomnie et ingratitude. »

Le colonel Stanhope, qui était absurde mais juste, recon- nut que Byron se conduisait avec une admirable fermeté. Il l'écrivit au comité et Hobhouse dit avec indulgence : « Il a toujours été ainsi dans les moments de crise. » Byron restait même fidèle à son goût pour les plaisanteries de collège. Parry ayant été effrayé par le tremblement de terre, Byron, quelques jours plus tard, organisa un cataclysme artificiel, en ordonnant à cinquante hommes cachés dans la cave de secouer la maison, qui, pas très solide, vacilla, tandis qu'on roulait des obus à l'étage supérieur pour compléter l'illusion. Parry s'enfuit et Byron s'amusa beaucoup.

Mais souvent, malgré son humour, il était découragé. Sa vie avait toujours été soumise à un rythme : attaque coura- geuse contre l'univers; découragement quand l'univers provoqué lui renvoyait les coups avec une force irrésis- tible. Comment faire un travail utile avec des hommes qui avaient horreur de tout travail? La situation de la ville était précaire. Les remparts, en mauvais état, auraient dû être reconstruits. Dans les fossés, on voyait de vieux canons turcs qu'il eût été facile de relever et d'employer. La petite île qui fermait l'entrée de la lagune était à peine défendue. Que fût-il arrivé si un vaisseau turc s'en était emparé et avait envoyé quelques canonnières sur la lagune ? Cela eût suffi pour réduire Missolonghi. Byron et Parry percevaient les dangers et souhaitaient agir. Mais Mavrocor- dato, hésitant, languissant, n'arrivait pas à faire travailler ses hommes. Tantôt l'on manquait d'argent, tantôt c'était la fête d'un saint, tantôt les chefs ne s'entendaient pas entre eux. Quelquefois, quand les Grecs lui disaient qu'il leur aurait fallu un roi, Byron pensait qu'ils n'avaient

pas tort. Mais le colonel Stanhope, qui voulait leur imposer la constitution des cantons suisses, s'indignait.

En fait, le seul événement favorable de ces mauvais jours fut le départ du colonel typographique. Il partit pour Athènes, non sans avoir fondé un nouveau journal hebdo- madaire, le Greek Telegraph, en trois langues. A Athènes, il retrouva, dans l'état-major d'Odysseus, Trelawny, plus bandit que jamais. Il avait adopté le costume souliote et s'était fait un harem d'une dizaine de femmes ; Odysseus, lui-même lui avait donné une de ses sœurs. Depuis ce mariage, Trelawny avait une admiration passionnée pour l'ancien chef de brigands. « Un être prodigieux, disait-il, brave, intelligent et noble. » Odysseus, qui savait prendre chaque homme par son faible, ne fut pas moins adroit avec Stanhope. Il trouva la constitution suisse parfaite, se dit bon démocrate, se moqua du titre de prince de Mavro- cordato, et parut s'intéresser vivement aux doctrines de Bentham. Stanhope écrivit à Byron : « J'ai été constam- ment avec Odysseus. C'est un esprit très solide, un bon cœur; il est aussi brave que son épée... Il met toute sa confiance dans le peuple. Il est partisan d'un gouvernement fort et d'un droit constitutionnel... Il a établi ici deux écoles et m'a permis d'y installer une imprimerie. » Trelawny et Stanhope désiraient vivement qu'un congrès réunît, à Salona, Mavrocordato et Odysseus. Il serait possible de les réconcilier et sans doute offriraient-ils alors à Byron le titre de gouverneur général de la Grèce.

Byron fut tenté. Mavrocordato, méfiant, craignait que le seul but d'Odysseus ne fût de l'amener, lui, dans une embuscade et de s'assurer de la personne de Byron. Mais Byron désirait se rendre à cette entrevue. Il avait besoin de s'arracher, pour quelques jours, au cauchemar de Missolonghi : demandes d'argent incessantes, réclamations sur les rations, le pain si mauvais « qu'il faudra pourtant bien, disait-il, se procurer un boulanger pour remplacer le briquetier qui l'a cuit jusqu'ici », une menace de peste, une attaque de la ville par les tribus voisines. Dans cet enfer il avait jusqu'alors gardé son courage, mais ses nerfs étaient à vif.

