Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
Les Essais.
«Livre consubstantiel à son auteur», écrit Montaigne (liv. II, ch.
18, II, 524 et N. Autheur); autrement dit: mon livre et moi ne faisons qu’un (III, 244).
Les ESSAIS et leur auteur sont en effet inséparables: qui analyse
l’un, analyse l’autre, ils ne sauraient être analysés l’un en dehors de l’autre; et d’autre part, le proverbe qui dit que nous pouvons nous flatter de connaître l’homme avec qui nous avons mangé un boisseau de sel est ici en défaut: qui peut dire en effet combien d’exemplaires des Essais il faut avoir usés avant de croire qu’on connaît Montaigne!
Ondoyant et divers, est sa caractéristique essentielle en même
temps qu’il nous apparaît être tel ou tel suivant nos propres sentiments, suivant même nos dispositions du moment; on ne le tient jamais; aucune doctrine n’est tellement sienne qu’il ne puisse avoir soutenu, dans quelque coin des Essais, la doctrine contraire.
Aux yeux des uns, il est le plus naturel, le plus pratique, le plus
simple des sages, et voilà de quoi plaire au plus grand nombre; aux yeux des autres, il est le plus avisé, le plus fin, le plus raffiné des libres penseurs, et voilà de quoi plaire aux plus délicats; généralement on aime sa hardiesse, quelques-uns le trouvent osé; d’autres le louent de maintenir à l’état de questions ouvertes une foule de problèmes que ceux-là estiment préférable d’écarter en les passant sous silence.
A première vue moraliste de premier ordre, le jugement et la
connaissance du cœur humain priment en lui l’érudition et sa morale n’effarouche pas comme celle de tant d’autres qui l’ont devancé ou suivi. Sous une forme simple et attrayante, il nous montre combien du fait même de la nature, dont notre raison est l’interprète, sont faciles et agréables la recherche de la vérité et la pratique de la vertu, quel contentement elles sont susceptibles de nous procurer, et que sous leur action réconfortante peu à peu l’apaisement se fait en nous. Loin de nous détourner des jouissances qu’il nous est donné de ressentir ici-bas, il nous incite à ne pas les dédaigner, nous mettant seulement en garde contre l’abus; comme aussi à patienter avec les misères de l’existence, en les comparant à ce qu’elles pourraient être, et considérant qu’il est toujours loisible de s’y soustraire à qui elles sont devenues intolérables.—Élevé dans la pratique de la foi catholique la plus orthodoxe, il la confesse à maintes reprises, tout en évitant avec grand soin d’en discuter les dogmes.—Partisan de la royauté qui, pour lui, représente l’ordre, base essentielle des sociétés, la domination populaire ne lui semble pas moins être la plus naturelle et la plus équitable; mais par-dessus tout, il est ennemi de la violence et des abus d’où qu’ils viennent; rebelle à toute contrainte, il veut pour chacun la liberté la plus absolue uniquement limitée par l’obligation de ne pas porter atteinte à celle d’autrui et d’observer les lois.
Et nonobstant, en le scrutant davantage, peut-on nier que sous le
rapport philosophique, nul plus que lui ne se soit évertué à démontrer l’inanité de tout système et l’impuissance de l’esprit humain? Rien n’est absolu, tout est relatif, est sa conclusion en toutes choses.—Personne a-t-il mieux montré à quel point un homme peut être irréligieux, avec la volonté de n’être pas antireligieux! jamais personne n’a fait plus complètement abstraction de la vie éternelle; sa religion est toute de surface et d’étiquette. Lui si prolixe en citations, use relativement assez peu de l’Ecriture Sainte et de la Bible, tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer, et sa solution de la question religieuse n’est autre en définitive que de «demander à son curé ce qu’il faut croire et n’y plus penser».—Ces mêmes lois, pour lesquelles, comme citoyen, il professe le plus grand respect, comme penseur il a pour elles, et pour toutes en général, un mépris absolu, convaincu qu’il est que pas une n’est fondée sur la raison et que leur existence seule fait leur autorité (S ).—Il est humain, réprouve toute rigueur inutile
et s’apitoye volontiers sur le sort des malheureux; il est de commerce facile, c’est incontestable; mais de la question sociale il ne dit mot, et d’autre part que d’égoïsme en lui! C’est à un degré tel qu’imbu de ses idées, un homme peut vivre heureux, mais qu’une nation chez laquelle chacun s’inspirerait de pareils sentiments, résigné à tout plutôt que d’accepter d’être troublé dans sa quiétude, laissant aux autres le soin de lutter pour ce que soi-même on approuve, souhaite ou désire, serait immanquablement perdue. Et c’est bien là ce qui nous menace: notre bourgeoisie qui forme le fond sérieux de notre population, absolument formée sur ce modèle, à peu près satisfaite de son sort, ne voit, elle aussi, rien au delà (le bien-être est mère de la veulerie); n’ayant au cœur qu’une passion, l’égoïsme, elle se désintéresse du flot montant des revendications des classes ouvrières auxquelles elle ne veut pas prêter l’attention, attacher l’importance qu’elles méritent, soit pour y donner satisfaction, soit pour y résister, ne semblant pas se douter qu’en politique comme à la guerre, pour avoir la paix il faut être fort et redouté, et prévoyant; regarder en face les difficultés, et les combattre en prenant les devants et non s’incliner. Que peut-on voir en effet de plus probant sur cette disposition d’esprit chez Montaigne que ces passages mêmes de son livre: «Ie me contente de iouïr du monde sans m’en empresser, de viure vne vie seulement excusable et qui seulement ne poise ny à moi ny à autrui.»