Don Juan ou La Vie de Byron

André Maurois · Chapitre 27 sur 39

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Don Juan ou La Vie de Byron

Chapitre XXIV

 

13 PICCADILLY

 

La tragédie de ce mariage, comme de beaucoup d'autres, était que ce

que chacun voyait dans l'autre n'était pas toute la vérité.

GRIERSON.

Ils avaient loué une belle maison au numéro 13 de Pic- cadilly Terrace; ils avaient des domestiques, deux voi- tures. Il leur manquait une fortune. Le loyer était de sept cents livres; c'était tout le revenu apporté par Lady Byron; celui de Lord Byron était négatif, les fermages de Newstead ne suffisant pas à payer l'intérêt des dettes. Presque tout de suite les huissiers, attirés par ce grand train de vie, les visi- tèrent. Hobhouse, qui vint voir son ami avant de partir pour la France où il voulait prendre des notes sur le retour de l'Empereur, le trouva sombre. Byron ne se plaignait pas, mais conseilla à Hobhouse de ne pas se marier.

Les premiers jours furent assez heureux (« il était plus gentil pour moi, dit-elle, que je ne l'avais jamais vu »), mais Annabella n'avait plus beaucoup d'espoir. « L'espoir, disait Byron, ce n'est rien que le fard dont l'existence peint son visage; le plus léger contact de la vérité le fait dispa- raître et nous voyons alors quelle catin aux joues creuses nous avons serrée dans nos bras. » Elle en venait, elle aussi, à cette amère philosophie.

Byron était plus beau que jamais. Son visage avait pris de l'élévation, un air de grandeur inquiète. Il portait main- tenant un habit noir qui complétait son apparence noble et sérieuse. Annabella ne se lassait pas de le regarder. Elle aimait à sortir avec lui quand elle allait chercher des fleurs, chez Henderson; elle le « déposait » chez le poète radical Leigh Hunt, à Paddington, et, tandis qu'elle faisait ses courses, les deux hommes discutaient la politique de Lord Castlereagh, Byron se balançant sur le cheval de bois des petits Hunt. La presse tory et le gouvernement voulaient venir au secours des Bourbons. « Pouvons-nous rester tran- quilles quand la maison de notre voisin brûle? » Byron et ses amis étaient naturellement contre la guerre, pour Bonaparte, et protestaient contre la participation de l'Angleterre à une guerre civile. Au retour, Lady Byron venait chercher son mari. Elle attendait devant la porte, dans sa belle voiture. Byron, sur les marches du perron, jouait avec les enfants de Hunt. N'était-ce pas l'image conventionnelle du bonheur? Cette jeune femme un peu grasse, souriante, le mari sur le seuil disant adieu à son ami, les chevaux vifs et impatients, que manquait-il à cette estampe sentimentale? En rentrant à Piccadilly Terrace, Byron travaillait à son nouveau poème : Parisina. Parfaite femme d'écrivain, Annabella recopiait les feuillets. L'existence était fardée de façon assez respectable.

Mais Lady Byron demeurait triste. Elle ne retrouvait plus ses fraîches couleurs de campagnarde. Elle se sentait isolée. Les amis de Byron, Kinnaird, Hobhouse, ceux qu'elle appe- lait « la bande de Piccadilly » lui déplaisaient. Kinnaird avait acheté au nom de Byron une part dans le théâtre de Drury Lane, pour que son ami pût faire partie du comité de direction. Annabella n'aimait pas ce monde des coulisses. Elle savait que Byron retournait à Melbourne House; c'était inquiétant; « la Tante » était une conseillère dange- reuse. Mais que faire? Aux yeux du monde, les Melbourne, les Lamb, étaient parents et amis des Byron. Caroline et William roucoulaient comme deux tourterelles. Byron était reçu chez eux; tout s'arrange. Il disait maintenant que Caroline était très ennuyeuse, mais elle avait pour lui l'attrait de l'ancienne maîtresse avec laquelle le langage est libre et la confidence flatteuse. Lady Byron elle-même était allée une fois à Melbourne House et avait eu la mal- chance d'y rencontrer Mrs Chaworth-Musters, Mary-Ann guérie de sa crise nerveuse. Annabella raconta cette visite à Augusta : « Je ne vous ai jamais parlé de ma rencontre, chez Caroline, avec Mrs Musters. Elle a demandé des nou- velles de Byron. Je n'ai jamais vu une chatte à l'air aussi méchant. Quelqu'un d'autre avait l'air tout à fait vertueux à côté d'elle. Ah! si je pouvais sortir de cette horrible ville qui me rend folle!... Si j'étais à la campagne, je crois que je pourrais retrouver ma bonne mine et ma bonne humeur, merveilleusement. » Rien ne pouvait être plus pénible pour Lady Byron, amoureuse, orgueilleuse et chaste, que cette vie de Londres où, se sentant épiée par des femmes hostiles que son mari avait aimées, elle craignait de leur laisser deviner que son ménage était un échec.

