Don Juan ou La Vie de Byron
Chapitre XXIII
LA LUNE DE MÉLASSE1
Je ne puis pas encore maintenant déterminer jusqu'à quel point il était
et n'était pas un acteur.
LADY BYRON.
La voiture roulait vers Halnaby, maison prêtée par Sir Ralph pour la lune de miel, emportant une femme amoureuse et inquiète, un homme nerveux, exaspéré. Ah! pourquoi s'était-il marié? Pour sauver Augusta? Pour en finir? Pour satisfaire son orgueil? Maintenant il aurait toute sa vie près de lui cette inconnue grave et maladroite qui déjà l'observait, le jugeait. Une haine un peu folle montait en lui. Il se mit à chanter, sauvagement,
comme il faisait quand il était malheureux. 3
Ils traversèrent la ville de Durham. Les cloches son- nèrent. « Pour notre bonheur, je suppose? » dit Byron, sarcastique. Les champs et les bois étaient couverts de neige. Il parla. Il dit que ce mariage n'avait été pour lui qu'une revanche. C'était le nouveau mythe auquel, dans son désarroi, il s'attachait. Il avait toujours eu besoin, pour se supporter, de se voir comme le héros d'un roman. Le mariage le liait, pour un temps au moins, à une seule femme? Soit. Le drame se jouerait entre elle et lui.
Il n'était pas vrai qu'il l'eût épousée par vengeance. Au temps de la première demande, le mythe avait été tout différent. Alors il avait souhaité et espéré le bonheur par la domination d'une femme sur lui. Mais la véritable Anna- bella n'ayant pu être cette femme, il lui distribuait main-tenant le rôle de victime. L'idée d'une revanche, patiem- ment préparée depuis le premier refus, était un beau sujet d'agitation byronienne. Il avait aimé l'histoire d'Ali Pacha faisant prisonnier, après quarante-deux ans, l'homme qui avait ravi l'une de ses sœurs et le faisant supplicier. Crede Biron. Un Byron n'oubliait jamais. Ainsi rêvait-il, s'excitant lui-même.
« Oh! comme vous avez été dupe de votre imagination! Comment est-il possible qu'une femme de votre bon sens ait pu former l'absurde espoir de me réformer, moi?... Il fut un temps où vous auriez pu me sauver ; maintenant il est trop tard... Il suffit que vous soyez ma femme pour que je vous haïsse – maintenant. Quand je me suis offert, la première fois, vous pouviez tout. Maintenant vous verrez que vous avez épousé un démon. » Puis, quand il vit qu'elle avait peur, il rit si naturellement qu'elle se dit qu'il n'était pas sérieux. Son courage, l'autorité que les siens avaient tant admirée, abandonnaient Annabella. Elle se demandait combien de temps Byron allait la traiter ainsi? « Aussi longtemps, lui aurait répondu Hobhouse, si elle avait pu le consulter, aussi longtemps que vous y ferez attention. » Mais elle y faisait, hélas! attention. Ses lectures, son bonheur, ses succès de jeune fille gâtée, sa dangereuse confiance en elle-même ne l'avaient guère préparée à comprendre et à calmer un Byron.