—«Si ne sçais à l’examiner de pres, si selon mon humeur et mon sort, ce que i’ay à souffrir des affaires et des domestiques, n’a point plus d’abiection, d’importunité et d’aigreur, que n’auroit la suitte d’vn homme, nay plus grand que moy, qui me guidast vn peu à mon aise.»—«Ie hay la pauureté à pair de la douleur; mais ouy bien, changer cette sorte de vie à vne autre moins braue et moins affaireuse.»—«Ie me consolerois aysement de cette corruption des mœurs presentes de nostre estat, pour le regard de l’interest public; mais pour le mien, non. I’en suis en particulier trop pressé.»—«La plus honorable vacation est de seruir au publiq et estre vtile à beaucoup. Pour mon regard, ie m’en despars, partie par conscience, partie par poltronerie» (ch. IX du liv. III, III, 390, 392, 396). Ce scepticisme outré, dont on lui fait reproche, s’explique bien, du reste, par les circonstances dans lesquelles il se trouvait. En politique, les partis changeaient de thèse au fur et à mesure que les événements se produisaient, et chacun changeait de parti suivant ce qu’il croyait plus avantageux, les convictions n’y étaient généralement pour rien. En matière religieuse, son père était catholique, sa mère protestante, ses frères et sœurs tenaient les uns pour la première de ces religions, les autres pour la seconde; les discussions en famille sur les mérites de l’une et de l’autre devaient être fréquentes en ce temps où elles étaient l’une des causes essentielles des troubles qui agitaient si profondément la France. Ce devait être pour lui, qui aimait à penser, un sujet de méditations constantes, et la méditation en pareille matière, quand la raison seule s’en mêle à l’exclusion de la foi (et, chez lui, chacune avait son heure), conduit, ainsi qu’il le dit, «ayant tout essayé, tout sondé, à ne trouuer en cet amas de choses diuerses, rien de ferme, rien que vanité» (II, 226); «toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions établir quelle elle est» (II, 244).
Ste-B l’appelle «le plus sage des Français»; c’est beaucoup
dire, mais à coup sûr, Montaigne fut un sage; il est un maître sous le rapport du bon sens, pour cette moyenne de l’humanité qui forme un groupe si considérable et si honorable, qui n’est bien capable au cours ordinaire de la vie que d’une sagesse courageuse encore, mais tempérée et modeste; il nous gouverne, nous dirige, nous inspire, il est le héros et le hérault du bon sens; et, quand il a affaire à des âmes plus hautes, plus sévères à la fois et plus ardentes, il ne les conquiert pas, mais néanmoins il les séduit, les charme jusqu’à les inquiéter; il s’en fait non des amies, mais, ce qui est plus flatteur, des ennemies qui ne peuvent détacher de lui ni leurs pensées, ni leurs regards (F ).—Et cependant, si l’on vous disait d’un
homme, sans le nommer: Il a traversé l’étude, la magistrature, la cour, la guerre, l’administration, et nulle part il ne s’est arrêté, ni engagé à fond. Rentré dans la vie privée, il n’y a point pris racine; il a jugé que les devoirs et les intérêts domestiques étaient encore un cercle trop large, pour ce que j’appelle sa paresse, une charge trop lourde, pour ce qu’il appelle son indépendance; il s’est isolé de sa famille après s’être isolé du monde: comme mari, comme père, il a cru faire assez en laissant sa femme gronder à l’aise et sa fille s’élever au hasard, pendant qu’il s’enfermait et rêvait dans une tourelle réservée de son petit château, sans jamais faire aucun effort pour autrui. Un tel homme peut-il réellement être considéré comme le type de l’homme vraiment sage? Que pouvait-il y faire autre que d’observer cet être unique, ce moi auquel il avait réduit son univers, que par moment il maltraite en paroles, mais dont il est évidemment trop jaloux, pour qu’on admette qu’il n’en était pas amoureux; et, frappé des contrariétés et des complexités de sa nature, concluant de lui-même à nous tous, pouvait-il se représenter l’homme autrement qu’une énigme indéchiffrable? (G. G ).—«Mérite-t-il
d’être pris pour modèle, celui qui se félicite d’être arrivé à ce point de philosophie qu’il puisse mourir sans regret de chose quelconque, non pas même de sa femme et de ses enfants; qui, pour n’être point importuné à ce moment par la présence de ses amis et de ses proches dont il soupçonne les larmes, pour n’être point obligé de consoler leur douleur ou soutenir leur faiblesse, souhaite d’aller souffrir et mourir parmi des mercenaires et des inconnus; qui, apprenant la mort de sa fille unique, envoie à sa femme une lettre badine, avec un traité de Plutarque pour la consoler?» (B ).
