Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 29 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Troisième Partie

 

Life as it flows is so much time wasted and nothing can ever be recovered or truly possessed save under the form of eternity, which is also the form of art.

SANTAYANA.

 

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CHAPITRE XXVI

 

CORTÈGE D'UN CŒUR SANGLANT

 

Une fois de plus sur les eaux ! Une fois de plus !

Et les vagues bondissent sous moi comme un coursier

Qui reconnaît son maître...

Déjà la douleur de l'exil était projetée en un nouveau Childe Harold. Cet échec, cette honte, cette écume de haine, Augusta condamnée, toute l'Angleterre hostile, il n'avait que trop pensé à ce drame; il y avait pensé jusqu'à ce que son cerveau ne fût plus qu'un « tour- billon de démence et de flamme ». Il avait besoin de se réfugier dans une retraite solitaire et pourtant peuplée d'esprits; de créer « et de vivre en créant une vie plus intense ». Qu'était-il, lui, George Gordon Byron, en cet avril de 1816? Rien. Tendre et méchant, triste et joyeux, raisonnable comme Voltaire et fou comme le vent...

Que suis-je, moi? Rien : mais non pas toi,

Ame de ma pensée !

Pour redevenir Byron il fallait redevenir Harold; le Pèle- rinage aurait un troisième chant.

Exilé par lui-même, Harold erre à nouveau,

Sans un reste d'espoir, mais d'une humeur moins sombre ;

Le fait même de savoir qu'il a vécu en vain,

Que tout est terminé pour lui jusqu'à la tombe,

Donne à son désespoir un masque plus souriant.

Et tandis qu'au fond du creuset des strophes, les sombres pensées tournaient, broyées par l'invisible ouvrier qui cher- chait pour elles une forme, à la surface un gentleman anglais, hautain et gai, se divertissait avec le docteur « Polly-Dolly » des incidents du voyage. Ce Byron-là, dès la première étape (qui fut Ostende), devint, comme jadis à Valenciennes le capitaine son père, l'amant de la femme de chambre de l'auberge. Polidori, l'œil fixé sur les cinq cents livres de Murray, commença son journal de Belgique : « Anvers : Sommes allés au café et avons vu tout le monde jouer aux dominos. Lu le Times, jusqu'au numéro du 23 avril... Femmes plus jolies ici, madones à toutes les fontaines... Van Dyck, à mon avis, très supérieur à Rubens. –Bruxelles: Les Anglaises sont les seules jolies femmes de Bruxelles. Indécence publiquement exhibée sur les monuments pu- blics; fontaines où des hommes vomissent avec un effort un flot d'eau; pire encore... » Byron, toujours plus ému par les émotions du souvenir que par les spectacles eux- mêmes, ne désira voir que Waterloo. Là s'était écroulée sa petite pagode. A Bruxelles, la veille de la bataille, avaient dormi quelques-uns de ses amis, êtres jeunes, gais, destinés à mourir le lendemain ; ici la chaste Lady Frances avait, pendant une sanglante veillée, fait les doux yeux à Wellington. « La rumeur d'un festin avait troublé la nuit. » Puis le canon...

Ils louèrent une calèche pour aller jusqu'à Waterloo. Elle s'enlisa et « une damnée roue refusa obstinément de conti- nuer la rotation convenue ». Byron dut boitiller sur le champ de bataille, au bras du docteur, cherchant des osse- ments. Un fermier lui vendit un cheval de cosaque, sur lequel il continua sa promenade. Des fleurs poussaient, les champs étaient déjà labourés. « Si l'on n'avait rencontré à chaque pas des enfants importuns et insistants, qui offraient des boutons d'uniforme, on n'aurait vu là aucun signe de guerre. » Byron et Polidori gravèrent leurs noms dans la chapelle de Hougoumont. Byron décrivit la bataille à son compagnon, louant le courage des Français. Puis il s'éloigna seul et médita. Dans ce banal décor, en un seul jour, la plus belle des destinées humaines avait sombré. Donc l'action était aussi vaine que la gloire. « Qu'on le gagne ou le perde, ce monde est sans valeur. » Seule sagesse : la retraite, le silence, le mépris. « Mais à des cœurs trop vifs le repos est l'Enfer » et Bonaparte conquiert un conti- nent, et Byron écrit Childe Harold, et les hommes s'agitent, semblables au fiévreux qui croit trouver la fraîcheur dans le mouvement et qui ne la rencontrera jamais, parce que sa fièvre est en lui... Ils quittèrent le champ de bataille vers le soir, Polidori silencieux, Byron à cheval, chantant à tue-tête un chant de cavalier turc.