Vers le soir, la voiture s'arrêta devant Halnaby. Sous la neige qui tombait, dans la nuit, cette maison vide semblait sinistre. Annabella descendit avec un air et une attitude de désespoir. Pendant le dîner, il lui dit : « Maintenant je vous ai en mon pouvoir et je vais vous le faire sentir. » Il lui parla de William Lamb : « Caroline Lamb doit être, pour le cœur de son mari, comme une goutte d'eau tombant per- pétuellement. Cela ruine et pétrifie. » Et il ajouta, avec son terrible regard en dessous : « Vous verrez que vous avez choisi un compagnon du même genre. »
Il appela la période qui suivit leur « lune de mélasse » et jamais la lune inconstante ne fut à la fois plus brillante et plus voilée de nuages. Byron était le plus terrible, mais aussi le plus attachant des maris. Pendant de courts moments son humeur se levait comme un brouillard mati- nal. Alors la conversation devenait familière et gaie; il se plaisait à faire parler sa femme de mille absurdités puériles. Il l'appelait Pippin, pomme de reinette; il la plaisantait sur son calme, et ces instants de détente deve- naient pour Annabella des souvenirs d'autant plus doux qu'ils étaient rares, « sources trouvées dans le désert », disait-elle. Puis, dès qu'à certains tours de phrases un peu solennels il craignait de la voir tomber dans ce qu'il appe- lait « sermons et sentiments », il devenait brutal. Excité par le son de ses propres violences, incapable de se contenir, il disait tout, avec une franchise dure. Annabella avait vingt-deux ans et ne savait rien de la vie; ce qu'elle en découvrait était bien différent de ce qu'elle avait imaginé.
Elle avait à côté d'elle un être à la fois remarquable et naïf. Il était d'une susceptibilité douloureuse, d'un égoïsme physique et moral presque incroyable. Il parlait, sans jamais se lasser, de sa santé, d'un cheveu tombé, d'une dent gâtée. Pour ce qui touchait à son infirmité, son amour-propre était à vif. Pendant les premiers jours il ne lui en dit rien; ce fut elle qui, voulant délivrer leur vie commune de cette gêne, aborda ce sujet la première, après avoir lu un article d'Erasmus Darwin sur les maladies de la volonté. Darwin disait qu'un patient peut être soulagé en parlant librement de son mal. En effet, à partir de ce moment, il admit qu'elle savait, mais toujours avec un rire contraint et en disant « mon petit pied ». Quand il se promenait sur la route, si on entendait au loin des pas, il s'arrêtait net et se tenait immobile pour qu'un inconnu ne le vît pas boiter, ou bien il courait. Il avait horreur d'être observé; tout regard qui se posait sur lui provoquait un accès de colère.
Tout de suite il essaya de lutter contre les sentiments moraux d'Annabella. « Ce n'est que le premier pas qui coûte », lui disait-il. Le soir, il essayait de lui prouver qu'il n'y a aucune vérité en religion, ni en morale. Il terminait d'un air de défi : « Maintenant, convertissez-moi ! » Elle n'essayait pas de répondre. Elle se disait que le pardon, la résignation, le courage et la gaieté seraient les meilleurs moyens de lui prouver que tous les hommes ne sont pas mauvais. Ce qu'il appelait religion, c'était cette sombre doctrine de son enfance qui, découvrait-elle, avait eu sur lui une grande influence et qui, combinée avec ses deux ans de vie dans le monde musulman, avait formé son fatalisme. Ce n'était pas ainsi qu'Annabella concevait l'action de la Providence : « Je croyais, moi, à la présence vivante de Dieu avec ceux qui désiraient, non leur propre volonté, mais la sienne. »
Avant de vivre avec Byron, elle l'avait cru sceptique, voltairien. La vérité lui semblait maintenant toute diffé- rente. Chez son mari l'intelligence était voltairienne, mais un calvinisme latent imprégnait les profondeurs de l'esprit. Aucune créature ne pouvait avoir un sens plus accablant d'une volonté divine, mais à ses yeux la justice de Dieu n'était tempérée par aucune pitié. Sa religion était toute crainte et, par conséquent, rébellion. Il croyait que les uns étaient destinés au Ciel, les autres à l'Enfer, et qu'il appartenait à cette dernière classe, d'où une naturelle fureur contre le tyran de l'univers, une débauche désespérée. Un jour, après une violente discussion, il tomba dans un fauteuil et dit à sa femme : « Le plus terrible de tout, c'est que je crois! » Quand il pensait à ce Dieu qui se réjouit des souffrances de ses créatures, qui en rit peut-être, il s'indignait. « Tout le mal, notait tristement Annabella, vient de cette malheureuse foi de son enfance, qui niait le retour de l'Enfant Prodigue. »
Couple vraiment tragique, car les qualités mêmes de chacun d'eux, combinées avec les défauts de l'autre, ne pouvaient créer que de la souffrance. Annabella, par ses discours, par le sujet habituel de ses pensées, ramenait Byron vers le côté sérieux de sa nature. Or, contraindre Byron à penser à l'ordre de l'univers, c'était le pousser à être violent. Ce n'était pas sans raison qu'il aimait les femmes jolies et un peu folles. Le salut eût été dans une légèreté dont Annabella était incapable. L'intelligence psychologique était loin de lui manquer; elle analysait parfaitement le caractère de Byron : « Son malheur, écri- vait-elle, est une passion pour l'excitation que l'on trouve toujours dans les tempéraments ardents, quand les buts à atteindre ne sont pas jusqu'à un certain point organisés. C'est l'ennui d'une existence monotone qui conduit les êtres de ce type, même quand ils ont bon cœur, dans les chemins les plus dangereux... L'amour de tourmenter vient de cette source, comme celui de la boisson et du jeu. » On ne pouvait mieux dire, mais elle ne savait pas en tirer les nécessaires conséquences.
