Essais de Montaigne (self-édition) - Volume IV
L’esprit des Essais. Extraits, Classés par Matière et dans un Ordre Méthodique, des Idées Caractéristiques qui Y Sont Émises.
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 8 parties.
L’ESPRIT DES ESSAIS.
EXTRAITS, CLASSÉS PAR MATIÈRE ET DANS UN ORDRE
MÉTHODIQUE, DES IDÉES CARACTÉRISTIQUES QUI Y SONT
ÉMISES.
«Montaigne, le meilleur philosophe moral que nous ayons, plus
profond que subtil, a dit d’Aguesseau, n’est jamais mieux que cité; on ne lui trouve pas tant de génie à le lire de suite, ses propos saisissent plus que les développements qu’il leur donne».—Ses propos, on les trouvera, en majeure partie, énoncés ici; et, en se reportant aux indications de volume et de page qui les accompagnent, il sera aisé, à qui voudra, de les replacer dans leur cadre pour en mieux juger et méditer.
Ces extraits, synthétisant «l’esprit des Essais», sont textuels, en
dehors des légères retouches qu’il a fallu faire à quelques-uns pour les rendre compréhensibles tout en les présentant isolément.—Le style et l’orthographe en ont été conservés, pour ne rien leur enlever de leur précision et de leur pittoresque.
Ce relevé, joint au sommaire des Essais (fascicule B), présente
de fait la quintessence de cet ouvrage: l’un dans son ensemble, l’autre dans ses idées caractéristiques.
La pensée n’en est pas nouvelle; elle a déjà été réalisée, au
moins à deux reprises au e XVIII siècle, d’une manière fort judicieuse, bien que dans des conditions ne nous donnant pas pleine satisfaction, ce qui nous a déterminé à la reprendre, en faisant à cet égard table rase du passé.
Le difficile, dans un travail de ce genre, est de ne pas se laisser
entraîner, tout en n’écartant rien d’essentiel. Mais la corrélation entre ce relevé et le Répertoire analytique des principales matières traitées ou mentionnées dans les Essais (fascicule Hb) et, d’autre part, le recours immédiat au texte que rend possible la contexture de «Self-édition», résolvent ce point épineux.
Il est à observer que cet «Esprit des Essais» diffère entièrement
des «Extraits de Montaigne» qui, sous ce nom et en assez grand nombre, en donnent in extenso les morceaux les plus intéressants, n’y faisant que les coupures indispensables suivant la catégorie de lecteurs auxquels ils sont destinés.
Le titre de chaque article indique le sujet auquel il est plus
particulièrement afférent et souvent aussi, entre parenthèses, d’autres articles auxquels il y a lieu de se reporter pour ce même objet, car, ici non plus, on n’a pu se garder complètement de la confusion qui partout existe dans les Essais, où à propos de tout il est question de tout.
Dans l’article «Divers», plus encore que dans les autres, on
trouvera un peu de ce tout; les sujets y sont classés d’après l’ordre alphabétique du mot qui, dans l’alinéa, attire le plus l’attention.
Nota.—Les nombres suivant chaque alinéa, indiquent: ceux en
caractères romains, le volume; ceux en caractères arabes, la page où se trouve l’extrait qu’il relate.
Pour chaque sujet, outre l’article qui lui est propre, consulter
également ceux qui accessoirement sont indiqués dans l’en-tête, et aussi l’article «Divers».
ESSAIS DE MONTAIGNE.
L’ESPRIT DES ESSAIS.
EXTRAITS, CLASSÉS PAR MATIÈRE ET DANS UN ORDRE
MÉTHODIQUE, DES IDÉES CARACTÉRISTIQUES QUI Y SONT
ÉMISES.
ABONDANCE.
Il n’est rien si empeschant, si desgouté que l’abondance, I, 490.
ABSENCE (AMITIÉ, MARIAGE).
Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz
escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s’ils sont à la chasse, III, 434.
Vne faim insatiable de la présence corporelle, accuse vn peu la
foiblesse en la iouissance des ames, III, 436.
ACTIONS.
Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté croupie et endormie,
comme vn embesongnement espineux et penible. L’vn me pince, l’autre m’assoupit, III, 276.
Toutes actions, dit la philosophie, sieent egallement bien et
honnorent egallement le sage, III, 692.
Les choses moins craintes sont moins defendues et obseruees.
On peut oser plus aysement, ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile par sa difficulté, III, 274.