Le 9 avril, il reçut des lettres d'Angleterre qui donnaient de bonnes nouvelles de l'emprunt grec; près de deux mil- lions et demi avaient été souscrits; il allait pouvoir organiser une nouvelle brigade d'artillerie et un corps d'infanterie de deux mille hommes. Ce jour-là, ragaillardi par les nouvelles, il décida de monter à cheval avec Gamba, bien que le temps fût menaçant. A trois milles de la ville, il fut surpris par la pluie. Au retour, quand ils arrivèrent à la cabane du pêcheur Ghazis où leur bateau les attendait, Gamba dit qu'il était imprudent de rester immobile dans un canot avec des vêtements mouillés, que pour une fois il serait plus sage de revenir à cheval. « Je ferais un joli soldat, dit Byron, si je m'occupais de semblables bêtises! » Ils quittèrent donc leurs chevaux et gagnèrent Missolonghi en bateau, par la lagune.

Deux heures après son retour, Byron fut saisi d'un frisson, se plaignit de fièvre et de douleurs rhumatismales. Le soir, Gamba le trouva étendu. « J'ai très mal, dit-il. La mort m'est indifférente, mais je ne puis supporter la douleur. » Le lendemain, il fit chercher Parry et lui raconta le succès de l'emprunt ; ensemble, ils préparèrent un plan de subven- tions pour la campagne d'été. Byron avait l'intention de payer lui-même le corps d'artillerie, d'équiper deux bateaux et d'acheter à ses frais des canons de montagne. Le soir, bien qu'il eût de la fièvre, il parla gaiement avec le doc-teur Millingen. Puis, il devint pensif et rappela l'histoire de Mrs Williams. Quand ses visiteurs l'accusèrent de supers- tition, « en vérité, leur dit-il, je trouve également difficile de savoir que croire et ne pas croire en ce monde ». Dans la nuit, il fit demander Bruno et lui dit qu'il avait des frissons. Bruno, puis Millingen, proposèrent de le saigner, mais il refusa en disant : « N'avez-vous d'autre remède que la sai- gnée? Il y a plus d'hommes qui meurent de la lancette que de la lance. »

Millingen lui fit remarquer que la saignée était dange- reuse pour les maladies nerveuses, non pour les maladies inflammatoires. « Qui est nerveux, répondit-il avec irrita- tion, si je ne le suis pas? Enlever du sang à un malade ner- veux, c'est comme si vous relâchiez les cordes d'un instru-ment de musique qui est déjà faux parce que ses cordes sont insuffisamment tendues. Vous savez vous-même combien j'étais faible avant de tomber malade. En me saignant, vous augmentez cette faiblesse, et vous me tuerez inévitablement. »

Un violent ouragan, accompagné de sirocco, envelop- pait Missolonghi. Des torrents de pluie tombaient. Parry, qui voyait Byron très malade et eût souhaité l'envoyer à Zante pour qu'il fût mieux soigné, dut y renoncer, aucun navire ne pouvant prendre la mer. Pendant quelques jours, les médecins s'obstinèrent à dire que la maladie n'était qu'un refroidissement sans gravité. Fletcher était d'un autre avis : « Je suis sûr, My Lord, disait-il, que vous n'avez jamais eu une attaque si sérieuse. – Je ne le crois pas non plus », dit Byron.

Le 15, il eut une longue conversation avec Parry. « J'ai eu d'étranges sensations, lui dit-il, mais ma tête est mieux maintenant; je n'ai pas de pensées sombres, je crois que je me remettrai. Je suis tout à fait de sang-froid, mais quelquefois une mélancolie passe sur moi. » Puis il lui dit : « Je suis convaincu du bonheur de la vie domestique. Il n'y a pas sur terre un homme qui respecte une femme vertueuse plus que je ne le fais, et la perspective de me retirer en Angleterre avec ma femme et Ada me donne une idée de bonheur telle que je n'en avais jamais connu auparavant. La retraite sera excellente pour moi, de qui la vie a été comme un océan dans l'orage. » Puis il parla de Tita, qui avait été admirable et n'avait pas quitté sa chambre pendant plusieurs jours, de Bruno, qu'il aimait bien mais trouvait trop agité. Il parla aussi de religion : « Vous n'avez aucune idée des extraordinaires pensées qui me viennent à l'esprit quand la fièvre m'agite. Je me représente que je suis 1 un juif, un mahométan, un chrétien de chaque secte différente. L'éternité et l'espace sont devant moi; mais sur ce sujet, Dieu merci, je suis tran- quille. »