Parfois, quand il lui expliquait que rien n'a d'importance, que la morale est une question de climat, d'époque, elle dési- rait le croire. « Je puis me souvenir, dit-elle plus tard, d'avoir souhaité comprendre que mon devoir était de tout abandonner pour lui, de devenir son esclave et sa victime... Une femme ne peut aimer un homme pour lui-même si elle ne l'aime pas dans ses crimes... Aucun autre amour n'est digne de ce nom. » Mais son incorruptible raison lui refusait le droit à la faiblesse; la logique d'Annabella était trop ferme pour que son cœur pût la transformer.
Elle était étonnée de le trouver superstitieux. En lui coexistaient un esprit clair et des craintes puériles. Il lui racontait que, dans son enfance, à Aberdeen, il avait été très effrayé de vivre près d'un cimetière. Toute coïncidence était un miracle. Il croyait aux présages : porter une robe noire était dangereux, une chauve-souris qui entrait portait malheur. Une nuit, dans le jardin blanc de neige, ils regardèrent un petit nuage moutonneux qui approchait de la lune. « S'il passe sur la lune, tout est perdu pour moi, dit Byron. S'il s'en éloigne, je suis sauvé. » Le nuage passa sur la lune.
Comme l'alliance de Lady Byron (l'anneau de la Douai- rière) était trop grande, eÛe l'avait entourée d'un fil noir pour la faire tenir. Quand Byron vit ce fil, il poussa un cri : « Un fil noir ! » Il voulut qu'elle l'enlevât. Quelques instants après, debout devant la cheminée, elle mit ses mains der- rière son dos et l'alliance tomba dans le feu. Cet accident affecta Byron pendant plusieurs heures. Il avait des croyances si extraordinaires qu'elle se demandait souvent s'il était sérieux. Peut-être ne l'était-il qu'à moitié; il
A. MAUROIS. – Don Juan ou la vie de Byron. avait toujours aimé les mystifications. Par exemple il racontait qu'il était un ange déchu, non pas symbolique- ment, mais à la lettre. Il disait à Annabella qu'elle était une de ces femmes dont la Bible parle, aimée par un exilé du Ciel. Il trouvait des oracles jusque dans ses lectures. Il n'avait pas oublié Zeluco ; il en parla longtemps à Anna- bella. Zeluco finissait par étrangler son enfant. Byron dit : « Ce sera ainsi pour moi. J'étranglerai le nôtre. » Il croyait qu'une force invincible le poussait au mal. Souvent il disait : « Mon destin est que je dois retourner en Orient; oui, je dois retourner en Orient pour y mourir. » Mon des- tin... Pour lui, la figure de l'avenir était toute ' dessinée par avance dans les constellations et les présages. Mrs Wil- liams, la devineresse, avait dit qu'il mourrait à trente- sept ans. Il le croyait. Lady Byron, femme de science, écoutait souvent son mari avec un étonnement anxieux. Était-il fou? Ou jouait-il la comédie de la folie? Elle ne savait.