Pour nous, qui avons vécu des années avec lui, Montaigne nous
apparaît vif, exubérant, et avec cela nonchalant, répugnant à prendre une décision; très malin, très piquant sous une certaine rondeur d’allures, sociable néanmoins, d’humeur facile, indulgent pour autrui et en somme agréable compagnon, ne se sachant pas du reste mauvais gré d’être le bonhomme qu’il paraît et qu’il fait plus encore peut-être qu’il ne l’est; ayant le jugement sain, l’âme sincère, mais la conscience peu sévère; c’est un penseur capricieux mais profond, qui a de l’originalité, le culte de l’antiquité, du pittoresque dans son style, nerveux, écrivant au jour le jour, par passe-temps, mais s’intéressant peu à ce qui n’est pas lui, dont il parle avec franchise, tout en ne confessant guère que les défauts dont on se fait généralement gloire dans le monde; d’un égoïsme profond, répugnant à l’action et aimant par-dessus tout le calme et le repos; d’un scepticisme achevé, qui le porte à accepter par trop toutes les faiblesses humaines, sans jamais provoquer un effort quel qu’il soit pour les prévenir ou les refréner; et cependant sensible à la vertu et réprouvant le vice; admirateur du beau et du bien, tout en se reconnaissant incapable d’y atteindre; prenant ses maux en patience, compatissant à ceux d’autrui, résigné à ce qu’il ne peut empêcher, se contentant de son sort; pondéré, n’exagérant rien, ne se passionnant pas; ne se croyant pas infaillible; tolérant, n’imposant pas ses idées, respectant les opinions des autres et même leurs erreurs; considérant la versatilité comme inhérente à la nature humaine et ne s’en étonnant pas; fuyant les discussions; à tout procès, préférant un accommodement; assoiffé de liberté pour lui et pour autrui; respectueux des pouvoirs établis, non qu’il les tînt comme parfaits, mais parce qu’il estimait qu’il n’y a rien qui ne prête à la critique et qu’il ne donnait point dans les utopies; tout en étant d’un parti, se conciliant les autres, sans manquer ni à ses obligations, ni à ses propres sympathies; ne se mêlant aux affaires publiques qu’à son corps défendant, et faisant alors, sans jamais outrepasser, ce qu’il croyait être son devoir; cherchant à esquiver toute ingérence dans les intérêts et les affaires des autres, ne s’occupant même que modérément des siennes, préférant l’inconvénient d’être volé à l’obligation de surveiller ses domestiques; ne s’obstinant pas à vouloir pénétrer quand même la raison de ce qui est; se laissant vivre, ne faisant fi d’aucune des jouissances et agréments que l’existence comporte; envisageant la mort sans appréhension, constamment préparé à sa venue; fidèle à la religion de ses pères, moins par conviction, que pour n’être pas troublé par l’ignorance où nous sommes de ce qui se passe après nous, et, parce qu’il trouvait difficilement à accommoder sa foi avec sa raison, évitant avec le plus grand soin de les mettre en présence. Avec cet ensemble de défauts et de qualités, honnête sans être parfait, satisfaisant, en ces temps extraordinairement agités, aux conditions essentielles de ce qui procure à l’homme cette tranquillité relative du corps et de l’âme, qui en somme est le bonheur tel qu’il peut être ici-bas, réalisant l’aurea mediocritas d’Horace, Montaigne est un consolateur précieux et, à ce titre, vaut d’être lu et médité de tous.
L’ouvrage de Montaigne est un vrai répertoire de souvenirs et de
réflexions nées de ces souvenirs. Sur chaque sujet, il commence par dire tout ce qu’il sait et il finit par dire ce qu’il croit et naïvement, en toutes choses, le pour et le contre; c’est un penseur profond, mais capricieux; et le cours de ses idées l’entraîne sans cesse à tous les points imaginables de l’horizon. On lui a reproché de conter trop d’histoires, mais c’est précisément par là qu’il arrive à son but: nous montrer l’homme dans toutes les attitudes.
Le succès des Essais s’affirma assez rapidement, bien qu’il
semble que ses contemporains aient été plus vivement choqués que nous ne le sommes aujourd’hui, des incorrections et des singularités de son style; P lui reprochait qu’en plusieurs endroits de son
livre, on reconnaissait «je ne sais quoi du ramage gascon», et l’invitait à les corriger, ce dont, du reste, il se garda bien.
Déjà à la fin de son siècle, J L avait surnommé l’auteur
des Essais «le Thalès français» et de T , qui le qualifie
d’«Homme franc, ennemi de toute contrainte», lui promet l’immortalité; par contre S l’appelle «un ignorant hardi», et
les gens d’Église le traitent de «sophiste».
Dès le milieu du e XVII siècle, les Essais étaient presque
universellement répandus, beaucoup déjà s’en inspirent et bien diverses sont, à cette époque, les appréciations émises à leur sujet:
Le cardinal D les dénomme «le bréviaire des honnêtes
gens».
B écrit ses Essais ayant sous les yeux ceux de Montaigne,
qu’il comparait au travail des abeilles.
G B dit en en parlant: «Ce n’est pas un corps entier,
c’est un corps en pièces, tant l’auteur est ennemi de toute liaison soit de la nature, soit de l’art. Il sait bien ce qu’il dit, mais ne sait pas toujours ce qu’il va dire; s’il a dessein d’aller dans un lieu, le moindre objet qui lui passe devant les yeux, le fait sortir de son sujet pour courir après ce nouvel objet; mais il s’égare plus heureusement que s’il allait tout droit et ses digressions sont agréables et instructives», et il le tient comme ayant porté la raison humaine aussi haut qu’elle peut s’élever, soit en politique, soit en morale.
M l’appelle «un Sénèque chrétien».
S.-E dit qu’il «s’y plaira toute sa vie».