Dans la nuit, la fièvre et l'agitation augmentèrent. Il délira. Millingen et Bruno (en le menaçant d'accidents cérébraux, s'il ne se laissait saigner) obtinrent son assen- timent. Il leur jeta un de ces regards en dessous qui, au temps de Childe Harold, faisaient trembler les femmes dans les salons de Londres et dit, en tendant son bras : « Allons; je vois que vous êtes une damnée bande de bou- chers. Prenez-moi autant de sang que vous voudrez et finissons-en. »

Le 17 on le saigna deux fois. Il supplia les médecins de ne pas le tourmenter par leurs continuelles demandes de sang. Tita, effrayé par le délire de son maître, avait enlevé le pistolet et les poignards qui étaient toujours près du lit. Gamba, qui n'avait pu venir la veille, fut terrifié en le trou- vant aussi changé. Un tel flot de larmes monta à ses yeux qu'il dut sortir. Autour du lit, c'était la confusion des langues. Bruno et Tita ne parlaient qu'italien, Fletcher et Parry qu'anglais, les serviteurs grecs étaient inintelli- gibles pour tous. Byron buvait de grandes quantités de citronnade et se levait de temps à autre, avec l'aide de Fletcher et de Tita. Il était surtout obsédé par le manque de sommeil. « Je sais, dit-il à Fletcher, que sans sommeil un homme doit mourir ou devenir fou. J'aimerais cent fois mieux mourir... je n'ai pas peur de mourir. Je suis beaucoup plus préparé à la mort que la plupart des gens ne le croient. »

Le 18, il y eut une consultation de quatre médecins, avec Millingen, Bruno, Treiber (assistant de Millingen) et Lucca Vaya, le médecin de Mavrocordato. C'était le dimanche de Pâques. On avait prié les habitants de ne pas faire de bruit. Au lieu de s'aborder par le traditionnel : « Christ est ressus- cité ! » les gens de Missolonghi se disaient les uns aux autres : « Comment va Lord Byron? » Ils avaient l'habitude, ce jour-là, de tirer des coups de fusil; il fut décidé que Parry emmènerait la brigade d'artillerie à quelque distance de la ville et lui ferait faire quelques manœuvres, pour entraîner les habitants de ce côté. Des patrouilles circulaient dans les rues, pour assurer le silence autour de la maison. Les méde- cins étaient divisés; Bruno et Lucca Vaya proposaient les remèdes employés en cas de typhoïde, Treiber et Millingen voulaient continuer les sangsues et les sinapismes; ils s'opposaient à ce que Byron fût encore saigné, comme Bruno voulait le faire. « Vos efforts pour sauver ma vie, dit Byron à Millingen, seront vains. Je dois mourir; je le sens. Je ne regrette pas la vie, car je suis venu en Grèce pour terminer une existence pénible. J'ai donné à la Grèce mon argent et mon temps. Maintenant je lui donne ma vie. »

Pendant ce jour de Pâques, il put lire quelques lettres et même en traduire une, écrite en grec par le député Luriottis. Vers la fin de l'après-midi, tous ceux qui l'entouraient comprirent que la fin approchait. Fletcher et Gamba durent sortir; ils pleuraient. Tita resta, parce que Byron avait pris sa main, mais tourna la tête pour cacher ses larmes. Byron le regarda fixement et dit, à demi souriant, en italien : Oh questa è une bella scena. Puis, tout de suite, il eut un accès de délire et commença à crier comme s'il était monté à l'assaut, tantôt en anglais et tantôt en italien : « En avant! Courage! Suivez mon exemple! N'ayez pas peur. »