Surtout il y avait Augusta. Elle était venue, au bout de dix jours, s'installer à Piccadilly Terrace. Comment Anna- bella l'avait-elle invitée? « Il était sans espoir, explique- t-elle, de les maintenir éloignés l'un de l'autre – il n'était pas sans espoir, à mon avis, de les maintenir dans l'inno- cence. Je me sentais gardienne de ces deux êtres. » Byron reçut d'abord Augusta avec un de ses fameux regards en dessous, chargés de haine. Au bout de quelques minutes, il reprit goût à elle. « Vous avez été une sotte, dit-il à sa femme, de la laisser venir dans cette maison. Vous vous en apercevrez. Cela fera un grand changement pour vous à tous les points de vue. »

En effet la vie de Six Mile Bottom recommença. Anna- bella, le soir, était envoyée dans sa chambre où, ne pouvant dormir, elle guettait le pas de Byron. Ce pas lui indiquait l'état d'esprit dans lequel il venait à elle. Tantôt il montait avec une énergie terrifiante, signe de colère ; tantôt ses pas, mêlés à ceux d'Augusta, étaient scandés par des éclats de rire. Les rapports de ces trois êtres étaient extraordinaires. Annabella était Pip, Augusta Goose ; Byron pour sa femme était Duck (mon petit canard), pour sa sœur Baby. Il y avait encore des moments de bonheur. Byron disait à sa femme : « Si je vous avais connue depuis l'âge de cinq ans, j'aurais pu être heureux. » Jst aussi : « Pauvre petite, vous n'êtes vraiment pas difficile à contenter! » Mais certains jours étaient si affreux qu'Annabella en arrivait à haïr Augusta au point d'avoir envie de la tuer. « J'étais presque folle et, pour me préserver de la passion de la vengeance, j'étais obligée d'en substituer une autre, celle du pardon roma- nesque. » Comme elle avait jadis défendu les Thermopyles et soigné les pestiférés, elle voulait sauver la femme qui était la cause de son malheur. Alors la haine se transfor- mait en amitié ardente, désespérée. Comme toute femme amoureuse, elle avait besoin du passé de l'homme qu'elle aimait. Augusta était « celle qui savait ». Elle était aussi celle qui la défendait quand sa présence irritait Byron. Pourtant, vers la fin de juin, Lady Byron fit clairement comprendre à sa belle-sœur que ce séjour avait assez duré et Mrs Leigh retourna vivre à Six Mile Bottom.

Pendant tout ce printemps de 1815, presque chaque matin, Byron passa une ou deux heures dans le bureau de John Murray. Il y rencontrait un des rares écrivains pour les- quels ü éprouvât à la fois de l'estime et de l'admiration : Sir Walter Scott. Les deux hommes prenaient grand plaisir à ces conversations. On avait dit à Scott que Byron était un jeune homme extravagant; ce ne fut pas son impression. Personne n'était plus capable que lui d'apprécier ce qu'il y avait de noble dans le caractère de Byron. En religion et en politique, ils étaient dans deux camps opposés, mais Scott ne croyait pas que Byron eût sur ce sujet des opinions bien fermes. Il lui dit que, s'il vivait encore quelques années, il changerait de sentiments. Byron répondit assez vivement : «Je suppose que vous êtes de ceux qui prophétisent que je me convertirai au méthodisme? – Non, non, répliqua Walter Scott, je ne crois pas que votre conversion sera si banale. Je m'attendrais plutôt à vous voir adopter la foi catholique et vous distinguer par l'austérité de vos pénitences. La religion à laquelle peut-être vous vous attacherez un jour devra exercer un grand pouvoir sur l'imagination. » Byron sourit gravement et ne dit pas non.