Est-ce pas erreur, d’estimer aucunes actions moins dignes de ce
qu’elles sont necessaires? Si est ce vn tres-conuenable mariage, du plaisir auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent tousiours, III, 700.
A l’enfourner, il n’y va que d’vn peu d’auisement, mais depuis que
vous estes embarqué, toutes les cordes tirent, III, 512.
La pluspart de nos actions ne sont que masque et fard, I, 406.
Noz plus grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules,
III, 512.
L’insuffisance et la sottise est loüable en vne action meslouable,
III, 274.
ADULTÈRE (CHASTETÉ, MARIAGE).
Il faut estre ingenieux à euiter cette ennuyeuse et inutile
cognoissance, III, 234.
Mais le monde en parle. Vn galant homme en est pleint, non pas
desestimé. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit iusques au plus grand? III, 234.
Chacun de vous a fait quelqu’vn coqu: or nature est toute en
pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de cet accident, en doibt mes-huy auoir moderé l’aigreur: le voyla tantôt passé en coustume, III, 234.
I’en sçay qui à leur escient ont tiré et proffit et auancement du
cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens, I, 464.
La curiosité est vicieuse par tout: mais elle est pernicieuse icy.
C’est folie de vouloir s’esclaircir d’vn mal, auquel il n’y a point de medecine, qui ne l’empire et le rengrege: duquel la honte s’augmente et se publie principalement par la ialousie: duquel la vengeance blesse plus nos enfans, qu’elle ne nous guerit. Vous assechez et mourez à la queste d’vne si obscure verification. Combien piteusement y sont arriuez ceux de mon temps, qui en sont venus à bout? On ne se moque pas moins de celuy qui est en peine d’y pouruoir, que de celuy qui l’ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile: à qui il est vne fois attaché, il l’est tousiours. Le chastiement l’exprime plus, que la faute. Il faict beau voir, arracher de l’ombre et du doubte, nos malheurs priuez, pour les trompeter en eschaffaux tragiques: et malheurs qui ne pinsent, que par le rapport, III, 232.
Miserable passion, a cecy encore, d’estre incommunicable. Car à
quel amy osez vous fier vos doleances: qui, s’il ne s’en rit, ne s’en serue d’acheminement et d’instruction pour prendre luy mesme sa part à la curee? I, 464.
AFFAIRES (FORTUNE, VIE PUBLIQUE).
Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et
superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune. Il n’est pas besoin d’esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s’y perd à la consideration de tant de lustres contraires et formes diuerses, II, 540.
Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et
consequences, il empesche son eslection. Vn engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand et de petit poix, II, 542.
Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons
à nostre mercy: mais par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et auons à les suyure, III, 514.
Vn sage homme peut pour l’interest d’autruy, comme pour ne
rompre indecemment compagnie ou pour ne discontinuer vn autre affaire d’importance, remettre à entendre ce qu’on luy apporte de nouueau: mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s’il est homme ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire, I, 656.
AFFECTION (ENFANTS).
Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté. Et
donner, est de plus de coust que le prendre, II, 20.
Ce n’est pas merueille, si à reculons l’affection des enfans aux
peres, n’est pas si grande. Ioint que celuy qui bien faict à quelcun, l’aime mieux, qu’il n’en est aimé. Et celuy à qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier aime mieux son ouurage, qu’il n’en seroit aimé, si l’ouurage auoit du sentiment, II, 20.
Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette
affection naturelle, à qui nous donnons tant d’authorité, a les racines bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours leurs propres enfans d’entre les bras des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge. Et voit-on en la plus part d’entre elles, s’engendrer bien tost par accoustumance vn’affection bastarde, plus vehemente que la naturelle et plus grande sollicitude de la conseruation des enfans empruntez, que des leurs propres, II, 46.
La seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations, II, 22.
AGE.
Nos ames sont desnoüées à vingt ans, elles sont alors ce
qu’elles doiuent estre, et promettent tout ce qu’elles pourront. Iamais ame qui n’ait donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n’en donna depuis la preuue, I, 596.
En la vie des mesmes hommes souuent la belle moitié, ils la
vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d’eux-mesmes, I, 598.
Il est possible qu’à ceux qui employent bien le temps, la science,
et l’experience croissent depuis cet aage (trente ans) auec la vie: mais la viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’allanguissent, I, 598.
AMBASSADEURS.