Mais ce n'était pas tout. Sous cette première zone de mystère, déjà si sombre, Annabella devinait maintenant qu'elle en trouverait une seconde, plus noire encore. Dès le premier matin, Byron reçut une lettre d'Augusta. Il la lut à Annabella avec une sorte de transport d'exultation : « Très cher, premier et meilleur des êtres humains... Que pensez-vous de cela? » lui demanda-t-il.
Quelques jours après leur mariage, à Halnaby, il lui fit voir dans une glace qu'elle lui ressemblait un peu. Elle dit en riant : « Comme si nous étions frère et sœur... » Il la prit par le poignet et cria : « Où avez-vous entendu cela? » Un autre jour, sans aucun dessein, mais peut-être parce qu'une inconsciente inquiétude flottait en son esprit, elle lui parla de la tragédie de Dryden sur l'inceste, Don Sebastian, et cette fois encore il eut un accès de colère. Il semblait avoir horreur de ce sujet et il y revenait sans cesse. La jeune femme, naïvement, essayait de comprendre en employant sès méthodes d'étudiante : « Ma raison et mon jugement étaient dans une large mesure inutiles. Il me fallait trouver l'inconnue d'un problème sans avoir les données nécessaires pour la solution. » Elle avait l'impression qu'il l'avait épou- sée, non par revanche comme il disait, mais pour cacher quelque affreux crime qu'elle n'arrivait pas à imaginer. Elle se demanda s'il n'avait pas eu pour maîtresse une femme en laquelle il aurait reconnu ensuite une fille natu- relle _de son père.
La nuit, elle le voyait agité par des cauchemars. Il parlait en dormant. Il se levait et se promenait à grands pas, en brandissant des pistolets et des poignards. Il se recouchait et grinçait des dents. Elle venait poser sa tête sur son épaule pour le calmer. « Il vous faudrait un oreiller plus doux que mon cœur », dit-il une nuit. Elle répondit : « Je me demande lequel se brisera le premier, le vôtre ou le mien? » Une fois, elle lui demanda doucement : « Si vous avez séduit quelqu'un, dites-le-moi. Est-ce qu'Augusta le sait? » Il lui avoua qu'il y avait en effet dans sa vie un secret terrible : « Je vous le dirai quand vous aurez eu un enfant. » Souvent elle pensa s'enfuir, le quitter, mais elle l'aimait et le plaignait. « Alors, pour la première fois de ma vie, je sus ce que c'était que d'être seule avec Dieu. »
Et lui? Que pensait-il de cette femme si différente de toutes celles qu'il avait eues? Quelquefois elle l'émouvait; il lui disait qu'elle était un très bon argument en faveur de l'immortalité : « Si quelque chose pouvait me faire croire au Ciel, c'est votre expression en ce moment. Pauvre petite chose, vous auriez dû épouser un homme meilleur. » Il avait pitié d'elle, et pourtant il était inexorable. Depuis Childe Harold, il avait été le comédien de sa propre vie. Jamais il n'avait trouvé public plus crédule que cette jeune femme studieuse et terrifiée. Si elle avait eu le bon sens de sourire, il eût aussitôt transformé son rôle. Il aurait eu besoin près de lui à ce moment d'une tranquille épicurienne, comme Lady Oxford. Annabella le perdait par sa gravité. Il le lui disait : « Je ne demande à une femme que de rire; en dehors de cela je me moque de ce qu'elle est. Je peux faire rire Augusta de n'importe quoi. Personne ne me rend heureux, sauf Augusta. »