Ils échangèrent des présents. Scott donna à Byron une belle dague, montée en or, qui avait été la propriété du redoutable Elfi Bey. Byron lui envoya, quelques jours après, un grand vase sépulcral en argent, rempli d'ossements, sur lequel il avait fait graver les vers de Juvénal :

Expende – quot libras in duce summo invenies.

– Mors sola fatetur quantula hominum corpuscula.

Scott avait su, mieux que personne, apaiser Byron et le mettre en confiance. « Il était souvent mélancolique, écri- vait-il, et presque sombre. Quand je le trouvais de cette humeur, j'attendais ou qu'elle se dissipât d'elle-même, ou que se présentât un moyen naturel et facile de le faire parler; alors les ombres presque toujours s'effaçaient de son visage. »

Si Lady Byron avait eu cette connaissance des âmes tour- mentées, la maison de Piccadilly Terrace fût peut-être devenue très calme, mais Lady Byron était absolue et elle était amoureuse, deux dangereux obstacles sur le chemin de la sagesse.

Juin 1815. Annabella était enceinte de plus de trois mois, Hobhouse, en France, attendait les nouvelles des armées. Le 20, un maître de poste lui annonça que Napoléon avait été complètement battu à Waterloo. Poor fellow, dit-il, et Byron en apprenant la nouvelle : Well! I am damned sorry for it! Toutes les jeunes femmes anglaises étaient en Bel- gique, soignant un frère, un mari, un amant. Caroline Lamb s'y trouvait comme les autres, agacée par le succès de Lady Frances Webster. Byron avait eu raison de dire qu'un assaillant plus hardi triompherait de cette jeune femme. Elle avait fait des progrès depuis sa blanche aventure; on disait que c'était à cause d'elle que Wellington était arrivé en retard sur le champ de bataille. Quant au marito, il escortait sa femme et écrivait un poème sur la bataille.

Hobhouse revint. Byron et lui suivirent avec tristesse la tragédie du Bellerophon et maudirent l'amiral anglais qui appelait l'Empereur « Général ». « Sauvage coquin! » dit Byron. Tous deux apprirent avec joie que Napoléon avait été acclamé par la foule anglaise au moment du départ. La catastrophe était cette fois sans remède ; l'Europe allait être soumise à Metternich. « Tout espoir d'une république est perdu, il nous faut revenir au vieux système. Je suis dégoûté de la politique et des massacres ; le bonheur que la Providence a prodigué à Lord Castlereagh est la preuve du peu de valeur que les dieux accordent à la prospérité, puisqu'ils permettent à des hommes comme lui et à ce caporal ivre, le vieux Blücher, de maltraiter leurs supé- rieurs. Il faut cependant en excepter Wellington. Lui est un homme – et le Scipion de notre Annibal. »

Mais tout cela valait-il même qu'on y pensât? « En fin de compte, est-il aujourd'hui une chose pour laquelle on vou- lût se donner la peine de sortir de son lit? On s'endort au bruit des royaumes tombés pendant la nuit et qu'on balaie chaque matin devant nos portes. » Ah! partir, quitter cet Occident pourri, trouver la paix de l'âme en Grèce ou en Turquie. Qu'il avait aimé ces heures où, avec Hobhouse et l'éminent Fletcher, il avait galopé sous le ciel bleu. Cette vie plate et conjugale lui devenait insupportable. Pour un être accoutumé comme lui à l'indépendance, la contrainte menait à la folie. Il avait bien jugé Annabella. Infaillible, même dans l'échec. Créature de règles et de principes, et qui croyait par là dominer les événements. Or, plus elle le croyait, plus il prenait plaisir à lui prouver qu'elle était impuissante. « Le mariage sort de l'amour comme le vinaigre du vin. C'est un breuvage âpre, peu agréable, à qui le temps a fait perdre son céleste bouquet pour le transformer en boisson de ménage insipide et commune... Nul ne prend intérêt aux tendresses conjugales. Il n'y a rien de répréhensible dans les baisers d'époux. Croyez-vous que si Laure eût été la femme de Pétrarque, il eût passé sa vie à écrire des sonnets? » Il était irrité quand Murray le félicitait de la tenue morale des deux poèmes qu'il avait écrits depuis son mariage et quand l'éditeur ajoutait, avec un sourire complaisant : « Je n'aurais pas osé les lire à haute voix à ma femme, si mon œil n'avait reconnu la main délicate qui les a copiés. »