I’ay trouué bien estrange, qu’il fust en la puissance d’vn
Ambassadeur de dispenser sur les aduertissemens de grande consequence qu’il doit faire à son maistre. Et m’eust semblé l’office du seruiteur estre, de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont aduenuës: afin que la liberté d’ordonner, iuger, et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu’il ne la preigne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m’eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d’eschole, non à celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en prudence et bon conseil, I, 94.
AMBITION.
Nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier, ains pour le
publicq; beau mot, dequoy se couure l’ambition et l’auarice, I, 410.
L’ambition n’est pas vn vice de petis compaignons, et de tels
efforts que les nostres, III, 520.
Où l’amour et l’ambition seroient en esgale balance, et
viendroient à se choquer de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast le prix de la maistrise, II, 642.
L’ambition ne se conduit iamais mieux selon soy, que par vne
voye esgaree et inusitee, III, 322.
L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre,
comme la statue d’vn marché. Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte, III, 156.
AME (IMMORTALITÉ DE L’AME).
La generation de l’ame suyt la commune condition des choses
humaines: comme aussi sa vie. On la voyt naistre à mesme que le corps en est capable; esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoit la foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude. On l’apperçoit capable de diuerses passions et agitée de plusieurs mouuemens penibles, d’où elle tombe en lassitude et en douleur, capable d’alteration et de changement, d’allegresse, d’assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l’estomach ou le pied: esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette, par les vapeurs d’vne fieure chaude: endormie par l’application d’aucuns medicamens, et reueillée par d’autres. Dauantage on sent l’ame s’engager en la mort, comme le corps. Ce que l’image du sommeil nous montre assez: car c’est vne defaillance et cheute de l’ame aussi bien que du corps, II, 316.
L’ame loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et
accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez de l’ame, II, 312.
L’ame, par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge,
desire et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher gouuerne son nauire selon l’experience qu’il en a, II, 312.
Nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions.
D’où nous voyons les enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire souuent de mesme chose: Et quelque gentille flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nees, encore les despend on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux. Ainsin il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie, I, 406.
Puisque l’ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance,
et la temperance, et la liberalité, voire et la iustice: puis que l’auarice peut planter au courage d’vn garçon de boutique, nourri à l’ombre et à l’oysiueté, l’asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu’elle apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs meres: ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, I, 612.
Ce n’est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle,
c’est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres: là elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans, de nos amis, et de nos fortunes: et quand l’opportunité s’y presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Ce profit est bien plus grand, et bien plus digne d’estre souhaité et esperé, que l’honneur et la gloire, qui n’est autre chose qu’vn fauorable iugement qu’on fait de nous, II, 452.
I’ordonne à mon ame, de regarder et la douleur, et la volupté, de
veuë pareillement reglée: et pareillement ferme: mais gayement l’vne, l’autre seuerement. Et selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en esteindre l’vne, que d’estendre l’autre, III, 692.
Il n’est point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye
reluire quelque faculté particuliere: il n’y en a point de si enseuelie, qui ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne qu’vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s’en faut enquerir aux maistres, II, 502.
Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire,
par quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont chez elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont plus voysines du repos et en leur naifue assiette, III, 118.
La pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les
employons, troublent plus le repos de la vie, qu’elles n’y seruent, III, 24.
Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les
passions corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu’il est à l’aduanture soustenable, qu’elle n’a aucune autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, II, 350.
Nous ne sommes iamais sans maladie: des effects d’vne passion
ardente, nous retombons aux effects d’vne passion frileuse, II, 354.
Les maux du corps s’esclaircissent en augmentant. Nous
trouuons que c’est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l’ame s’obscurcissent en leurs forces: le plus malade les sent le moins, III, 188.
Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le
diuertissent, et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. C’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame. On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l’atteinte: on la luy fait decliner et gauchir, III, 164.
Entre les functions de l’ame, il en est de basses. Qui ne la void
encor par là, n’acheue pas de la connoistre. Et à l’aduenture la remarque lon mieux où elle va son pas simple, I, 554.
Ny n’entendent les Stoiciens, que l’ame de leur sage puisse
resister aux premieres visions et fantaisies qui luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel, ou d’vne ruine, pour exemple, iusques à la palleur et contraction: ainsin autres passions, pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu’il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modere, I, 82.
Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que nostre
creance s’y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous acheminer iusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouuera sans doute empeschée, I, 664.