Comment pouvait-il être si brutal, lui qui se croyait le plus doux des hommes, lui que la présence d'une femme, même vieille et laide, apaisait, lui qui avait traité la frêle Lady Frances avec tant de tendresse délicate? Il ne le comprenait pas lui-même. Il était un Byron. Une colère folle montait. « Vous ne savez pas quel monstre une mau- vaise passion peut faire de moi. » Il se sentait prisonnier de cette femme. Il lui avait demandé de rompre leurs fiançailles. Elle avait voulu l'épouser; elle avait dit qu'elle ne regretterait rien. Maintenant elle était là, dans sa vie, étrangère. Peut-être aurait-il eu pitié d'elle si elle avait paru faible, mais elle cachait trop bien sa faiblesse. Elle n'avait ni la timidité inquiète d'Augusta ni la fragilité effarouchée de Lady Frances, mais un air imperturbable, de grosses joues rouges. Elle affirmait, elle jugeait, elle tranchait. Elle mangeait lentement, méthodiquement, alors qu'il finissait, lui, un repas en quelques instants. Elle parlait de ses sentiments. « Surtout ne soyez pas sentimentale! » lui criait-il, mains levées vers le ciel. Elle prenait tout à la lettre. « Si vous ne faisiez pas attention à mes mots, disait-il, nous nous entendrions très bien. » Il avait besoin de calme, de solitude; c'était terrible d'être toujours deux. Sans cesse il la renvoyait de la chambre en disant : « Je n'ai pas besoin de vous », ou encore : « J'espère que nous n'allons pas toujours être ensemble? Cela ne ferait pas mon affaire, je vous assure. » Et une autre fois : « Le seul bon côté du mariage, c'est qu'il vous délivre de vos amis. »
Déjà il ne doutait plus de la fin prochaine de sa fidélité conjugale. Il avait un jour demandé à Lady Melbourne : « Un homme marié peut-il avoir des maîtresses? » Mainte- nant il lui écrivait : « J'admire la prudence de votre style depuis que je suis en pouvoir de femme, mais je t'aime, ma tante, et vous pardonne vos doutes jusqu'à ma prochaine aventure. » La vieille dame, qui jugeait que Byron avait causé dans cette famille assez de scandales, souhaitait qu'il se tînt tranquille. « Je vous donnerai de bons conseils, lui disait-elle. Je suis votre corbeau blanc; évitez le corbeau noir. »... « Je suppose que votre corbeau noir est X? répon- dait Byron, mais je continue de l'aimer bien que j'aie chez moi de quoi m'empêcher d'aimer personne essentiellement pour quelque temps à venir. » Essentiellement, le mot amusa Lady Melbourne : « Je ris beaucoup de votre essentielle- ment. A-t-on jamais auparavant employé ce mot dans un tel sens? »
Il avait d'abord décidé qu'il quitterait Halnaby le 20 jan- vier, pour passer le 22, jour de sa fête, à Seaham, chez les Milbanke. Au dernier moment il découvrit que le 20 était un vendredi, déclara qu'il ne voyagerait pas ce jour-là et que l'on partirait le 21. Lady Byron sourit un peu. Gêné, il expliqua que le vendredi était le dimanche mahométan et qu'il avait l'habitude de l'observer. Il n'était pas de mau- vaise humeur et, pendant le trajet, lui dit que leur ménage n'irait pas mal. « Je crois que vous savez maintenant assez bien à quels sujets il ne faut pas toucher », ajouta-t-il en la regardant en face.