P , qui avait commencé par le lire avec passion et le goûter
très vivement, s’élève contre les tendances païennes de sa morale, lui reproche de mettre toutes choses dans un doute universel, ce qui est en effet la caractéristique de sa philosophie, et trouve bien sot le projet qu’il a eu de se peindre. Sur ce dernier point, M. Faguet a depuis observé judicieusement: «qu’en tous cas, le sot projet ne fut pas de s’étudier et de se connaître; que c’est peut-être notre premier devoir que de savoir ce que nous sommes; à qui, en nous, nous avons affaire; que rien n’est plus digne d’un esprit sérieux, ne lui est plus nécessaire, ne s’impose plus à lui». Et cependant, malgré les violentes attaques dont il le poursuit, allant jusqu’à l’accuser de ne penser qu’à mourir lâchement et mollement, nul plus que Pascal n’a emprunté à Montaigne, à la vérité sans le nommer, si bien qu’on a pu dire que, malgré les différences profondes qui les séparent, la Bible est le seul livre qui ait agi sur Pascal plus que les Essais; et que, par une dévotion outrée et mal dirigée, il en est arrivé au même point que Montaigne par son scepticisme exagéré.
Après Pascal, c’est l’école de P -R qui, tout en convenant
que Montaigne a beaucoup d’esprit, lui reproche qu’après avoir bien aperçu le néant des choses humaines, il croit peu à celles du ciel et réduit la philosophie à l’art de vivre à son aise ici-bas; qu’en tant que philosophe, c’est un «menteur» qui se moque du lecteur.
Mme L écrit qu’«il y a plaisir à avoir un voisin tel que
lui».
M rivalise de sagacité et de profondeur avec lui, quand il
peint la morgue et la vanité des érudits, l’ignorance et le pédantisme des médecins, les sottes prétentions des femmes savantes et plusieurs autres ridicules.
L F , qui a à peu près sa méthode et sa morale, imite
dans ses fables sa philosophie naïve.
«Quel aimable homme, qu’il est de bonne compagnie, que son
livre est plein de bon sens!» écrit Mme S .
M le juge avec sévérité: il le tient pour pédant, parce
qu’il cite beaucoup sans être érudit; comme fort en citations, mais malheureux et faible en ses raisons et déductions, lui reprochant de persuader non par des arguments, mais par son imagination; «un trait d’histoire ne prouve pas, un petit conte ne démontre pas; deux vers d’Horace, un apophthegme de Cléomènes, un de César ne doivent pas persuader des gens raisonnables»; et cependant les Essais ne sont qu’un tissu de traits d’histoire, de petits contes, de bons mots, de distiques et d’apophthegmes.
H , qui ne se piquait cependant pas d’une grande austérité,
appelait les Essais «le bréviaire des honnêtes paresseux et des ignorants studieux qui veulent s’enfariner de quelque connaissance du monde et de quelque teinture des lettres». «A peine trouverez-vous, disait-il, un gentilhomme de campagne qui veuille se distinguer des preneurs de lièvres, sans un Montaigne sur sa cheminée.»
B , cet esprit si judicieux, le continue et le commente.
L B , qui l’a beaucoup étudié, s’empare de son style; il
en a le pittoresque, mais avec beaucoup plus de hardiesse; et en peu de lignes, il le venge des attaques de B et de
M : «L’un ne pensait pas assez pour goûter un auteur
qui pense beaucoup; l’autre pense trop subtilement pour s’accommoder de pensées qui sont naturelles.»
Le e XVIII siècle a pour lui une admiration profonde, dans laquelle il
entre peut-être quelque parti pris: ses idées triomphent; les philosophes de cette époque le réclament comme un des leurs, un peu à tort du reste, car à l’opposé des encyclopédistes qui estiment que l’homme est né bon et que c’est la société qui, mal organisée, le déprave, Montaigne a plutôt tendance à croire que c’est l’homme, plus que la société, dont l’amélioration est à poursuivre.
M [8] en particulier se fait son défenseur.
[8] V. N. I, 552: Inusité.
Mme D l’excepte lui seul de son dédain pour les
philosophes qui tous, dit-elle, sauf lui, sont des fous.
V plus que tout autre lui prodigue l’éloge, estime surtout
en lui son imagination[9], trouve charmant le projet qu’il a eu de se peindre naïvement comme il l’a fait, et ajoute: «Quelle pauvre idée
ont eue Nicole, Malebranche et Pascal de le décrier [10].»
[9] V. N. II, 478: Creu.
[10] V. N. II, 18: Extrauagant.
V et D marchent sur ses pas, montrant à
l’homme ses travers et ses défauts.
J.-J. R s’en inspire, le copie souvent, et, comme lui, ne
craint pas de se montrer tout entier et sans voile aux regards de ses contemporains.
B développe ses pensées sur la nature.
S l’unit à Shakspeare et à Molière, admirant «ce fonds
immense de naturel, de raison, de grâce, de variété, de profondeur et de naïveté qui caractérise ces grands hommes».
«Il est aussi vraisemblable, dit M , que sans Montaigne
on n’eût pas eu Pascal, qu’il l’est que sans Corneille on n’eût pas eu Racine.»
D , lui aussi, admire sa raison et sa grâce.
D lui dresse un piédestal, ainsi qu’on en peut juger par les
vers qui terminent cette notice.
L H s’exprime ainsi à son sujet: «Écrivain, il a imprimé à la
langue française une sorte d’énergie familière, qu’elle n’avait point avant lui et qui ne s’est pas usée. Philosophe, il a peint l’homme tel qu’il est sans l’embellir avec complaisance, sans le défigurer avec misanthropie. Il n’est jamais vain, ennuyeux, hypocrite, ainsi qu’il arrive souvent, quand on se met soi-même en scène. Quels trésors de bon sens! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent et même de ceux qui ne lisent pas.»