Ie trouue par experience, qu’il y a bien à dire entre les boutées et
saillies de l’ame, ou vne resolue et constante habitude: il n’est rien que nous ne puissions, iusques à pouuoir ioindre à l’imbecillité de l’homme, vne resolution et asseurance de Dieu: mais c’est par secousse, II, 590.
A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous
auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n’a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s’emporter par terre de sa foiblesse. De mille il n’en est pas vne qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais estre, I, 624.
Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant:
ainsin est l’ame, I, 456.
D’autant que l’ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se
baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion, I, 288.
Il semble que l’ame esbranlee et esmeuë se perde en soy-
mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir d’obiect où elle s’abutte et agisse; et voyons qu’en ses passions elle se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose, I, 40.
L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd: Car comme on
dit, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout, I, 58.
Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément.
Sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur: c’est en la mediocrité, III, 118.
La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer à mont, et tirer auant,
comme sçauoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes, III, 692.
Le relaschement et facilité honore ce semble à merueilles, et sied
mieux à vne ame forte et genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s’y embesongner auec attention, fust chose qui derogeast à l’honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit en luy, III, 690.
Nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit, I, 204.
Aucune ame excellente, n’est exempte de meslange de folie,
I, 628.
Les ames à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant
moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal, I, 550.
Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar,
qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysiues et amoureuses, I, 552.
Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux
exercices de l’esprit les ames boiteuses, I, 218.
Nous ne sommes iamais chez nous, nous sommes tousiours au
delà. La crainte, le desir, l’esperance, nous eslancent vers l’aduenir: et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus, I, 28.
AMITIÉ.
Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés
qu’à la societé; dont le dernier point de perfection est l’amitié, I, 298.
L’amitié est iouye à mesure qu’elle est desiree, ne s’esleue, se
nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la iouyssance, comme estant spirituelle, et l’ame s’affinant par l’vsage, I, 302.
Nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus
proprement sienne, que celle de l’affection et l’amitié, I, 300.
Oh! vn amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que
l’vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des elements de l’eau et du feu! III, 444.
Heureux, qui a peu rencontrer seulement l’ombre d’vn amy!
I, 316.
En la vraye amitié, de laquelle ie suis expert, ie me donne à mon
amy, plus que ie ne le tire à moy. Ie n’ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s’il m’en faisoit: mais encore qu’il s’en face, qu’à moy: il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou vtile, elle m’est bien plus douce que sa presence: et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’aduertir, III, 436.
L’vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations.
Le secret que i’ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n’est pas autre, c’est moy, I, 312.
Ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont
qu’accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié dequoy ie parle, si on me presse de dire pourquoy ie l’aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant: Par ce que c’estoit luy, par ce que c’estoit moy, I, 306.
Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en
cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l’autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais l’amitié parfaite est indiuisible: chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs, I, 312.
Si en cette amitié dequoy ie parle, l’vn pouuoit donner à l’autre,
ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon, I, 312.
Depuis le iour que ie perdy mon amy, faict et accoustumé à estre
deuxiesme par tout, il me semble n’estre plus qu’à demy, I, 316.
La memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l’amer au
vin trop vieil, II, 538.
Des enfans aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit
de communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l’aduenture les deuoirs de nature, I, 298.
De comparer à l’amitié l’affection enuers les femmes, quoy
qu’elle naisse de nostre choix, on ne peut. Son feu, ie le confesse, est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c’est vn feu temeraire et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu’à vn coing, I, 300.
En ces autres amitiez communes, il faut marcher la bride à la
main, auec prudence et precaution. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l’aymer. Ce precepte si abominable en la souueraine et maistresse amitié, est salubre en l’vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l’endroit desquelles il faut employer le mot d’Aristote, O mes amys, il n’y a nul amy, I, 310.
Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i’y trouue de
loüable. Et d’vn pied de valeur, i’en fay volontiers vn pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n’y sont pas, ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu’ils ont, II, 514.
AMOUR.
L’amour est vne passion qui mesle à bien peu d’essence solide,
beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse, III, 256.
Tout le mouuement du monde se resoult et rend à cet
accouplage: c’est vne matiere infuse par tout: c’est vn centre où toutes choses regardent, III, 210.
Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure, I, 330.