Il commençait à reconnaître en elle des qualités. Pendant ces cruelles semaines de Halnaby, elle avait travaillé pour lui. Elle avait copié les Mélodies hébraïques qu'il écrivait jour le musicien Nathan. Ils avaient parlé ensemble de leurs ectures. Elle était intelligente. Si elle n'avait pas été sa :emme... Mais comment ne pas la rendre responsable de .'ennui massif du mariage? Quoi de plus odieux, pour un lomme qui a été Ubre, que de se trouver enchaîné par des jeaux-parents, alors qu'il ne l'a jamais été par des parents? Ce ne fut pas sans effroi que Byron retrouva, à Seaham, my papa, Sir Ralph. Le vieux baronnet au teint rose était cordial, mais il avait de bien fâcheuses habitudes et vrai- ment un goût incorrigible pour ce petit nombre de plaisan- teries qu'il répétait sans se lasser. Il y en avait une sur le gigot de mouton à laquelle Sir Ralph tenait tant qu'il fai- sait servir du gigot à sa table plusieurs fois par semaine pour pouvoir la dire. Quand il restait seul avec Byron après le repas, il lui récitait les discours qu'il venait de faire aux contribuables de Durham. « Je suis en train d'écouter ce monologue qu'il plaît à mon beau-père d'appeler conversa- tion ; il m'a aussi une fois joué du violon, ce qui m'a reposé. » Quelquefois Byron, excédé, se levait brusquement et abandonnait son beau-père, « le laissant terminer son dis-cours devant les bouteilles, qu'au moins il ne peut endor- mir ». Il allait rêver dans sa chambre, mais l'heure du thé sonnait et il devait retrouver la Famille. « Il faut maintenant que j'aille au thé, écrivait-il à Moore – damné soit le thé. Je voudrais que ce fût le brandy de Kinnaird. » Augusta, maladroite (et peut-être jalouse), se moquait assez drôlement dans ses lettres de ce Byron domestiqué. Le soir, dans· le salon qui avait été le sanctuaire de son mariage, il bâillait hideusement, car cette partie de la nuit, la plus douce à Londres, était la plus assoupie à Seaham.
Si les beaux-parents l'ennuyaient, Annabella par contraste devenait une alliée et un refuge. Il l'avait main- tenant baptisée Pip : « Vous êtes une gentille Pip – une bonne fille de Pip, et la meilleure femme du monde », lui disait-il un soir où elle lui avait apporté sa citronnade au lit. De temps à autre, il y avait encore des incidents bizarres. Comme ils avaient joué aux bouts-rimés, Byron proposa d'envoyer les papiers à Augusta que cela distrai- rait. Sa femme dit : « Je ferai des croix sur les vôtres, pour les distinguer des miens. » Il pâlit. « Ah! non, dit-il, ne faites pas cela, vous lui feriez une peur terrible. » Elle passa toute la nuit à se demander ce que ces croix pouvaient signifier.
Sur la plage, il devenait pour elle un compagnon naïf et gai. Il y avait là un grand rocher qu'on appelait « le Ht de plumes » ; c'était leur promenade accoutumée ; il la défiait d'arriver aussi vite que lui et grimpait devant eHe, très agile dès qu'il courait. C'était ce qu'elle appelait son côté enfant, « un état où, pendant un court moment, il ressem- blait à un enfant joueur et innocent ». Il lui arrivait aussi de parler de lui-même, comme les petits enfants, à la troi- sième personne. Dans ses crises de tristesse, il disait : « Byron est un serin – ah ! oui, il est serin ! » et amèrement : « Pauvre Byron ! pauvre Byron ! » AnnabeHa était touchée par le ton désespéré qu'avait alors sa voix. Vers la fin du séjour, une nuit, il lui dit : « Je crois que je vous aime. » Ce n'était pas tout à fait impossible. Elle devenait ce dont il avait besoin, une habitude. Elle connaissait maintenant la marche sautillante, les pistolets au chevet du Ht, les sujets interdits. S'il était resté plusieurs mois à Seaham, peut-être se serait-il accommodé de cette routine, comme jadis des autres.
Byron à Moore : Je suis dans un tel état de monotonie et de stagnation, et tellement occupé à manger des fruits – à flâner – à jouer à des jeux de cartes assommants – à bâiller – à essayer de Hre de vieux annuaires et les journaux, à ramasser des coquiUages sur la plage – et à regarder pousser des groseilfiers rabougris dans le jardin – que je n'ai ni le temps ni l'esprit de vous en dire plus... Mon épouse et moi, nous nous entendons à merveille. Swift dit « qu'aucun homme raisonnable ne s'est jamais marié »; mais, pour un sot, je crois que c'est le plus ambroisial de tous les états. Je continue à penser qu'on devrait faire des mariages à bail', mais je suis sûr que je renouvellerais le mien à l'expiration, même si la période suivante était de quatre-vingt-dix-neuf années.