La France leur étant fermée, ils descendirent vers la Suisse par la vallée de la Meuse et celle du Rhin. L'impé- riale voiture de Byron attirait les mendiants. « Donnez-nous quelque chose, monsieur le chef de bataillon! – Un sou, monsieur le Roi des Hanovriens! » Les titres amusèrent Byron et remplirent de joie le cœur de son médecin. « Je suis avec lui sur un pied d'égalité ; partout en voyage nous sommes traités exactement de la même façon. »... « Après tout, dit-il un jour à Byron, qu'est-ce que vous pouvez faire de plus que moi? – Puisque vous me forcez à vous le dire, répondit Byron, je crois qu'il y a trois choses que je puis faire et pas vous. » Et Polidori le défiant de les citer : « Je puis, dit Lord Byron, traverser cette rivière à la nage; je puis éteindre une chandelle d'un coup de pistolet à vingt pas ; et j'ai écrit un poème dont on a vendu quatorze mille exemplaires en un jour. » Quant à l'érudit Fletcher, comme l'appelait Hobhouse, il était ravi, jugeant que le Rhin entre Coblentz et Mayence rappelait certaines vallées d'Albanie, mais que la nourriture était meilleure. Il engrais- sait.

Partout les voyageurs trouvaient des traces de l'Empe- reur. « Qui a bâti ce monument, tracé cette route, creusé ce canal? demandaient-ils. – Napoléon », répondaient chaque fois les paysans. Byron, amateur de coïncidences, se réjouis- sait de trouver sur tous les édifices les initiales : N. B. – Noel Byron.

Roches couvertes de châteaux, pentes chargées de vignes... Ces paysages si gais de la vallée du Rhin évoquaient pour lui Augusta. Dans l'univers mythique de Byron, elle était la Fidélité dans le Malheur. Il lui écrivait avec une tendresse passionnée. Il composa pour elle un poème : « Le roc de Drachenfels, que couronne un château... » Il lui disait qu'il aurait aimé à vivre avec elle en cet endroit qui aurait été un des plus beaux du monde.

Si tes chers yeux, suivant les miens,

Pouvaient charmer ces bords du Rhin.

Il lui envoya ce poème avec des fleurs qu'il avait fait sécher pour elle. Mais Augusta était déjà beaucoup plus loin de lui qu'il ne pensait.

Ils traversèrent le champ de bataille de Morat, où les Suisses avaient battu Charles de Bourgogne. Les ossements des morts étaient encore répandus sur le sol ; Byron, fossoyeur pensif de la gloire, en acheta quelques-uns pour Murray. Enfin, le 25 mai 1816, il arriva sur les bords du lac de Genève et descendit à l'hôtel Dejean, à Sécheron. Sur le bulletin que devaient remplir les voyageurs il écrivit son âge : cent ans.

A ce même hôtel était descendue, quelques jours plus tôt, la jeune fille qui avait été, en Angleterre, la dernière maî- tresse de Byron, Claire Clairmont. Elle était accompagnée de la fille du second mari de sa mère, Mary Godwin, et d'un jeune homme, amant de cette « sœur », qui était Percy Bysshe Shelley. Byron n'avait jamais vu Shelley, mais avait lu un poème écrit par celui-ci, La Reine Mab, et l'avait admiré. Claire présenta les deux hommes l'un à l'autre. « Journal de Polidori : Rencontré Percy Shelley, auteur de la Reine Mab ; modeste, timide, poitrinaire, vingt et un ans ; séparé de sa femme, entretient les deux filles de Godwin, qui pratiquent ses théories; l'une d'elles appartient à Lord Byron. »