Tout, autour d'eux, semblait fait pour exaspérer Byron. Lady Milbanke avait perdu son frère, Lord Wentworth. Elle avait hérité d'un nom, Lady Noel, et d'un grand revenu, près de huit mille livres, mais de cette fortune rien n'allait à Annabella du vivant de sa mère, et, comme le domaine coûtait aussi cher qu'il rapportait et que Sir Ralph était couvert de dettes, Lady Noel ne pouvait venir en aide à sa fille. Or, la situation financière, à Piccadilly Terrace, était dangereuse. Murray, sachant son auteur gêné, lui avait envoyé un chèque de quinze cents livres, mais Byron avait renvoyé le chèque. Un huissier couchait dans la maison. La présence de cet étranger était devenue, dans l'imagina- tion de Byron, un drame. Il lui en fallait toujours un. Anna- bella, qui le connaissait bien, observait : « Les huissiers sont maintenant son roman. »

De tous ses maux, il rendait responsable la femme qui avait voulu, malgré lui, participer à sa vie. Il lui avait dit que l'on manquerait d'argent. On en manquait. Les usu- riers menaçaient de faire vendre les meubles, les livres. On entendait dans l'escalier le pas de l'huissier, maître de la maison d'un Byron. Et cette femme était toujours là, avec son offensante vertu. Il savait qu'il la traitait mal. Il avait des remords, souvent très vifs, mais ces remords même étaient une nouvelle raison de la haïr. « S'il s'était senti digne de moi, dit-elle un jour, il aurait été bon..·. C'était comme si j'avais été sa conscience. » Elle était souvent pénétrante, Lady Byron. Oui, c'était cela, elle était comme une conscience vivante et il y a des cas où l'on souhaite fuir sa conscience. Il était jaloux d'elle comme il l'avait été de l'autre Byron.

Pour retrouver la paix de l'esprit, il voulait ne plus la voir, partir, s'embarquer pour Naxos ou la renvoyer chez son père « comme une enfant gâtée qu'elle était ». S'il la regardait vivre, un démon s'installait en lui. Comme celui de ses ancêtres qui disait « ma main a de mauvais instincts », il se dédoublait et devenait spectateur d'un Byron inconnu et dangereux. La colère ressemble à l'inspiration. « Elle égare merveilleusement le jugement. » Dès que l'on est en colère, l'adversaire trop pur cesse d'avoir raison. Byron jouissait du spectacle de ses excès et aimait à s'abandonner à une fureur qui lui paraissait presque sacrée. Un jour, dans un accès de colère, il jeta une pendule à terre et la mit en morceaux à coups de tisonnier. Ainsi, l'Honorable Kitty Gordon avait une fois agi devant lui, à Southwell. Un homme peut-il empêcher ses ancêtres de renaître en lui? Annabella, enceinte de six mois, voyait grandir à côté d'elle une force hostile qu'elle ne savait pas contrôler.

Dans son désarroi, et ne voulant rien dire à ses parents qui pût les inquiéter, elle eut l'idée de recourir à Augusta. Au mois d'août, Byron avait fait un testament où il léguait à celle-ci tout ce qu'il possédait, et c'était Lady Byron qui, avec un désintéressement admirable, l'avait appris à sa belle-sœur : « Très chère Lei, avait-elle écrit, il faut que je vous dise avec quelle tendresse Byron vient de parler de sa chère Goose, jusqu'à ce qu'il fût prêt à pleurer – et moi aussi. La conversation a commencé parce qu'il m'expli- quait le contenu d'un testament qu'il vient de faire – et qui est, autant que je puis en juger, tout à fait celui qu'il doit faire... Et, très chère Augusta, croyez que je vous connais trop bien pour supporter à ce sujet ce qu'une cer- taine personne pourrait supposer, ou quoi que ce soit de ce genre. » (La certaine personne était sans doute Caroline Lamb, dont les propos sur Byron et sa sœur commençaient à se répandre dans Londres.) Elle savait qu'Augusta, mal- gré ses fautes, était capable de bonté. Elle lui demanda de venir loger une fois encore à Piccadilly Terrace, jusqu'à l'accouchement. En cette fin de grossesse, elle s'accrochait à tout secours. Seule avec cet homme qui ne semblait plus maître de lui-même, elle avait peur. Elle n'hésitait pas à appeler la femme qu'elle redoutait le plus.