Dans ses moments de lucidité, il comprenait qu'il était mourant. Il dit à Fletcher : « Maintenant c'est presque fini; il faut que je vous dise tout sans perdre un moment. – Dois-je aller, My Lord, chercher une plume, de l'encre et du papier? – Oh! mon Dieu! non, vous perdrez trop de temps et je n'en ai pas à perdre, car je ne vais plus vivre longtemps. Maintenant faites attention... votre avenir sera assuré. – Je vous prie, my lord, dit Fletcher, d'en venir tout de suite à des choses plus importantes. » Byron dit alors : « Ma pauvre chère enfant ! – ma chère Ada ! – Mon Dieu! si j'avais seulement pu la voir – lui donner ma bénédiction – et ma chère sœur Augusta, et ses enfants

– et vous irez voir Lady Byron et vous lui direz – dites-lui tout – vous vous entendiez bien avec elle. »

A ce moment il parut très affecté. La voix lui manqua et Fletcher ne put plus saisir qu'un mot çà et là ; Byron conti- nua à murmurer très sérieusement pendant quelque temps des sons inintelligibles, puis, élevant la voix, il dit : « Flet- cher, si vous n'exécutez pas tous les ordres que je vous ai donnés, je reviendrai pour vous tourmenter si je puis. »

Il connaissait l'esprit craintif et superstitieux de Fletcher, et il est certain que cette menace était la dernière et faible lueur de gaieté. Fletcher, consterné, répondit qu'il n'avait pas compris un seul mot de ce que Sa Seigneurie avait dit. « Oh ! mon Dieu ! dit-il, alors tout est perdu car il est main- tenant trop tard! Est-il possible que vous ne m'ayez pas compris! – Non, My Lord; mais je vous en prie... répétez- moi vos ordres. – Je ne puis pas, il est maintenant trop tard, tout est fini. – Que la volonté de Dieu soit faite et non la nôtre », dit Fletcher, et Byron, faisant un nouvel effort, dit : « Oui, et non la mienne – je vais essayer. » Il tenta plusieurs fois de parler mais ne put que répéter : « Ma femme ! mon enfant – ma sœur – vous savez tout – vous devez dire tout – vous connaissez mes désirs. »

Après cela il devint de nouveau difficile de le comprendre. Il prononçait des noms, des chiffres; il parlait tantôt en anglais et tantôt en italien. Parfois il disait : « Pauvre Grèce

– pauvre ville – mes pauvres serviteurs », puis : « Pour- quoi n'ai-je pas su cela plus tôt? » et une autre fois : « Mon heure est venue! Je ne crains pas la mort, mais pourquoi n'ai-je pas été chez moi avant de venir ici? » Plus tard il dit en italien : « Io lascio qualche cosa di caro nel mondo... Je laisse quelque chose de cher au monde. »

Vers six heures du soir il dit : « Maintenant je veux dor- mir », et se tournant, tomba dans un sommeil duquel il ne se réveilla plus. Il semblait incapable de remuer un membre mais ceux qui le regardaient constataient des symptômes de suffocation. Des râles sortaient de sa gorge. De temps à autre Fletcher et Tita soulevaient sa tête. Les médecins lui mirent des sangsues pour le tirer de cette léthargie. Le sang coulait le long de son visage. Il resta dans cet état vingt-quatre heures. Le soir du 19, au crépuscule, Fletcher, qui veillait près de son maître, le vit ouvrir les yeux et les fermer aussitôt. « My God! dit-il. I fear his Lordship is gone... » Les docteurs prirent le pouls. « Vous avez raison, dirent-ils, il est mort. »

Depuis quelques instants, un terrible orage s'était abattu sur Missolonghi. La nuit tombait; éclairs et coups de ton- nerre se succédaient dans l'obscurité. La brève lueur des éclairs dessinait au loin, sur la lagune, la silhouette sombre des îles. La pluie, balayée par le vent, battait les vitres des maisons. Les soldats et les bergers qui s'y étaient réfugiés ignoraient encore la funèbre nouvelle, mais ils croyaient, comme leurs ancêtres, que des prodiges accompagnaient la mort d'un héros et, remarquant la violence inouïe du ton- nerre, se disaient entre eux : « Byron est mort. »

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