Shelley et Byron devinrent vite très intimes. Tous deux aimaient les idées, tous deux avaient des opinions politiques libérales et considéraient Waterloo comme le début d'une ère d'odieuse réaction. Ils partageaient aussi des goûts plus simples et qui peut-être unissent les hommes davantage. Ils aimaient à vivre sur l'eau. Shelley avait déjà loué un bateau. Chaque soir Polidori, les deux poètes et les jeunes femmes allaient ramer sur le lac. Byron, agité, malheureux, goûtait la paix tranquille de ces eaux, où se reflétaient les montagnes grises du crépuscule et les premières étoiles. Un soir, comme le courant était fort et les vagues du lac dangereuses, il s'anima : « Je vais vous chanter un chant albanais, dit-il, soyez sentimentaux et donnez-moi toute votre attention. » Il poussa un cri guttural, barbare et, riant de la déception des femmes qui attendaient une mélopée orientale, déclara que c'était une exacte imitation du style des montagnards albanais. Ce soir-là, Claire et Mary le surnommèrent Albé, et le surnom lui resta dans ce petit clan. Mais plus souvent il se penchait au-dessus du bord et regardait l'eau sans par- ler. Il aimait ce silence merveilleux où l'on entend seulement Le bruit léger des gouttes qui tombent de la rame soulevée Et parfois, sur la côte, le chant monotone d'un grillon.

Si l'on abordait, Shelley, qui marchait vite, se trouvait tout de suite, malgré lui, en avant, avec les deux femmes. Byron suivait de loin, appuyé sur sa canne, boitillant et mâchonnant une strophe.

Au bout de quinze jours les Shelley prirent une petite maison de paysans, de l'autre côté du lac, et Byron loua, au-dessus d'eux, la charmante villa Diodati. C'était une maison ancienne, bien posée à mi-pente d'une colline, au- dessus de gazons et de vignes, d'où l'on avait la plus belle vue sur le lac, sur ses rives fleuries, sur Genève et sur le Jura. Demeure à la fois noble et champêtre, petite maison d'un grand seigneur, elle plut à Byron. Il adopta vite une routine de Diodati. Breakfast tardif, visite chez les Shelley, promenade sur le lac, dîner à cinq heures, si sommaire qu'il préférait le prendre seul, puis, si le temps le permettait, nouvelle promenade en bateau. S'il pleuvait, les Shelley venaient passer la soirée à Diodati et restaient quelquefois jusqu'au matin. Toute sa vie Mary devait se rappeler ces deux voix, celle de Byron, grave et musicale, celle de Shelley, ardente, aiguë. Elle aimait à les écouter les yeux fermés. Dès que l'une se taisait, l'autre reprenait.

Byron avait d'abord considéré Shelley avec un peu de méfiance hautaine. Il aimait assez, chez les autres, l'appa- rence des vertus sociales; il n'avait pour Claire ni estime ni amour, et il avait été tenté, à cause d'elle, de mépriser Shelley, connu par elle. Mais, bon juge d'esprits, il avait vite admiré en Shelley une intelligence plus vive encore que celle de Matthews ou de Hobhouse. Aux questions que, depuis l'enfance, Byron posait à l'Univers, Shelley appor- tait, de sa voix perçante, des réponses subtiles et nouvelles. « Qui a créé ce monde mauvais? demandait Byron. Un Dieu ou un Démon? » Idéaliste athée, Shelley répondait que Dieu et le Diable sont des projections de tendances humaines. Le Mal n'était pas pour lui, comme pour Byron, un élément nécessaire de la nature humaine. « Aux purs toutes choses sont pures. » Jupiter, créateur de haine, devait son existence à ce qui reste de haine dans le cœur de Prométhée. Le Diable des chrétiens devait la sienne à la méchanceté de certaines âmes. Le Mal existait, mais

non dans la nature; il était cette laideur artificielle, « conventionnelle », que créent les hommes réunis en société et que l'on trouve dans le mariage, dans les soldats, dans les juges et dans les monarques. La seule réalité naturelle était, aux yeux de Shelley, la Beauté, qui se reconnaissait à l'harmonie, et que l'on trouvait éparse dans les beaux soirs sur le lac, dans les oiseaux, dans les étoiles, dans les visages des femmes.

