Je pense trop (French Edition)
Bizarreries esthésiques
En fonction de la façon dont s’exprime la surdouance, l’hyperesthésie peut prendre une forme particulière. Par exemple au niveau de l’audition : la personne sera hypersensible à certains sons et pas à d’autres. Il en va de même avec toucher : certaines textures ou contacts provoquent des phénomènes d’attraction et de ravissement ou au contraire génèrent répulsion et évitement. Il peut en découler des difficultés alimentaires. Par exemple, le mou et le cuit seront écœurants ou le orange immangeable.
William, atteint du syndrome d’Asperger, trouve le chant des cigales entêtant et dit que ça le rend dingue, quand d’autres bruits de fond, même plus sonores, le laissent indifférent. Étrangement insensible à la douleur et aux odeurs déplaisantes, il ressent de la répulsion pour certains vêtements synthétiques, mais raffole du contact de la fourrure et des peluches qu’il ne peut s’empêcher de malaxer.
Les inhibiteurs d’information
L’hyperesthésie jusqu’à un certain point est une sacrée chance. Elle est utile pour avoir beaucoup d’informations sur son environnement. Elle induit un état d’éveil et une curiosité active pour le monde extérieur. Cette multisensorialité exacerbée donne accès à une volupté sensorielle exceptionnelle. Mais l’hyperesthésie peut devenir épuisante et très handicapante si les capteurs sont trop sensibles et les perceptions trop amplifiées. Parfois, l’éclairage éblouit. Les décors trop colorés ou trop chargés agressent l’œil. Le son est trop fort ou le brouhaha insupportable. Il fait trop chaud, trop moite. L’air est trop sec ou trop électrique. L’étiquette du col qui gratte le cou est une microagression permanente. Et ces gens trop parfumés ou mal lavés donnent la nausée. De plus, le surefficient mental ne peut pas faire abstraction de ce qu’il perçoit et débrancher son système sensoriel. L’explication est une fois de plus neurologique. On parle d’un déficit de l’inhibition latente.
Chez la plupart des gens, un tri s’opère automatiquement dans les informations sensorielles disponibles. Les informations inutiles se mettent en veilleuse naturellement. Le cerveau est alors disponible pour se focaliser sur l’essentiel. Cette hiérarchisation automatique des stimuli permet de se concentrer sans effort sur ce qui est pertinent. Chez les surefficients mentaux, ce tri ne se fait pas automatiquement, mais uniquement en mode manuel. C’est à la personne de décider de ce qui mérite son attention et de faire l’effort mental de passer le reste au second plan. Cette hiérarchisation manuelle est difficile. Elle demande un effort conscient. D’une manière générale, dans leur vie quotidienne, les surefficients mentaux ont du mal à faire des choix et à décider de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas. C’est déjà le cas au niveau de cette sélection sensorielle. Au bout du compte, il est aussi fatigant d’essayer de zapper les stimuli non pertinents que de les subir. Alors, même fatigué, même submergé d’informations sensorielles, l’hyperesthésique les endure en continu, jour et nuit. Voila pourquoi les surefficients mentaux rêvent de pouvoir débrancher.
Devant cet envahissement qu’il ne comprend pas, un normopensant hausse les épaules en disant : « Ben, n’y prête pas attention ! » comme si c’était une évidence, car c’en est une pour lui. Il lui suffit réellement de ne pas faire attention. Les gens normaux ne se rendent pas compte de ce que peut vivre un surefficient mental. Par exemple, lors d’une promenade en ville, l’attention du surefficient mental sera sans cesse attirée par le bruit des voitures, le défilé des passants, le contenu des vitrines. Cela éparpille l’attention dans mille directions et il faut sans cesse essayer de se recentrer.
Depuis le début de la soirée, Nelly trouve la musique d’ambiance du restaurant trop forte. Elle entend également le brouhaha du restaurant, les conversations des tables voisines, qu’elle ne peut pas ne pas écouter, les bruits de couverts, le va-et-vient des serveurs qui lui donne le tournis, les odeurs de nourriture, le mouvements des consommateurs qui arrivent et repartent, les lumières trop vives. Rester concentrée sur la conversation et s’intéresser aux convives de sa tablée lui demande un effort considérable. Passer une bonne soirée dans ces conditions relève parfois d’un exploit.
La vie entre en nous par les cinq sens. Être hyperesthésique, c’est donc être hypervivant. La joie de vivre se vit dans l’instant présent en saturant ses sens d’informations agréables : des images de beauté, des sons mélodieux, des sensations voluptueuses, des parfums et des saveurs. Les surefficients mentaux sont toujours prêts à se réjouir, à s’émouvoir d’un coucher de soleil ou d’un chant d’oiseau. C’est dans ces moments-là qu’ils peuvent le mieux réaliser leur différence. Ils essaient de partager leur émerveillement avec leurs proches et se heurtent à l’incompréhension. « Oui, c’est bon, ce n’est qu’un coucher de soleil. Tu en as vu d’autres ! On y va ? » soupire l’entourage, quand il ne se moque pas : « Cuicui, les petits oiseaux ! T’as quel âge ? »
Mais cette hyperesthésie explique aussi pourquoi, bien qu’ayant souvent des passages dépressifs, les surefficients mentaux conservent néanmoins une joie de vivre sourde, latente et puissante, prête à renaître au moindre rayon de soleil.
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