Quand Augusta arriva, elle fut effrayée par l'état de Byron. Il avait eu une crise de foie; son teint pâle était devenu jaune. Malheureux, malade, ne trouvant même plus de plaisir véritable à écrire, il prenait du laudanum pour essayer de ne plus souffrir. Il en avait toujours une petite bouteille près de son lit. Cette drogue, après une courte période d'assoupissement, le laissait plus violent que jamais. Exaspéré par la contrainte perpétuelle qu'était la présence dans sa maison d'une femme alourdie et souffrante, privé de tout ce qu'il aimait, du calme, de la solitude poétique d'une grande demeure silencieuse, harcelé par les créanciers, il devenait (comme les Gordon de jadis) une bête sauvage. Augusta fut, cette fois, maltraitée par lui comme Annabella. Il lui parlait avec horreur de son mari, de ses enfants. Si Augusta se permettait de prononcer le mot devoir, il disait : « Laisser le devoir à Dieu. » Il déclamait tous les jours contre l'affreuse institution du mariage, jurait de s'arra- cher à ce . lien détestable, et menaçait les deux femmes d'amener chez lui des maîtresses.

Elles avaient ensemble de tristes conversations. « Ah! disait Augusta à sa belle-sœur d'un air étrange, vous ne savez pas à quel point j'ai été folle avec lui! » Mais si, Annabella le savait et quelquefois le laissait entendre avec une amertume obscure qui inquiétait l'autre, puis la conversation glissait vers des sujets moins dangereux. A quoi bon? Augusta seule était maintenant entre Annabella et la peur. Ces confidences de femmes, ces chuchotements qui cessaient quand il paraissait, exaspéraient Byron. Outre les deux belles-sœurs, il y avait dans la maison George Anson Byron, l'héritier du titre, auquel Augusta avait demandé de venir vivre là pour protéger les femmes, et Mrs Clermont, la gouvernante d'Annabella. Byron croyait que sa femme employait cette personne à l'espionner. Des lettres disparaissaient de ses tiroirs. Le gynécée était en émoi comme une ruche malade. Il voyait qu'on épiait ses regards, qu'on l'examinait à la dérobée. Le croyait-on fou?

C'était en effet l'idée à laquelle maintenant se raccrochait Annabella. Il était impossible qu'il pût haïr à ce point une femme innocente, s'il n'était pas fou. N'avait-il pas souvent le regard fixe? « Est-ce que vous n'avez pas remarqué, disait Annabella à Augusta, qu'il regarde en dessous, en baissant la tête... C'est un des symptômes qu'on avait signalés chez le roi au moment où il est devenu fou. » Un jour, au théâtre, dans une loge, il se mit à parler seul. Effet du laudanum? Ennui? Murmure inconscient d'écrivain qui essaie des phrases? Les deux femmes et George Byron, qui étaient avec lui, se regardèrent. Plus il se sentait surveillé, plus il devenait bizarre. Son cousin George lui-même conseillait à Lady Byron de quitter la maison. « Sinon, lui disait-il, je serai obligé de prévenir votre père. »

L'enfant naquit le io décembre. C'était une fille. Il n'avait même pas l'héritier qu'il souhaitait. Hobhouse vint voir le bébé. Le Corsaire père de famille l'amusait. « Visite à Byron pour voir son enfant, Augusta-Ada, ce dernier nom celui d'une femme qui a épousé quelqu'un de sa famille sous le règne du roi Jean. » En quittant Piccadilly Terrace, Hobhouse alla dîner à Holland House et eut comme voisine Caroline Lamb, qui était de très bonne humeur. Elle définit ce soir-là la vérité : « Ce qu'on pense au moment où l'on parle. » Elle avait de l'esprit, Lady Caro- line. Hobhouse, la regardant, pensait que l'on oublie vite. Elle était là, en apparence heureuse, avec sa belle-mère, son mari qui la traitait avec tendresse, tandis que le malheu-reux Byron tournait furieusement dans sa cage de Picca- dilly Terrace. Étrange chose, la vie. Journal de Hobhouse : « Si l'univers entier n'est qu'une goutte de boue, au fond la seule chose qui m'intéresse c'est que je suis, moi, sur cette goutte et que je dois faire de mon mieux pour moi-même aussi longtemps que ces choses existeront, »