Byron, très peu métaphysicien, à demi séduit, à demi moqueur, écoutait l'exposé suraigu de ce panthéisme de l'Amour. Puis, son tour de parler venu, il exposait une doc- trine plus sombre, « méthodiste, calviniste, augustinienne ». Non, les choses n'étaient pas si simples que les voulait, que les croyait Shelley. Le Mal existait, c'était le péché. Dans sa propre âme, il trouvait le spectacle d'un conflit dont il n'apercevait pas la solution. Il avait apporté le désastre à plusieurs femmes, bien qu'il aimât les unes et respectât les autres. Il savait bien, lui, que les hommes sont complexes et malheureux. Shelley, trop pur, ne connaissait ni les hommes ni les femmes. Moins lucide que Byron, moins sévère peut-être à l'égard de lui-même, quand il avait succombé à la tentation, il l'avait baptisée vertu. Byron avait l'esprit beaucoup trop précis pour pouvoir envelopper ses fautes des brouillards dorés de la doctrine. Il savait que l'homme n'est pas bon. En politique, il était d'accord avec Shelley pour souhaiter la liberté des peuples, mais il ne croyait pas que, pour délivrer ceux-ci, des paroles vagues et généreuses fussent suffisantes. Il souhai- tait l'action héroïque, mais une action définie, pour tel peuple connu, visible. Son horreur de la société était toute différente de celle qu'éprouvait Shelley. Shelley, idéaliste jusque dans ses dégoûts, méprisait un Monde imaginé par lui, et ne connaissait pas le Monde charnel. Byron, réaliste, fuyait une société qu'il avait souhaité conquérir. Il disait : « Je n'ai pas aimé le monde et le monde ne m'a pas aimé », mais il le regrettait. Pour Shelley, la vie était un problème simple : lutte entre les puissances du Bien qui, croyait-il, régnaient en lui, et un monde tout extérieur à lui. Il n'était pas divisé contre lui-même ; il ne connaissait qu'un Shelley. Byron connaissait plusieurs Byron et, pour lui, le conflit était intérieur. Conflit entre le Byron de Mary Chaworth et le Byron de Lady Melbourne, entre le Sentimental et le Cynique, entre l'orgueil et la ten- dresse, entre le Conformiste et le Révolté, entre l'un des plus généreux et l'un des plus cruels des êtres. L'inflexible Destin qui l'avait contraint à des actions si regrettées n'était pas une création de son esprit. Il ne croyait pas, comme Shelley, à la toute-puissance de l'homme pour recréer l'univers, il reconnaissait l'existence, autour de lui, de forces divines et diaboliques. Shelley, sur les livres d'auberge, faisait suivre son nom du mot : athée. Pour Byron, le Créateur existait, mais la Création était mauvaise. Caïn avait raison de se plaindre du Dieu des Juifs, Pro- méthée de maudire Jupiter, et lui, George Gordon Byron, victime innocente de la fatalité de son sang, il appartenait, lui aussi, à la race des grands révoltés.

Ainsi les deux voix alternaient. Byron, tout en reconnais- sant à Shelley les plus hautes vertus, était quelquefois irrité par sa méconnaissance des problèmes réels. Shelley se plaignait à Mary du caractère mondain aristocratique qu'avait conservé la pensée de Byron. Mais ils étaient deve-nus si inséparables que Polidori, jaloux de la place qu'avait prise Shelley dans la vie de Byron, voulait le provoquer en duel.