Le siècle suivant, s’en rapportant généralement au précédent, ne
lui a pas été moins favorable, bien que ses critiques n’y soient pas en moins grand nombre que ses admirateurs; mais c’est surtout son style, plus que ses idées, qui alors est en honneur. En 1812, son éloge était mis au concours, et dans V , déjà cité, auquel en
fut attribué le premier prix, on relève: «La morale de Montaigne n’est pas sans doute assez parfaite pour des Chrétiens; il serait cependant à souhaiter qu’elle servît de guide à tous ceux qui n’ont pas le bonheur de l’être. Elle formera toujours un bon citoyen et un honnête homme. Elle n’est pas fondée sur l’abnégation, mais elle a pour premier principe la bienveillance envers les autres, sans distinction de pays, de mœurs, de croyance religieuse. Elle nous instruit à aimer le gouvernement sous lequel nous vivons, à respecter les lois auxquelles nous sommes soumis, sans mépriser le gouvernement et les lois des autres nations; nous avertissant de ne pas croire que nous ayons seuls le dépôt de la justice et de la vérité. Elle n’est pas héroïque, mais elle n’a rien de faible: souvent même elle agrandit, elle transporte notre âme par la peinture des fortes vertus de l’antiquité, par le mépris des choses mortelles et l’enthousiasme des grandes vérités; mais bientôt elle nous ramène à la simplicité de la vie commune, nous y fixe par un nouvel attrait et semble ne nous avoir élevé si haut dans ses théories sublimes, que pour nous réduire avec plus d’avantage à la facile pratique des devoirs habituels et des vertus ordinaires.»
M le traite assez durement: «Les Essais disent le
découragement, l’ennui, le dégoût qui remplissent les âmes; j’y trouve à chaque instant certain goût nauséabond, comme dans une chambre de malade.» Ailleurs il l’appelle «ce malade égoïste, clos dans son château de Montaigne».
G. G , dont nous avons plus haut donné des extraits,
déclare nettement, après l’avoir étudié de très près, qu’il l’admire mais ne l’aime pas: «Montaigne, dit-il, est venu jusqu’à nous, porté par les flots changeants de l’opinion, dont il est l’enfant gâté; en dépit des vicissitudes dont elle est coutumière, il est des écrivains de son temps le seul de qui l’importance et l’influence aient grandi avec les ans. Esprit singulièrement libre, ouvert, équitable et prudent, de tous nos grands hommes d’autrefois, il est peut-être celui que nous aurions le plus de profit à évoquer et à consulter. Il a le génie de la modération et du langage le plus propre à exprimer. A travers trois siècles qui nous séparent, nous n’avons pas à faire effort pour remonter jusqu’à lui, tellement il est près de nous, plus près que beaucoup d’une date plus récente et d’une langue plus semblable à la nôtre. Il est nommé et cité partout; il est si répandu, ses anecdotes et ses traits de style ont tant circulé, que, même anonyme, on le retrouve sans cesse; de plus, on lui prête autant qu’on lui emprunte et ce n’est pas peu dire. Mais au fond, tout essayer, tout esquiver; ne jamais exposer une pensée sans en laisser entrevoir la contrepartie, et ne jamais conclure; peu de caractère, pas d’idéal, s’accommodant de tout; vieux de bonne heure, jeune jusqu’à la fin: voilà Montaigne; c’est un homme de génie, mais en tout un amateur: en morale, en religion, en politique et même en affections de famille. Les Essais ont réussi, incontestablement, et avant tout, par le talent, l’esprit, l’entrain, l’imagination de leur auteur; mais en même temps, parce qu’il s’y applique à nous apprendre à arranger, à son exemple, commodément notre vie et à reposer notre tête sur un oreiller doux et sain.»
Plus près de nous, M le résume de la sorte: «Il connaît à
merveille les misères humaines, et les expose sans chercher à les corriger; sa sagesse est de vivre et de se réjouir, et le meilleur moyen d’y atteindre est pour lui de ne se troubler de rien et de ne rien prendre au sérieux. D’une façon générale, il décourage les élans généreux qui sont la source des grandes choses; et, pour ce motif, il n’est pas à mettre, en entier, entre les mains de la jeunesse, à laquelle il enlèverait trop tôt ses illusions. Par contre, de quel charme n’est-il pas pour celui qui va atteindre l’âge de la retraite; quand l’expérience lui a appris combien décevantes sont les gloires de ce monde, et qu’il cherche à orienter sa vie en vue de se reposer des luttes auxquelles il a pris part, il lui fait voir toutes choses sous leur véritable jour.» Et il termine: «Bon homme et aimable compagnon, oui; mais cœur chaud et grand cœur, non; son attitude pendant la peste de Bordeaux, alors qu’il était maire de cette ville, en témoigne; il lui manquait en outre une conscience sévère et un vaillant désir de progrès moral.»
Dans son Histoire de France (tome IX), H M estime
que la plupart des écrivains, Rabelais même, peuvent s’analyser; seul Montaigne échappe: «On peut, dit-il, esquisser le profil des Alpes et des Pyrénées mais comment fixer l’aspect de l’Océan aux flots mobiles? Chez lui c’est en tout le respect des coutumes établies, non parce qu’elles sont bonnes, mais parce qu’elles sont, et coûtent trop à changer en admettant même que nous gagnions au change; mais tout en nous accommodant de toutes choses extérieures, tout en subissant patiemment tous les jougs, il veut que nous ne nous y engagions que le moins possible, que nous conservions la pleine liberté de penser; et cette réserve est en lui le point de départ d’une guerre à tout ce dont tout à l’heure il nous commandait le respect, à toute coutume, à toute convention, à tout préjugé, toute superstition, qui tous sont de sa part l’objet d’un doute universel.»