Vn galant homme n’abandonne point sa poursuite, pour estre
refusé, pourueu que ce soit vn refus de chasteté, non de choix. Nous auons beau iurer et menasser, et nous plaindre: nous mentons, nous les en aymons mieux. Il n’est point de pareil leurre, que la sagesse, non rude, et renfrongnee, III, 218.
A quoy sert l’art de cette honte virginalle? cette froideur rassise,
cette contenance seuere, cette profession d’ignorance des choses, que les femmes sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu’à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et souler à nostre appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas dequoy se faire sauourer sans cette entremise, II, 436.
L’amour est vn commerce qui a besoin de relation et de
correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons, se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye, III, 282.
L’amour ne me semble proprement et naturellement en sa
saison, qu’en l’aage voisin de l’enfance, III, 282.
C’est vne agitation esueillee, viue, et gaye. Elle n’est nuisible
qu’aux fols, III, 276.
Vieux, nous demandons plus, lors que nous apportons moins.
Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d’estre acceptez, III, 280.
Qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de
tout ordre. L’estude, l’exercitation, l’vsage, sont voyes à l’insuffisance; les nouices y regentent. Sa conduicte a plus de galbe quand elle est meslee d’inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires y donnent poincte et grâce. Pourueu qu’elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu’elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le submet à des mains barbues et calleuses, III, 284.
L’amour est vn desir forcené apres ce qui nous fuit. La
iouïssance le perd, comme ayant fin corporelle et suiette à sacieté, I, 302.
L’amour n’est autre chose, que la soif de cette iouyssance en vn
subiect désiré: plaisir que nature nous donne et qui deuient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion, III, 238.
Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La
rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l’aisance et la facilité l’est encores plus, la satieté engendre le dégoust, II, 434.
O le furieux aduantage que l’opportunité! Qui me demanderoit la
premiere partie en l’amour, ie respondrois, que c’est sçauoir prendre le temps: la seconde de mesme: et encore la tierce. C’est vn poinct qui peut tout, III, 226.
En amour, qui principallement se rapporte à la veuë et à
l’atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles: si l’vne ou l’autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir, i’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en meilleures choses, III, 152.
Sans esperance, et sans desir, nous n’allons plus rien qui vaille.
Nostre maistrise et entiere possession, est infiniement à craindre pour la femme. Depuis qu’elle est du tout rendue à la mercy de nostre foy, et constance, elle est vn peu bien hasardee: soudain qu’elle est à nous, nous ne sommes plus à elle, III, 256.
D’où peut venir cette vsurpation d’authorité souueraine, que vous
prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens, que vous en inuestissez incontinent l’interest, la froideur, et vne auctorité maritale? C’est vne conuention libre; que ne vous y prenez vous, comme vous les y voulez tenir? Il n’y a point de prescription sur les choses volontaires, III, 272.
En Italie, ils font les poursuyuans et les transis, de celles
mesmes qui sont à vendre: et se defendent ainsi: Qu’il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c’est la volonté qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut seruir et practiquer, III, 258.
On ayme vn corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son
consentement, et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce n’est suffisant tesmoignage d’affection. Il y peut eschoir de la trahison, comme ailleurs, III, 260.
AMPLEUR DE VUE.
A voir nos guerres ciuiles, qui ne crie que cette machine se
bouleuerse, et que le iour du iugement nous prent au collet: sans s’auiser que plusieurs pires choses se sont veuës, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant, I, 250.
Quant les vignes gelent en mon village, mon prebstre en
argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne des-ia les Cannibales, I, 250.
ANIMAUX.
Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce
que nous n’entendons pas. Il nous aduient ainsin au iugement que nous faisons des bestes, II, 166.
Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous: tout ce qui est
sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c’est soubs le visage d’vne mesme nature, II, 150.
Pourquoy les priuons nous et d’ame, et de vie, et de discours? y
auons nous recognu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’auons aucun commerce auec eux que d’obeïssance? Dirons nous, que nous n’auons veu en nulle autre creature, qu’en l’homme, l’vsage d’vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse-il d’estre, par ce que nous n’auons rien veu de semblable? et ses mouuements d’estre, par ce qu’il n’en est point de pareils? Si ce que nous n’auons pas veu, n’est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie, II, 136.
Quant ie rencontre parmy les opinions plus moderées, les
discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance on nous les apparie; certes i’en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire, qu’on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en seroit à dire, si y a il vn certain respect, qui nous attache, et vn general deuoir d’humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle, II, 108.