Hobhouse avait eu raison quand il conseillait à Byron de ne pas emmener Polly-Dolly. Le petit docteur était devenu insupportable. Il prétendait se mêler aux conversations les plus élevées et les gâtait. Il avait avec les habitants de Genève des querelles que Byron devait apaiser. Byron était avec lui d'une patience extraordinaire, l'appelait « l'enfant et enfantin docteur Polly-Dolly » et disait qu'une grande partie de sa vie se passait à soigner son médecin.

Vers le 2 juin, Shelley et Byron partirent pour faire ensemble le tour du lac et purent heureusement laisser à Diodati le docteur Polidori qui s'était foulé le pied. Pen- dant ce voyage les deux poètes furent surpris par une tem- pête, au large de la MeiÛerie. Byron avait déjà enlevé ses vêtements et, comme Shelley ne savait pas nager, offrait de le sauver. Shelley refusa, s'assit tranquillement au fond du bateau et déclara qu'il coulerait sans essayer de lutter.

Ils parcoururent ensemble le pays de Rousseau, assez contents l'un de l'autre, bien que leurs rythmes de vie fussent différents. Shelley, levé avec le soleil, courait les sentiers des montagnes; Byron se levait vers midi et n'aimait pas marcher. Mais ils se plaisaient à relire La Nouvelle Héloïse, au milieu des paysages qui y étaient décrits. Us furent très frappés par le château de Chillón. «Je n'ai jamais vu, écrivit Shelley, un monument plus terrible de cette tyrannie froide et inhumaine que l'homme trouve plaisir à exercer sur l'homme. » Dans le cachot de Bonnivard où Byron grava son nom, ils se firent raconter l'histoire de cette victime des tyrans et Byron, en une seule nuit, écrivit Le Prisonnier de Chillón, tandis que Shelley composait Y Hymne à la Beauté intellectuelle. Byron ajouta pendant ce voyage de nombreuses strophes à Childe Harold. Certaines étaient sur Rousseau, sur Clarens, « doux Clarens, lieu de naissance du véritable amour », d'autres sur le Lausanne de Gibbon et sur le Femey de Voltaire. Dans le jardin de Gibbon, Byron cueillit un rameau de l'acacia sous lequel Gibbon était venu voir le mont Blanc, après avoir écrit la dernière phrase de son livre. Shelley refusa de l'imiter, craignant d'outrager le nom, plus grand, de Rousseau.

L'influence de Shelley sur Byron grandit pendant ce voyage. Il lui administra « des doses de Wordsworth ». Byron avait toujours refusé de lire Wordsworth. Mais dans ce décor, apaisé et conquis par la douceur du lac, il prit goût à une poésie où il retrouvait l'amour panthéistique qui était la religion de Shelley. Sous cette double influence, des thèmes, pour lui nouveaux, apparaissaient dans les vers qu'il écrivait alors. Au « vanité des vanités » qui for- mait la basse profonde de toute poésie byronienne se mêlaient des notes plus douces. Peut-être après tout la vie n'était-elle pas entièrement haïssable. Au bord de ces eaux paisibles, regardant ces montagnes si belles, Harold lui-même croyait trouver la paix. Solitude et nature, c'était peut-être le secret d'un bonheur qu'il avait jus- qu'alors jugé impossible.

Je ne vis plus en moi-même, mais je deviens

Un fragment de tout ce qui m'entoure;

Les hautes montagnes pour moi sont comme un sentiment...

La forme restait celle de Byron; les contours gardaient leur netteté précise. Mais, sous la forme liquide et lente de Wordsworth, c'était bien l'essence de sa vision du monde. La voix aiguë et ardente avait tracé son sillon dans la pensée de Byron et quelquefois, le soir surtout, quand le ciel et la terre étaient si tranquilles, Byron, regardant sur l'eau le reflet des étoiles et l'ombre immense des mon- tagnes, croyait sentir palpiter vaguement des forces bien- veillantes et mystérieuses. Mais de telles pensées, dans son âme, ne pouvaient être que passagères. « Oublier son iden- tité, se perdre dans la beauté du Tout », était-ce possible pour le Grand Égoïste?