Enfin, tout récemment, M. A émet sur lui l’appréciation
suivante: «C’est l’homme de Sénèque et de Plutarque; l’antiquité fut son modèle, d’elle il accepte tout, ne conteste rien. Il en est plein au point que si l’on retranchait tout ce qu’elle lui a fourni, les Essais se trouveraient fort abrégés, de nombreux chapitres n’auraient qu’un petit nombre de lignes et quelques-uns disparaîtraient complètement. C’est un penseur que n’ont jamais troublé ni les difficultés de la vie présente, ni les angoisses de la vie future. Né dans la religion catholique, il est au plus haut degré respectueux de ses dogmes et observateur de ses pratiques; mais, la plume à la main, après avoir placé la vérité religieuse au-dessus de tout débat, il fait montre d’un état d’âme et d’une tournure d’esprit tout autres: Son chapitre sur les croyances et les légendes est, de fait, la négation de toutes révélations divines et de toute espèce de miracles; il réfute la théorie du repentir et de la pénitence: il parle de la mort en homme qui n’est pas précisément convaincu de l’immortalité de l’âme, et ne demande jamais du courage et de la résignation à l’idée religieuse; sa morale n’a rien de commun avec celle du christianisme»; et, bien que ces sujets tiennent une grande place dans son livre, lui, si prolixe en citations, n’use en cela de l’Écriture sainte et de la Bible que tout juste assez pour ne pas paraître les ignorer.
Toutefois ce scepticisme outré qui, chez lui, est un point
dominant, qui se révèle partout dans les Essais et qui l’a amené à une sorte d’adaptation, dit B , ou accommodation aux
circonstances, qui ne sont jamais, ou bien rarement, les mêmes, ni pour deux d’entre nous, ni pour chacun de nous, à deux moments différents de son existence, il faut, pour en juger équitablement, considérer les temps où vivait Montaigne; tant d’événements extraordinaires venaient de s’accomplir ou étaient encore en évolution, qui étaient bien faits pour faire douter quiconque de bonne foi cherchait à se rendre compte. C’étaient l’invention de l’imprimerie (1440), la chute de l’Empire d’Orient (1453), la découverte du Nouveau Monde (1492), la Renaissance ( e e XV et XVI siècles), enfin la Réforme de Luther (1517) avec les troubles de conscience qui en résultèrent et les guerres civiles de si longue durée, où se donnèrent si longtemps et si pleinement carrière toutes les passions déchaînées, qui éclatèrent à cette occasion et dont la France, qu’elles mirent dans le plus complet désarroi, fut particulièrement le théâtre.
Étudiant de plus près l’influence qu’ont pu avoir sur l’œuvre de
Montaigne et les opinions qu’il y manifeste, l’origine de sa famille, la situation à laquelle il était arrivé, ses alliances et les événements au milieu desquels sa vie s’est déroulée, M , en 1875,
s’exprimait ainsi:
«Michel Eyquem descendait de ces anciens bourgeois de
Bordeaux (son père prenait encore ce titre), continuateurs du municipe romain, qui vivaient dans une véritable république, ne reconnaissant au-dessus d’eux aucun seigneur, si ce n’est le duc de Guyenne et plus tard le roi de France, avec lesquels ils étaient souvent en lutte quand ceux-ci, toujours à court d’argent, cherchaient à faire peser plus lourdement sur eux, sur leur commerce ou sur leurs terres leur joug fiscal, alors que ceux-là considéraient ne leur devoir que l’hommage de souveraineté et l’octroi volontairement consenti de subsides et d’impôts.
«Ces fiers marchands, qui dans leurs actes prenaient le
titre de «Sire», n’avaient pas encore perdu l’habitude de se gouverner eux-mêmes, de voter eux-mêmes leurs taxes, de lever des troupes et de les commander; ils possédaient des maisons nobles, des juridictions, des seigneuries, des baronnies au même titre que les gentilshommes et s’anoblissaient eux-mêmes comme citoyens de Bordeaux, sans souci du pouvoir royal, lui rendant seulement le service militaire du ban et de l’arrière-ban pour leurs terres nobles.
«Quant aux gentilshommes du pays, ils avaient encore,
eux aussi, l’habitude de penser et de s’exprimer librement; la royauté n’avait encore que peu de puissance sur eux et les souvenirs de la nationalité perdue n’étaient pas éteints.
«A l’indépendance de ces bourgeois dont il était issu, de
ces gentilshommes parmi lesquels il comptait, Montaigne joignait celle de l’érudit qui s’était fait un idéal du citoyen des cités grecques et romaines; c’est en obéissant à ce courant d’idées qu’il a porté la lumière sur les abus les plus criants de son époque et attaqué les superstitions et erreurs de son temps. Les questions politiques, sociales et religieuses ne faisaient pas plus défaut à ce moment que maintenant, et c’est ainsi que nous le voyons signaler les inconvénients de la vente des offices de judicature, du mode d’éducation; l’abolition de la torture qui était avec l’instruction secrète des
procès un des modes d’exercer la justice, celle des peines édictées contre les sorciers.