Nature leur a empreint le soing d’elles et de leur conseruation.
Elles vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent craindre, ny n’ont la faculté d’imaginer et conclure la mort, III, 582.
Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes, tesmoignent vne
propension naturelle à la cruauté, II, 104.
ART MILITAIRE.
La guerre est la plus grande et pompeuse des actions humaines,
et tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection, II, 176.
Ie tiens que c’est aux Roys proprement, de s’animer contre les
Roys, III, 84.
Le tromper peut seruir à la guerre pour le coup: mais celuy seul
se tient pour surmonté, qui sçait l’auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à troupe, en vne franche et iuste guerre, I, 46.
Les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas
completes. Ce maistre devroit rougir de honte, d’y pretendre part pour son nom, n’y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu’en telle besongne les aduis et commandemens, qui apportent l’honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l’affaire. Nul pilote n’exerce son office de pied ferme, II, 544.
Au mestier de la guerre, les apprentis se iettent bien souuent aux
hazards, d’autre inconsideration qu’ils ne font apres y auoir esté eschauldez, II, 94.
Arrester son armée pied coy attendant l’ennemy: autant cela
affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups: et quant et quant oste l’eslancement des combattans les vns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d’impetuosité, et de fureur, plus qu’autre chose, quand ils viennent à s’entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée.—Mais on peut aussi bien dire qu’au contraire la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand aduantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desia consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que l’armée estant vn corps de tant de diuerses pieces, il est impossible qu’elle s’esmeuue en cette furie, d’vn mouuement si iuste, qu’elle n’en altere ou rompe son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, auant que son compagnon le secoure.— Clearchus commandant les Grecs, les menoit tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres, il les mettoit à la course: esperant par la brieueté de l’espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant l’auantage de l’impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D’autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s’ils vous attendent de pied coy, courez leur sus, I, 524.
Attendre l’ennemi en ses terres c’est auantage, de conseruer sa
maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu’entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing: la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party, que de l’ennemy, il s’en peut aysément allumer des seditions, et des troubles: la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est vn grand support aux ennuis de la guerre: et qui n’a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et sa retraicte: celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens; il y a plus d’allegresse à assaillir qu’à deffendre: la secousse de la perte d’vne battaille dans nos entrailles, est si violente, qu’il est malaisé qu’elle ne croulle tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s’espande plus brusquement: et les villes qui ont ouy l’esclat de cette tempeste à leurs portes, qui ont recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d’haleine, il est dangereux sur la chaude, qu’ils ne se iettent à quelque mauuais party.—De voir venir l’ennemy, on peut imaginer au contraire, qu’estant chez soy et entre ses amis, on ne peut faillir d’auoir planté de toutes commoditez; les riuieres, les passages à vostre deuotion, vous conduiront et viures et deniers, en toute seureté et sans besoing d’escorte: on aura ses populations d’autant plus affectionnez, qu’elles auront le danger plus pres: qu’ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, c’est à soy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et s’il plaisoit de temporiser, à l’abry et à son aise, on pourra voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n’auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d’eslargir son armée, si les maladies s’y mettoient, ny de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu’à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sceust deffendre d’embusches et surprises: et s’il venoit à la perte d’vne bataille, aucun moyen d’en sauuer les reliques.—Et il n’y a pas faute d’exemples pour l’vn et pour l’autre party, I, 526.
Qui est ouuert d’vn costé, l’est par tout. Noz peres ne penserent
pas à bastir des places frontieres, II, 438.
Ce n’est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et
le fossé: pour iuger de la seureté d’vne place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l’assaillant, III, 404.
Celuy qui commande à tout vn pays ne se doit iamais engager
qu’au cas de cette extremité, qu’il y allast de sa derniere place, et qu’il n’y eust rien plus à esperer qu’en la deffence d’icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen de prouuoir en général à toutes les parties de son gouuernement, II, 656.
A le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d’vne
armée doit auoir vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de conduire et tenir en ordre. Aumoins est il bien aisé à verifier par exemple, que les armées monstrueuses en nombre, n’ont guere rien fait qui vaille. Ce n’est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l’aduantage: le demeurant seruant plus de destourbier que de secours, II, 656.
Ceux qui assaillent, doiuent penser à entreprendre, non pas à
craindre, II, 56.
Le vray veincre a pour son roolle l’estour, non pas le salut, I, 372.