Au cours d'un voyage, le déroulement rapide des scènes et des tableaux pouvait lui faire oublier un instant son drame intérieur. Dès qu'il retrouva la paix réglée de Diodati il y recréa ses fantômes. Pourtant la vie réelle était si simple. Qu'était-ce, la vie? Ces pentes gazonnées, ce lac tranquille. Elle était bien loin, la chambre de Piccadilly, souillée de bouteilles vides et d'huissiers. Les absents sont comme des morts pour nous. Ils sont comme les morts des ombres pâles; comme ceux des morts, nous oublions leurs traits. Mais, comme les morts, les absents nous hantent et étendent autour de nous leurs linceuls. Mary-Ann... Augusta... Annabella... Comme au temps du Corsaire « la pensée courait à travers tout – oui, à travers tout ». Il avait fait beaucoup de mal et ne se croyait pas coupable. Son âme d'adolescent avait été généreuse; la méchanceté humaine avait fait de lui un monstre. Que de vertu gâchée! L'injustice et la cruauté du Destin l'indi-gnaient. Dans un délire conscient, il évoquait les uns après les autres tous les éléments de ce destin... Annesley...

La colline

Était couronnée d'un diadème

D'arbres plantés en cercle...

Il écrivit un long poème sur ses amours d'enfance, Le Rêve. C'était curieux, cette impuissance à se délivrer d'une aven- ture si petite... Des stances à Augusta :

Bien que le jour de ma destinée soit passé,

Et que l'étoile de mon sort décline,

Ton doux cœur se refuse à voir

Les fautes que tant d'autres ont su trouver;

Bien que ton âme connaisse ma douleur,

Elle a accepté de la partager,

Et l'amour, que mon esprit a voulu peindre,

Il ne l'a jamais trouvé qu'en toi...

Bien qu'humaine, tu ne m'as pas trompé,

Bien que femme, tu ne m'as pas abandonné,

Bien qu'aimée, tu t'es gardée de me faire du mal,

Bien que calomniée, tu n'as pas été ébranlée...

Que devenait-elle, Augusta, au-delà des mers? Il ne savait. Le lac aux eaux argentées, sous ses fenêtres, lui rappelait le lac de Newstead. Sur d'autres rives bordées de roseaux il avait été heureux avec elle. Il lui écrivait des lettres touchantes : « Ne soyez pas mal à votre aise et ne vous haïssez pas vous-même. Si vous haïssez l'un de nous, que ce soit moi – mais ne le faites pas – cela me tuerait. Nous sommes les dernières personnes du monde qui devions ou puissions cesser de nous aimer... » « ... Quel imbécile j'ai été de me marier – et vous pas si sage, ma chère. Nous aurions pu vivre seuls si heureux – vieille fille et célibataire ; je ne trouverai jamais personne comme vous – ni vous (si vaniteux que cela puisse sembler) quelqu'un comme moi. Nous sommes faits pour passer nos vies ensemble, et c'est pourquoi – nous – ou du moins je suis – éloigné par les circonstances du seul être qui aurait jamais pu m'aimer, ou auquel j'aurais pu me sentir attaché sans réserves... Si vous étiez au moins une nonne, et moi un religieux – nous aurions pu parler à travers un grillage et non par- dessus une mer. Peu importe – ma voix et mon cœur sont toujours à toi. »

Elle ne répondait guère; dans ses lettres obscures, haletantes, elle disait qu'elle voyait beaucoup Annabella, qu'Annabella était trop bonne pour elle... Très bonne, Lady Byron? Umph! Cela le surprenait. Dans sa galerie de personnages symboliques, Annabella devenait l'Epouse Impitoyable, sa « Clytemnestre morale ». Mme de Staël, qui habitait sur l'autre rive, à Coppet, et chez laquelle il allait assez souvent, aurait voulu le réconcilier avec Annabella; elle lui avait fait écrire une lettre, mais il savait que cela était vain. Annabella avait brisé son cœur; ce cœur dont il se plaisait jadis à dire qu'il était aussi dur que le talon d'un Highlander, il avait maintenant l'impression qu'un élé- phant l'avait piétiné.