«Mais s’il voulait remédier aux abus, il ne reconnaissait
pas moins combien il est dangereux de vouloir renverser tout ce qui existe, au lieu de procéder avec mesure et avec l’aide du temps. Il vivait alors que catholiques et huguenots rivalisaient de haines sauvages et de fureurs sanglantes; dans la Guyenne même les cruautés du catholique de Montluc étaient égalées par celles du protestant baron des Adrets; dans toute la France se répétaient officiellement les massacres de la Saint-Barthélemy, les Guises assassinaient Coligny, le roi assassinait les Guises, Jacques Clément assassinait le roi; dans les campagnes, chaque gentilhomme faisait la guerre de partisan pour le Roi ou pour la Ligue, pour les catholiques ou pour les huguenots; dans les villes, les émeutes et les massacres populaires étaient suivis des pendaisons et des massacres royaux; et, dans ces conditions, Montaigne «assis au moyeu de tout le trouble» des guerres civiles de France, était fondé à redouter les «nouvelletez», à prêcher l’obéissance à la loi et faire appel, sans distinction de parti, à la tolérance et à la modération. Véritable précurseur des temps modernes, il nous montre l’idéal que nous n’avons pas encore atteint: la liberté sans la licence, l’ordre sans le despotisme.»
S’il parle de lui, dit-on souvent, il ne se livre pas: «Sauf de son
père, ce qu’il dit des siens est fort vague; de ses amis, à part La Boétie et M lle de Gournay, il ne dit mot; il fait parfois allusion à des événements auxquels il a été mêlé, mais fort rarement et sans jamais préciser; au point que la profession militaire à laquelle en certains passages il fait allusion et que semble lui confirmer le monument funéraire élevé sur sa tombe, a été mise en doute; de même qu’on n’a par lui aucune donnée sur les missions et négociations dont il a été chargé et que d’autres documents établissent.» A cela lui-même a répondu par avance: «Ce ne sont mes gestes que i’escris: c’est moy, c’est mon essence» (vol. I, pag. 680).—Peut-être est-on plus fondé quand on lui reproche de n’avouer guère, en les présentant comme tels, que des défauts discutables, tenus souvent pour des qualités; mais avec quel art il les discute et nous amène à leur sujet à faire un retour sur nous-mêmes!
Il est à remarquer que bien que Montaigne ait étudié l’homme à
fond, et qu’au ch. 13 du liv. III (III, 670) il dise qu’il s’adonne volontiers aux petits, il ne parle guère des prolétaires qu’en deux occasions, pour les plaindre d’être foulés par tous les partis et lui aussi par contre-coup, et pour faire ressortir avec quelle résignation ils supportent le mauvais sort; il est vrai qu’en ces temps, ils tenaient bien peu de place et que son égoïsme le portait à s’en désintéresser.
C’est cette communauté de sentiments entre leur auteur et la
bourgeoisie qui fait que les Essais sont un des livres de prédilection de celle-ci; elle s’y retrouve avec ses qualités et ses défauts: son bon sens, son honnêteté native, son amour de la paix à tout prix, sa versatilité, sa vanité et ses idées tant soit peu frondeuses.
Cette vogue, un dessin humoristique de G , daté de 1840,
la fait bien ressortir: un détenu à la prison de Clichy pour dettes (à cette époque tout créancier pouvait faire incarcérer un débiteur laissant en souffrance ses engagements), reçoit la visite de sa femme et de leur enfant; celle-ci l’aborde en lui disant: «Petit homme, nous t’apportons ta casquette, ta pipe d’écume et ton Montaigne.»—Non moins probante est cette inscription funéraire que porte au Père-Lachaise, principal cimetière de Paris, la tombe d’Auguste Collignon, secrétaire général du Ministère de la guerre, en 1800, sous Carnot: «Il vécut en homme de bien et puisa la vérité dans les Essais de Montaigne.»
Les Essais sont moins un livre, qu’un journal divisé en chapitres,
qui se suivent sans se lier et qui portent chacun un titre sans se soucier beaucoup d’en tenir les promesses (C ): ces en-tête
dépistent le lecteur plus qu’ils ne le guident, ce sont de vrais trompe-l’œil. Il est question de tout dans cet ouvrage: poésie, médecine, histoire naturelle, art militaire, politique, religion, éducation, morale, et de bien d’autres choses, et tout y est confondu; ce qui y est dit sur un même sujet est épars un peu partout, pêle-mêle, que viennent encore accroître des digressions fréquentes, des citations nombreuses n’ayant parfois qu’un rapport éloigné avec le texte où elles sont enchâssées, souvent avec une signification tout autre que celle qu’elles ont dans l’ouvrage d’où elles sont tirées; des répétitions et aussi des intercalations faites après coup qui rompent le sens, que l’auteur ne se donne pas la peine de rétablir, ce qui le rend par place de compréhension difficile; véritable maquis littéraire où, à tout instant, malgré les flots de lumière que le style y répand, on a besoin d’être éclairé, d’où une curiosité sans cesse éveillée qui n’est pas un des moindres attraits des Essais.
Aucun plan préconçu n’a évidemment présidé à leur rédaction et
même, au début, ils n’étaient pas destinés à l’impression; c’est ce qui explique qu’ayant commencé à les écrire en 1571, Montaigne n’en a publié qu’environ neuf ans après les deux premiers livres, rédigés cependant au courant de la plume, ce qui était vrai alors, et sans les retouches et augmentations notables qu’il y a apportées depuis.
C’est vraisemblablement après cette première publication, et à ce
moment seulement, que Montaigne a pris à cœur ce travail, s’est décidé à en accroître l’importance, l’a retouché, y a ajouté et écrit le troisième livre où, de parti pris, se mettant résolument en cause, il peut dire en toute vérité qu’il en est le sujet principal et constant.
Mais cette absence de plan ne nuit en rien à l’unité de doctrine
qui n’est autre, et sur ce point l’auteur ne se dément pas une seule fois, que l’inanité et l’inutilité de tout système philosophique; chacun, s’étudiant, doit se suffire à lui-même.