Il avait été convenu que les Byron partiraient au prin- temps pour Londres et, le 9 mars, la voiture une fois de plus les emporta. Byron aurait voulu s'arrêter seul chez Augusta, à Six Mile Bottom, mais sa femme avait insisté pour l'y accompagner. Augusta hésita longtemps avant d'accepter de les recevoir. Elle n'avait pas de place, la maison était petite, elle ne savait pas si le colonel serait absent. Enfin elle les invita. Dans la voiture, en quittant Seaham, Byron montra de la mauvaise humeur : « Pour- quoi est-ce que votre mère, en partant, vous a recommandée à ma protection? Qu'est-ce qu'elle veut dire? Est-ce que vous n'êtes pas capable de veiller sur vous-même? Je ne voulais pas de vous pour ce voyage. » Annabella dit qu'elle tenait à rendre visite à Augusta. « Augusta est une sotte », dit-il, puis, d'un ton sombre : « Ah! oui, Augusta est une sotte! » Vers le soir, il devint plus tendre : « Vous m'avez épousé pour me rendre heureux, n'est-ce pas? Eh bien, vous me rendez heureux. »
Augusta les reçut avec calme. Elle ne dit presque rien et n'embrassa pas sa belle-sœur. Les deux femmes montèrent ensemble jusqu'aux chambres et là, Annabella, la pre- mière, prit Augusta dans ses bras. Après le dîner, Byron demanda du brandy, se mit à boire, et conseilla à sa femme d'aller se coucher. « Nous pouvons nous amuser sans vous, ma charmante », lui dit-il et, un peu plus tard, quand il monta dans sa chambre : « Maintenant que je l'ai, elle, vous vous apercevrez que je peux me passer de vous, de toutes manières. Je vous ai dit que vous étiez une sotte de vouloir venir ici et que vous auriez mieux fait d'y renoncer. » Cette scène avait paru extraordinaire à Anna- bella. Elle pensa que Byron avait eu une passion pour Augusta, mais que celle-ci l'avait repoussé. Le lendemain matin, Augusta les accueillit tous deux avec son extraor- dinaire tranquillité. « Eh bien, Guss, dit Byron, je suis devenu un homme très moral, n'est-ce pas? » Augusta parut gênée et dit : « J'ai déjà observé quelques progrès. »
Pendant ce séjour, Mrs Leigh fut très bonne pour Anna- bella. On eût dit que Byron la pressait et qu'elle cherchait à le fuir, mais qu'en même temps elle était effrayée par lui. Il se plaisait à des allusions de plus en plus directes : « We must fly, we must part... vous vous rappelez, Guss, quand j'ai écrit ces vers pour vous? » Annabella fut frappée
par la particulière beauté de son expression quand il regar- dait la petite Médora. « Vous savez que celle-ci est ma fille », dit-il en la montrant. Mais comme elle était sa filleule, la phrase pouvait sembler naturelle. Il avait fait faire, à Londres, deux broches contenant les cheveux d'Augusta mêlés aux siens. Toutes deux étaient formées de lettres et de croix : Α-Β-+ + + . Il en donna une à Augusta et dit, en montrant Annabella : « Ah! si elle savait ce que-cela veut dire. » Mais Lady Byron ne voulait pas comprendre. Il lui semblait que son devoir était de repousser tant qu'elle le pouvait un soupçon si terrible pour son mari. Elle éprou- vait un sentiment « d'horreur et de pitié sans mesure ». Elle se promit solennellement de ne jamais agir comme si
elle avait une telle pensée 4.