Certes il avait eu des torts envers Lady Byron, mais elle était sa femme, elle l'avait épousé « pour le pire et le meilleur », elle n'était pas « marquée par la Providence » pour le frapper... Les Destinées le vengeraient un jour. Parmi les déesses antiques, il n'en était pas qu'il honorât autant que Némésis, la Vengeance des Dieux. Il prophéti- sait mystérieusement : « Un jour ou l'autre ses actions retomberont sur sa propre tête ; non par moi, car mes senti- ments envers elle ne sont pas ceux de la Vengeance, mais notez ce que je vous dis et vous verrez si elle ne finit pas misérablement tôt ou tard. » Et, comme elle était tombée malade, il écrivit :

Donc tu étais triste – et je n'étais pas avec toi;

Donc tu étais malade, et je n'étais pas à ton chevet...

Je suis trop bien vengé ! – mais c'était mon droit ;

Quels qu'aient été mes péchés, tu n'étais pas désignée

Pour être la Némésis qui me châtierait –

La pitié est pour ceux qui ont pitié!...

Tes nuit sont bannies des royaumes du sommeil...

Tu as semé mon chagrin et tu récolteras

Une amère récolte de maux aussi réels !

Les visites à Mme de Staël étaient son seul contact avec la vie extérieure. Il admirait le petit château de Coppet, si charmant sous sa toiture brune, la cour fermée par deux tourelles, le parc romantique, la cascade, le ravin. Quelque- fois Byron rencontrait là des visiteurs anglais, qui le regar-daient comme s'il eût été le Prince des Ténèbres. Une Mrs Harvey s'évanouit à son entrée, sur quoi la fille de Mme de Staël, la douce et belle duchesse de Broglie, s'écria : « A soixante-cinq ans, c'est vraiment exagéré. » Les autres hôtes de Coppet ne l'aimaient guère. Le duc de Broglie trouvait sa conversation « assaisonnée de plaisan- teries impies et de lieux communs d'un libéralisme vul- gaire ». Mme de Staël le grondait : « Vous n'auriez pas dû faire la guerre au monde, lui disait-elle, c'est impossible. Le monde est trop fort pour un individu, quel qu'il soit. Je l'ai essayé moi-même dans ma jeunesse, mais c'est impossible. » Il semblait bien qu'elle eût raison. Byron avait voulu monter à l'assaut des sommets voilés de brouillard sur lesquels siégeaient les conventions britanniques, mais nul ne peut attaquer impunément des dieux auxquels il croit en secret, et maintenant il était là, cloué par la haine sur son rocher solitaire, Prométhée ridiculement confortable d'un maigre chœur d'Océanides godwiniennes.

Ce fut Mme de Staël qui lui apprit que Caroline Lamb venait de publier, le io mai, un roman dont il était le héros. Elle le lui prêta. Cela s'appelait Glenarvon et la page de titre portait une épigraphe prise dans le Corsaire :

Il laissait aux temps futurs un nom

Lié à une seule vertu et à mille crimes.

Byron lut le roman, non sans effort, car c'était un livre très ennuyeux. Lady Caroline y avait conté sa vie, à peine transposée. L'héroïne épousait, toute jeune, Lord Avondale, qui était William Lamb. « Si Lord Avondale avait un défaut, c'était un caractère trop grand et trop bon qui le portait à permettre à sa frivole compagne de commander et d'arran- ger toutes choses. » « Vous serez pour moi la loi, disait Lord Avondale à sa femme, vous serez ma maîtresse, mon guide, et moi un esclave volontaire. » Naturellement Lady Avondale se détachait de cet homme trop faible, et aimait Glenarvon, mélange de Byron, du Corsaire et de Lara. « Je suis dégoûté de la vie, criait Glenarvon, dégoûté de toute société, de l'amour, du sentiment. Damn it! Dont talk about it. » Lady Oxford, décrite avec sévérité, jouait son rôle : «Ellen'était plus de la première jeunesse et un certain pédantisme enlevait beaucoup de charme à sa conversation. » Lady Caroline avait été jusqu'à publier, comme lettre de Glenar- von à Lady Avondale, la véritable lettre de rupture de Byron. A la fin, elle faisait périr Glenarvon dans les flots.