Trouuer les ennemis par effect plus foibles qu’on n’auoit esperé
n’est pas de tel interest: que de les trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par reputation, II, 648.
Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant
que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly d’enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu’ils debridassent leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent vne tres-sanglante deffaite, I, 540.
Il y a plusieurs exemples en l’histoire Romaine, des Capitaines
qui commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils se trouuoient pressez de l’occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l’aduantage qu’ils esperoient en cette sorte de combat, I, 532.
Se reietter au danger apres la victoire, c’est la remettre encore vn
coup à la mercy de la fortune: l’vne des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne pousser son ennemy au desespoir, I, 518.
Il fait dangereux assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout
autre moyen d’eschapper que par les armes: car c’est vne violente maistresse d’escole que la necessité, I, 520.
D’autre part, quell’ esperance peut-on auoir qu’il ose vn’ autre
fois attaquer ses ennemis ralliez et remis, et de nouueau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sceu poursuiure tous rompus et effrayez? I, 518.
Tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus
belle: ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre, I, 518.
La vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels
franchis, on se trouue dans le train du vice: en maniere que par chez elle se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n’en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs confins, I, 86.
Nous qui tenons celuy auoir l’honneur de la guerre, qui en a le
profit, et disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions de surprise se tirent de cette praticque: et n’est heure, où vn chef doiue auoir plus l’œil au guet, que celle des parlemens et traités d’accord. Et pour cette cause, c’est vne regle, Qu’il ne faut iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes pour parlementer, I, 46.
A la guerre, on ne se doit attendre fiance des vns aux autres, que
le dernier seau d’obligation n’y soit passé: encores y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux, de fier à la licence d’vne armee victorieuse l’obseruation de la foy, qu’on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par douce et fauorable composition, et d’en laisser sur la chaude, l’entrée libre aux soldats, I, 50.
ART MILITAIRE (
C ).
Cæsar disoit qu’il falloit executer, non pas consulter les hautes
entreprises, II, 654.
Il auoit accoustumé de dire, qu’il aimoit mieux la victoire qui se
conduisoit par conseil que par force: Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien apparente occasion d’aduantage; il la refusa, esperant auec vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis, II, 652.
Il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois,
que c’est la plus souueraine partie d’vn capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable, II, 648.
Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se
mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l’execution, II, 648.
C’estoit sa coustume, de se tenir nuict et iour pres des ouuriers,
qu’il auoit en besoigne, II, 652.
En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la
descouuerte luy-mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu’il n’eust premierement recognu, II, 652.
Il faisoit grand cas de ses exhortations aux soldats auant le
combat, II, 650.
Où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose
le requeroit, il ne fut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne, II, 654.
Il auoit cette opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la
guerre, et en tira plusieurs commoditez: s’il auoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les riuieres qu’il rencontroit, II, 658.
Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de
court estants pres des ennemis, II, 658.
Il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne
punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance, II, 648.
A cette courtoisie, il mesloit toutefois vne grande seuerité, à les
reprimer. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur, II, 650.
AUTEURS.
La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és
ouurages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l’entendement, chacun pense qu’il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n’est, et à peine, en vne extreme et incomparable distance, II, 510.
Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs
ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett’ infinie dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gaignent, I, 228.
N’ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à
se presenter par vne valeur purement estrangere, I, 230.
Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en
sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d’vne riuiere, ou d’vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d’escrire toute la Physique, I, 358.
Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s’il
espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l’assoupy. Autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu’à toute autre. Nostre esprit se constipe et s’espessit en vieillissant, III, 586.
AVARICE.
L’auarice n’a point de plus grand destourbier que soy-mesme.
Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d’vne image de liberalité, III, 494.
Ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict
l’auarice, I, 466.
Non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, est promotrice
d’auarice, II, 24.
L’auarice, folie si commune aux vieux, est la plus ridicule de
toutes les humaines folies, I, 472.
BEAUTÉ.
La beauté est vne piece de grande recommendation au
commerce des hommes. C’est le premier moyen de conciliation des vns aux autres; et n’est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur, II, 478.
Ie ne puis dire assez souuent, combien ie l’estime qualité
puissante et aduantageuse. Nous n’en auons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes. Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement, auec grande authorité et merueilleuse impression. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens: La santé, la beauté, la richesse, III, 588.
Il est vray-semblable que nous ne sçauons guerre, que c’est que
beauté en nature et en general, puisque à l’humaine nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s’il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit, II, 192.