Cependant les deux A faisaient de longues et amicales promenades dans le parc, en parlant de Byron. Annabella, désespérée, prenait Augusta pour confidente. Elle était étonnée par l'humilité de l'affection que lui témoignait sa belle-sœur. « Vous êtes bonne pour moi, disait Augusta, parce que vous ne me connaissez pas. » Elle donnait à Annabella des conseils sur le régime qu'il faudrait faire suivre à Byron. Obéissant à la nature de son esprit qui la poussait toujours à ramener à son propre niveau les événements les plus tragiques, elle croyait que les colères de son frère venaient de ses mauvaises digestions. Il jeûnait pour ne pas engraisser puis, affamé, faisait un grand repas. Alors il souffrait et prenait des doses trop fortes de magnésie. Tout le mal était là, expliquait Augusta. Annabella disait que Byron était un mari difficile, qu'elle espérait le conqué- rir par son affection. L'autre répondait qu'il fallait avoir bon espoir, parce que l'habitude avait un pouvoir immense sur Byron.
Malgré la bonté réelle de Mrs Leigh, le séjour fut un cau- chemar pour Annabella. Byron, irrité contre lui-même, contre sa femme, contre sa sœur, gagné par la frénésie redoutable de l'homme auquel un plaisir attendu est refusé, buvait, pour oublier, et la violence de ses propos en était augmentée. Il forçait Augusta à lire à haute voix les lettres qu'elle avait reçues de lui pendant les deux dernières années, lettres où il parlait avec cynisme de son indifférence pour Annabella, de ses maîtresses. Puis, se tournant vers sa femme, il lui disait : «Et pendant ce temps-là vous croyiez que je mourais d'amour pour vous! » Le soir, il renvoyait Annabella de bonne heure et restait une ou deux heures avec Augusta. Lady Byron se sentait si malheureuse qu'elle ne pouvait manger et mourait de faim. Quelquefois elle s'enfermait pour pleurer jusqu'à ce qu'elle fût apaisée. Elle se disait : « C'est impossible... C'est impossible. » Un jour elle fit voir à Augusta une citation de Mme Necker : « Les peines auxquelles on n'a pas contribué s'effacent, mais les remords fixent les époques et les sentiments. » Augusta la regarda sans rien dire et Annabella eut l'impres- sion qu'une entente muette venait de s'établir entre elles.
Vers la fin du séjour, le réel devenant insupportable, Lady Byron chercha refuge dans la contemplation et dans l'extase. Elle lisait la Bible, et, y trouvant des passages qui convenaient à ses émotions, atteignait à un enthousiasme mystique. Elle se constituerait la gardienne de ces deux créatures perdues, elle les sauverait. Mais comment sauver un homme que l'on aime et qui vous hait?
Ce fut chez Augusta que Byron apprit le retour de l'île d'Elbe, la défection des troupes royales, le vol de l'Aigle. Cette nouvelle l'enchanta. Donc sa petite pagode n'était pas brisée. « Et maintenant, s'il ne rosse pas les Alliés, nous n'en aurons pas pour notre argent. S'il peut prendre la France à lui tout seul, du diable s'il ne peut pas repousser les envahisseurs avec l'aide de la Garde impériale. Il est impossible de ne pas être ébloui et écrasé par toute cette carrière. » Londres était stupéfait et houleux. Au Cocoa Tree, on donnait les Bourbons à quinze contre cinq. Hob- house jouait Napoléon. Le 23, on sut que l'Empereur était à Paris. En vingt jours, il avait traversé la France. Le drapeau tricolore flottait dans les ports, en face des falaises de Douvres. C'était vingt ans d'histoire à recommencer.
Byron, en d'autres temps, eût souhaité parler de ces nou- velles avec Hobhouse, avec Kinnaird, mais il prenait un si sombre plaisir « à dresser ces deux femmes » qu'il fût volontiers resté à Six Mile Bottom. Mais Augusta ne le dési- rait pas et, le 28, il emmena Annabella. Elle présentait, comme disait son mari, « des symptômes gestatoires » et elle était brisée.
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