Caroline désirait passionnément savoir ce que Byron pensait de son livre. Il composa un petit couplet :

I tried at Ilderim ;

Ahem!

I read a sheet of Marg'ret of Anjou;

Can you?

I turn'd a page of Webster's Waterloo ;

Pooh! pooh!

I look'd at Wordsworth's milk-white Rylstone Doe :

Hillo!

I read Glenarvon, too, by Caro Lamb –

God damn!...

Il jugea que, si la romancière avait écrit la vérité toute simple, le roman eût été plus romanesque et beaucoup plus amusant. « Quant à la ressemblance, ajoutait-il, le portrait ne peut être très bon – car je n'ai pas posé assez long- temps. »

Les absents sont comme les morts... Mais nous vivons quelquefois beaucoup plus avec les morts qu'avec les vivants. Qu'était Claire, maîtresse présente, à côté d'ombres exigeantes? Elle montait chaque soir à Diodati pour y rejoindre son amant, puis partait à l'aube, à travers les vignes, pour retourner à la maison des Shelley. Elle était enceinte et fort triste. Elle travaillait pour Byron, copiait Le Prisonnier de Chillón et les nouvelles strophes de Childe Harold. Elle l'ennuyait et l'irritait. Femme de petite naissance, sans pudeur, qui s'était jetée à sa tête par caprice de bas-bleu... Elle attendait un enfant de lui? Soit. Il élè- verait l'enfant. Un enfant faisait partie du clan Byron, et d'ailleurs serait peut-être précieux puisque Ada lui était refusée. Mais il ne voulait pas revoir la mère.

A Shelley, qui avait pour Claire une tendre et fraternelle affection, le ton sur lequel Byron parlait d'elle semblait insupportable. Il admirait encore le poète, dont l'éclat et la facilité l'éblouissaient jusqu'au découragement, mais l'homme l'inquiétait et parfois l'exaspérait. Libéral en théo- rie, Byron attachait de l'importance à la naissance; il ne lui était pas indifférent que Shelley fût le fils d'un baronnet; il faisait sentir qu'il était lui-même un lord. Il y avait, dans sa manière de parler des femmes, quelque chose de hautain et de détaché qui choquait Shelley. Byron, lui, trouvait inhumaines les logiques certitudes de Shelley. Cette voix aiguë le fatiguait. Toujours méfiant, il doutait parfois de la pureté de Shelley. Il l'appelait le Serpent... « Le Méphis- tophélès de Goethe appelle le serpent qui tenta Eve « ma « tante, le célèbre serpent », et j'ai toujours pensé que Shelley n'est rien autre qu'un de ses neveux. »

Hobhouse et Scrope Davies annonçaient leur arrivée. Il serait rafraîchissant d'entendre l'irrésistible bégaiement de Davies, d'oublier Wordsworth, le panthéisme de l'amour, et de parler des soirées chez Kinnaird. Le 29 août les Shelley partirent, emmenant Claire. Byron, quelques jours plus tard, écrivit à Augusta : « Ne me grondez pas; que pouvais- je faire? – Une fille imprudente, en dépit de tout ce que j'ai pu faire ou dire, a voulu me suivre, ou plutôt me précé- der – car je l'ai trouvée ici – et j'ai eu tout le mal du monde à la persuader de s'en aller; mais elle est enfin partie. Maintenant, très chérie, je te dis en toute vérité que je ne pouvais empêcher cela, que j'ai fait tout ce que j'ai pu et que j'ai réussi à y mettre fin. Je ne l'aime pas, et n'ai pas d'ailleurs d'amour disponible pour qui que ce soit; mais je ne pouvais pourtant pas jouer le stoïque avec une femme qui avait abattu huit cents milles pour me déphi- losopher... Et maintenant vous en savez là-dessus autant que moi, et l'histoire est bien finie. »

 

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