La beauté de la taille, est la seule beauté des hommes: les
autres beautez, sont pour les femmes, II, 482.
C’est leur vray aduantage: elle est si leur, que la nostre, quoy
qu’elle desire des traicts vn peu autres, n’est, en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe, II, 152.
Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a
d’autres douces, et encores au delà, fades, III, 590.
Il est saison à trente ans, qu’elles changent le titre de belles en
bonnes, III, 284.
BIEN, BIENS.
Les Dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent: c’est
à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n’achetions au prix de quelque mal, II, 538.
Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, si aspre,
que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l’homme: Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d’autres, en la volupté: d’autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n’auoir point de douleur, II, 370.
Nostre bien estre, ce n’est que la priuation d’estre mal. Voyla
pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l’a elle rengée à la seule indolence. Le n’auoir point de mal, c’est le plus auoir de bien, que l’homme puisse esperer, II, 212.
Nostre bien et nostre mal ne tient qu’à nous, I, 554.
L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et
non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede, I, 474.
Le voir sainement les biens, tire apres soy le voir sainement les
maux, II, 692.
BON SENS.
On dit communément que le plus iuste partage que Nature nous
aye fait de graces, c’est celuy du sens: car il n’est aucun qui ne se contente de ce qu’elle luy en a distribué, II, 510.
Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, I, 474.
BONHEUR.
Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en
cella seul la creance se donne essence et verité, I, 474.
Maintenons en la memoire seulement le bonheur passé, pour en
effacer les desplaisirs que nous auons soufferts, II, 214.
Il ne faut iuger de nostre heur, qu’après la mort, I, 102.
Nul auant mourir ne peut estre dict heureux. Celuy la mesme, qui
a vescu, et qui est mort à souhait, peut il estre dict heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité est miserable? I, 32.
BONTÉ.
Toute autre science, est dommageable à celuy qui n’a la science
de la bonté, I, 218.
CARACTÈRE.
Ie loue vn’ ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se
desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I’enuie ceux, qui sçauent s’apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train, III, 140.
Ie hay à mort de sentir au flateur, I, 438.
De moy i’ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et
dissimulé, II, 496.
I’honnore le plus ceux que i’honnore le moins: et où mon ame
marche d’vne grande allegresse, i’oublie les pas de la contenance: et m’offre maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins, à qui ie me suis le plus donné, I, 438.
Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et
les descouure mieux à l’aduanture à table, qu’au conseil, III, 148.
CÉRÉMONIE.
Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie nous emporte, et
laissons la substance des choses: nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu’elles ne craignent aucunement à faire: nous n’osons appeller à droict noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de debauche. La ceremonie nous deffend d’exprimer par parolles les choses licites et naturelles, et nous l’en croyons: la raison nous deffend de n’en faire point d’illicites et mauuaises, et personne ne l’en croit, II, 466.
CHANGEMENTS.
En toutes choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation
est à craindre, I, 500.
CHASSE.
Les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de
Cupidon, II, 100.
CHASTETÉ.
Certes le plus ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs,
nous l’auons resigné aux dames, et leur en quittons gloire, III, 218.
L’idee mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Le
neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené d’vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy, III, 230.
Cette grande et violente aspreté d’obligation, que nous leur
enioignons, produit deux effects contraires à nostre fin: elle aiguise les poursuyuants, et faict les femmes plus faciles à se rendre, car la deffence les incite et conuie, III, 236.
Le prix de la victoire se considere par la difficulté. Voulez vous
sçauoir quelle impression a faict en son cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs. Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L’obligation du bienfaict, se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes, mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c’est, mais combien peu l’ont, III, 220.
Telle a les mœurs desbordées, qui a la volonté plus reformée que
n’a cet’ autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme nous en voyons, qui se plaignent d’auoir esté vouees à chasteté, auant l’aage de cognoissance: i’en ay veu aussi, se plaindre veritablement, d’auoir esté vouees à la desbauche, auant l’aage de cognoissance. Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du besoing, qui est vn rude conseiller, III, 232.
Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d’Alexandre surpassent
en rudesse la resolution d’vne belle ieune femme, nourrie à nostre façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n’y a point de faire, plus espineux, qu’est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter vne cuirasse toute sa vie, qu’vn pucelage, III, 218.
C’est donc folie, d’essayer à brider aux femmes vn desir qui leur