Je pense trop (French Edition)
Les failles du système de valeurs
Comment ne rien lâcher de ce à quoi on croit sans en être malheureux ? Il suffit de ne pas chercher à imposer sa vision du monde aux autres. C’est ainsi que les idéalistes peuvent revendiquer ce qu’ils sont, ne rien céder sur leur propre droiture, gentillesse, soif d’absolu, tout en gardant le contact avec les réalités et en acceptant que d’autres ayant fait d’autres choix de vie, ou étant moins exigeants avec eux-mêmes se comportent différemment.
« C’est bien ce que je fais, m’explique Christine . Je ne juge pas les autres, mais s’il y a une erreur, même en ma faveur sur mon ticket de caisse ou l’addition, je le signale et je le fais rectifier. Je me fais traiter de naïve, mais je ne pourrais pas agir autrement.»
Les failles du système de valeurs
À bien écouter ces bisounours, leur système de valeur est le seul qui vaille. Dans l’absolu, ce n’est pas faux : si toute l’humanité l’appliquait à la lettre, la terre redeviendrait peut-être un jardin d’Éden. Néanmoins, comme pour l’instant ce n’est pas le cas, je ferai quand même quelques critiques à ce système de valeur :
Il n’est conçu que pour gérer les gens qui fonctionnent comme eux. Il se révèle complètement inadapté avec les gens mesquins et malhonnêtes et devient même dangereux avec les prédateurs. Un lion ne peut pas être traité comme un chaton. Bref, dans ce système, il manque le logiciel : « détection et gestion des gens malhonnêtes et malveillants ». Ce système de valeurs n’a pas non plus fixé de limites précises à la gentillesse. Pourtant, vous connaissez l’adage : « Trop bon, trop c… » La question est : « Où est la frontière ? » Mais, finalement, ce système de valeurs est cohérent avec le faux self programmé sur « Accueil VIP inconditionnel ».
L’autre inconvénient de ce système de valeur est qu’il risque de se suffire à lui-même et prévaloir sur les règles et des lois en vigueur. Si une règle ou une consigne paraît injuste, illogique ou arbitraire, le surefficient mental ne pourra pas s’y plier, quoi qu’il lui en coûte par la suite. En revanche, il acceptera la sanction pour avoir transgressé la règle. Il est prévu dans le système de valeur qu’on doit faire face à ses actes et les assumer. Avec cette clairvoyance qui les caractérise, les surefficients mentaux perçoivent l’absurde, le danger, le manque de fraternité ou l’injustice là où personne d’autre ne les captera. Leur révolte passe alors pour une lubie ou un caprice. Frustration garantie !
La surefficience mentale s’accompagne en principe d’une honnêteté absolue et d’un respect scrupuleux des règles. Sauf quand le surefficient mental considère que ce règlement est stupide ou que cette loi particulière est mal faite. Il est curieux d’observer à quel point ces incertains qui doutent de tout, peuvent rester intraitables avec ce qui compose leur idéalisme. Leur éthique personnelle l’emportera toujours. Ils pourront avoir à payer leur comportement déviant d’amendes et même de prison. Ils accepteront la sanction avec panache, sans pour autant se remettre en cause. C’est finalement grâce à des gens comme eux que les dictatures se heurtent à de la résistance. Leur courage est aussi à la hauteur de leurs convictions. Mais dans certains cas, ils exagèrent et donnent l’impression de vouloir imposer leur loi. François se souvient. Dans la cour de récréation, il prenait systématiquement la défense des opprimés en corrigeant lui-même les tortionnaires. Les punitions qu’il récoltait immanquablement ne l’ébranlaient pas. Il ne faisait que son devoir, pensait-il. Mais son cœur pur ne lui donnait pas assez de recul pour voir qu’il participait à des jeux du triangle dramatique. Il trouvait normal d’être le bourreau du bourreau pour être le sauveur d’une victime probablement pas aussi innocente qu’il le
croyait [9].
Enfin, le rapport à l’autorité est souvent délicat. Dans ce système de valeur où la jalousie, l’envie et les jeux de pouvoir n’existent pas, il est normal de traiter avec les gens d’égal à égal, quel que soit le grade ou la fonction de l’autre. Les surefficients ne se laissent impressionner que par la droiture, le courage ou une compétence avérée, qu’ils admirent et applaudissent sincèrement. Sinon, ils auront la même attitude avec la standardiste qu’avec le PDG. Leur humilité tranquille n’est pas perçue comme telle par les gens habitués aux courbettes et à la déférence. Dès l’enfance les ennuis débutent avec l’autorité. Cela commence avec les parents et l’école et se poursuit à l’âge adulte en entreprise par des difficultés avec la hiérarchie. Pour eux, il ne suffit pas d’avoir la casquette du chef, encore faut-il être compétent et donner des ordres intelligents, si possible en y mettant les formes. D’autre part, le respect de la voie hiérarchique n’a pas de sens pour les surefficients mentaux. Philippe me le confirme : « J’ai croisé le chef du personnel à la cantine. Alors, je lui ai parlé de mon envie de prendre un congé de formation. Mon chef direct en a été furieux. Il est persuadé que j’ai agi ainsi pour lui forcer la main, mais pas du tout ! C’était juste parce que l’occasion se présentait. De toutes façons, je lui en en aurais parlé à un moment ou à un autre. » Pour Philippe, laisser le chef parler en premier au chef du dessus n’a pas de sens. C’est puéril et ça fait perdre du temps.
Cette manie de traiter d’égal à égal avec tous peut être très déroutant et très insécurisant pour ceux qui s’appuient sur la hiérarchie pour trouver leur place et leur légitimité. Beaucoup de conflits incompréhensibles pour les surefficients mentaux pourraient être évités s’ils prenaient la peine d’accorder à leurs interlocuteurs la déférence dont ils ont besoin pour être rassurés. En entreprise, les soucis s’annoncent dès que le niveau d’exigence de l’employé est supérieur à celui du patron. C’est quasiment systématiquement le cas des surefficients en entreprise. Leur intelligence, leur bon sens, leur rapidité d’exécution et leur perfectionnisme leur attire beaucoup d’ennuis au travail.
Le dernier problème que pose ce système de valeur est qu’avec leur clairvoyance et leur bienveillance naturelles, les surefficients mentaux ont immédiatement accès au potentiel positif de leurs interlocuteurs.
« C’est bien vrai ! me dit Véronique. Dès que je vois quelqu’un, même à la télévision, j’ai envie de le relooker, de lui donner des cours de maintien, d’élocution et de le connecter avec tout ce qu’il a de bon et de grand en lui. Il pourrait être tellement mieux que ce qu’il est ! » Les surefficients mentaux fonctionnent comme si leur interlocuteur avait lui-même accès à ce potentiel et était conscient de ses propres qualités latentes. Cette attitude trop positive met souvent très mal à l’aise leur vis-à-vis. La personne ne peut pas se reconnaître dans cet accueil trop chaleureux qui lui est offert et prendra le surefficient pour un vil flatteur avec des arrières-pensées. Il se peut aussi que ce regard trop clair qui la scanne et la met à nu, l’oblige à se confronter au décalage entre ce qu’elle est et ce qu’elle pourrait être, ce qui est également très dérangeant et peut même être violent. Seuls les manipulateurs seront ravis de la bêtise du surefficient mental et l’exploiteront à fond.
[9] : Les victimes sont en général bien moins innocentes qu’elles le prétendent. Cf. Victime, bourreau, sauveur, comment sortir du piège, du même auteur aux éditions Jouvence.
OceanofPDF.com