Le 28 décembre Annabella reçut une lettre de sa mère, les invitant tous à Kirkby, son nouveau château. Byron n'avait nulle envie d'y aller lui-même, mais pourquoi ne pas se débarrasser ainsi de ses fardeaux? Le 3 janvier, dans la chambre de Lady Byron, il parla de son intention d'installer une femme de théâtre dans la maison, puis, pendant trois jours, il n'entra plus chez elle, ni chez l'enfant. Le 6 janvier, elle reçut de lui une note : « Quand vous serez disposée à quitter Londres, il serait souhaitable qu'un jour fût fixé – et (si possible) pas trop éloigné. Vous connaissez mon opi- nion sur ce sujet, les circonstances qui l'ont formée et mes plans ou plutôt mes intentions pour l'avenir. Quand vous serez à la campagne, je vous écrirai plus complètement. – Comme Lady Noel vous a invitée à Kirkby, vous pouvez y aller pour le moment, à moins que vous ne préfériez Seaham. – Comme il est important pour moi de pouvoir renvoyer nos domestiques actuels – le plus tôt votre déci- sion sera prise sera le mieux – bien, que naturellement il faille tenir compte de ce qui vous sera commode et agréable. L'enfant naturellement vous accompagnera. » Elle répondit, le lendemain : « J'obéirai à vos souhaits et fixerai le jour le plus proche que les circonstances permettront pour quitter Londres. »

Le croyant fou et que cette folie avait pris la forme d'une profonde aversion pour elle, elle pensa que son devoir était de partir. Elle consulta son propre médecin, le docteur BaiÛie, et celui de Byron, Mr Le Mann. Ils lui dirent que la nature de la maladie apparaîtrait sans doute plus claire-ment dans les quelques jours qui suivraient et qu'on pour- rait alors transporter Lord Byron à Kirkby sous la surveil- lance des médecins Ils lui dirent aussi d'éviter tout ce qui pourrait l'irriter et de lui écrire gaiement, affectueuse- ment.

La veille du départ, elle demanda à lui faire ses adieux. Elle tenait dans ses bras la petite Ada. Il la reçut froide- ment. La dernière nuit elle dormit bien et se réveilla le matin épuisée. La voiture était à la porte. Annabella descendit. Devant la chambre de Byron, il y avait un grand paillasson sur lequel dormait son terre-neuve. Elle fut tentée de se coucher là, sur le sol, et d'attendre, mais cela ne dura qu'un moment, et elle passa.

Au premier relais, elle écrivit à Byron : « Très cher Byron, l'enfant va bien et voyage admirablement. J'espère que vous êtes sage et que vous vous souvenez de mes prières et de mes conseils médicaux. Ne vous abandonnez pas à l'abominable métier de versificateur – ni au brandy – ni à rien ou à personne qui ne soit légal et raisonnable. Bien que je vous désobéisse en vous écrivant, montrez-moi votre obéissance à Kirkby. Affection d'Ada et de moi. PIP. » Et le lendemain, de Kirkby : « Très cher Duck, nous sommes bien arrivées ici hier soir et avons été introduites dans la cuisine au lieu du salon, erreur assez agréable pour des gens affamés... Papa se propose de vous écrire un récit amusant de cet incident, et lui et Maman ont hâte de voir la réunion de famille au complet... Si Byron ne me manquait pas tou-jours, l'air de la campagne m'aurait déjà fait du bien. Miss trouve que sa nourrice a beaucoup plus à lui donner et elle engraisse. C'est une bonne chose qu'elle ne puisse pas comprendre les flatteries qu'on lui prodigue – « Petit Ange » et je ne sais quoi. Affection à la bonne Goose et aussi à vous de tout le monde ici. Ta toujours très aimante. PIPPIN... PIP... IP »...

 

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