Certes il y a des secrets de l’art d’écrire que Montaigne ne
possède pas, mais par son charme, il en fait oublier l’absence; les mérites qui tiennent de la méthode lui sont inconnus; mais il écrit comme il parle, en cela il a été l’un des précurseurs de ce genre, et les qualités qui tendent à l’expression proprement dite lui sont innées et il atteint à l’éloquence quand il exprime les beaux sentiments et loue les belles actions. La plupart des grands écrivains du e XVII siècle l’ont beaucoup étudié, et l’originalité de son style leur a fourni nombre d’expressions et d’images que l’on retrouve en lui.— En vrai gascon, du reste, il va au-devant de toutes les critiques: Il n’a souci, dit-il, ni de l’orthographe, ni de la ponctuation; si les mots lui font défaut, il en forge; peu lui importe que les faits qu’il cite soient vrais ou non; c’est intentionnellement qu’il saute d’un sujet à un autre, qu’il n’énonce pas les sources où il puise; si ce qu’il dit ici est en contradiction avec ce qu’il a dit là, c’est qu’alors il pensait différemment que maintenant; les erreurs légères de rédaction qu’on pourra relever, il n’y a pas à lui en tenir compte; celles de quelque importance sont à attribuer à ses imprimeurs.
La langue française ne faisait guère que commencer à se former,
il est même de ceux qui ont le plus contribué à la fixer; le jargon que parlaient nos aïeux dans les siècles précédents commençait à peine à s’affiner; les meilleurs ouvrages s’écrivaient en latin, et les Essais eux-mêmes, bien qu’écrits en français, l’ont été comme l’on écrit en latin. C’est à cela qu’on doit d’y rencontrer de si nombreux mots latins francisés, de si fréquentes tournures et constructions de phrase latines, et notamment des ellipses répétées; si bien qu’on peut dire que Montaigne a créé la langue dont il a fait emploi, en usant avec toute la liberté d’un inventeur; les formules reçues sont pour lui sans autorité; il pense et les mots ne servent qu’à peindre sa pensée; rarement se rencontrent en lui des circonlocutions; toujours vif et précis, il est économe de mots et prodigue d’idées (L D ); et ce que, dans sa préface de Mithridate, Racine dit en parlant d’Amyot, lui est de tous points applicable: «Je rapporte les paroles de Plutarque, telles qu’Amyot les a traduites, parce qu’elles ont une grâce, dans le vieux style de ce traducteur, que je ne crois pas pouvoir égaler dans notre langue moderne.»
A l’éloge de Sénèque et de Plutarque, Montaigne a consacré un
de ses chapitres; c’est à bon droit, car les emprunts qu’il leur a faits et aussi les idées, les inspirations qu’il leur a prises sont considérables; Cicéron également a été mis largement à contribution, quoique cependant à un degré moindre, et il a été aussi ingrat qu’injuste envers lui en le traitant aussi mal qu’il l’a fait à diverses reprises.
Quant à écrire à bride abattue, à ne pas se relire comme il le dit,
il n’en est rien, du moins à partir du moment où il cesse d’écrire pour lui seul. L’examen des diverses éditions des Essais fixe complètement à cet égard. C’est alors un écrivain raffiné et habile qui sait cacher, sous des dehors innocents, la hardiesse de la pensée; son style n’a ni masque, ni fard, mais il a de la toilette; non seulement il corrigeait, mais il ajoutait; et quand il ajoutait ce n’était pas en une fois et d’un jet. En regardant les notes manuscrites de l’exemplaire de Bordeaux, dont il est question plus loin, on voit qu’en deux tiers de page, la plume et l’encre changent jusqu’à dix fois, et, au lieu que ce soit le flot courant d’une conversation abondante, cela apparaît comme un chef-d’œuvre de marqueterie (G. G ); si
bien que ses trois éditions principales de 1580, 88, 95, apparaissent en quelque sorte comme trois livres distincts écrits sous des impressions différentes, ce sont trois images d’un même homme le plus mobile, le plus ondoyant qui fut jamais, le plus habile à se dérober tout en ayant l’air de se livrer jusqu’à l’abandon, et qu’on ne peut un peu connaître qu’en superposant la seconde de ces images à la première et la troisième aux deux autres (B ): idée fort
judicieuse que réalise le procédé indiqué dans l’avant-propos par lequel, dans la présente édition, débute le fascicule afférent aux
variantes. V. infra, p. 97.
Mais ces constatations une fois faites, de quelle valeur sont-elles
devant le satirique et immuable bon sens de Montaigne, sa verve constante, son style pittoresque, ses expressions au ton nerveux, original, auquel on ne peut toucher sans les affaiblir considérablement, sans courir risque souvent d’altérer le fond de la pensée et de lui enlever partie de sa force et de son agrément? Tout cela, jusqu’à l’allure de hasard qu’affecte son livre, en rend la lecture facile et attrayante. Ces qualités, jointes à ce qu’il est éternellement vrai, font qu’il se lit et se lira toujours, alors que déjà bien rares sont les ouvrages sérieux qui se lisent aujourd’hui; on en écrit encore, on les parcourt quelquefois, on ne les lit plus, on n’en a plus le temps; en dehors de ce qui a trait à la profession de chacun, le journal du matin, le roman et la pièce de théâtre du jour suffisent à notre époque, et cela semble devoir aller sans cesse en s’accentuant, par suite du surmenage intellectuel qu’impose la satisfaction des besoins de la vie matérielle de plus en plus exigeante et difficile à assurer.