Je pense trop (French Edition)
Chapitre II : L’idéalisme
Une soif d’absolu
En parallèle de ce faux self en béton armé, les surefficients mentaux ont un système de valeur en acier trempé. S’il y a un domaine où ils n’ont aucun doute, c’est bien celui-ci !
Ce système de valeurs est composé d’absolus et place la barre très haut. Ils ont une idée très précise de ce que doivent être la justice, la franchise, la loyauté, l’honnêteté, l’amitié, l’amour et revendiquent leurs critères extrêmes comme étant normaux et évidents. Régulièrement, la vie quotidienne vient les frustrer dans leur désir que ces valeurs soient partagées par tous. Alors, ils tombent des nues et se révoltent en découvrant l’injustice, la méchanceté ou la trahison des gens. Mais renoncer à leur idéal leur paraît inacceptable puisqu’ils sont sûrs d’avoir raison. « Mais je ne veux pas savoir que le monde n’est pas ce que je crois qu’il est ! » s’est exclamé un jour une de ces utopistes dans mon bureau.
Cette soif d’absolu les pousse dans deux extrêmes : soit ils développent une bienveillance universelle et sont alors de vrais gentils, empathiques, patients et compréhensifs ou alors ils deviennent intransigeants, moralisateurs, s’exaspérant de toute transgression de leur code moral par autrui : Haro permanent sur les sans-gêne, les resquilleurs et les tricheurs. Ainsi avec l’âge se proposent à ces chercheurs de vérité deux choix : la position du sage ou celle de l’aigri ronchonneur. Certains ricochent sans cesse d’une position à l’autre, comme une balle de ping pong.
C’est en grande partie en raison de ce système de valeur puriste que ces philanthropes ont l’impression de venir d’une autre planète et ont tant de mal à trouver leur place dans cette société. Les codes sociaux en vigueur les dépassent ou les révoltent : trop de non-dits, d’hypocrisie, de lâcheté, de rituels stupides et hypocrites ! Quel manque de simplicité et de franchise !
C’est un peu comme si leur idéal de perfection se situait au plafond et la réalité au plancher. Coincés entre les deux, ils effectuent mille contorsions pour absorber les divergences et les imperfections du réel et rétablir leur vérité. En entreprise, en famille, ils sont la passerelle déformable à l’infini pour réguler injustices et conflits. Bien sûr ces équilibristes contorsionnistes s’y épuisent, mais qu’on ne leur parle pas d’assouplir leurs convictions ou de lâcher prise.
Les surefficients mentaux se font régulièrement traiter « d’handicapés de la nuance », ce qu’ils trouvent blessant et absurde. Un système de valeur n’est pas fait pour être nuancé. La nuance affaiblit le propos et devient vite une invitation perverse à une dérive sournoise. Vous trouvez que j’exagère ? Pourtant, observez ce que devient l’interdit fondamental : « Tu ne tueras pas. » dès qu’on le nuance. « Tu ne tueras pas. Enfin, ça dépend des cas ! » C’est ainsi que les interdits fondamentaux se délitent dans une permissivité ambiante grandissante. Heureusement que les surefficients mentaux ne lâchent rien. Pour beaucoup d’entre eux, il y va de toutes façons de leur intégrité morale. Ils ne peuvent vivre qu’en accord avec leur système de valeur.
Maryse est régulièrement insultée et battue par son mari. Je la coache depuis peu pour lui donner le courage de partir. Ce n’est pas simple. Dans son éthique, il y a bien évidemment le respect de la parole donnée et le sens de l’engagement. Son mariage cumule ces deux valeurs. Elle me raconte une scène pénible où il l’a encore dénigrée dans ses fonctions de femme d’intérieur, montant en épingle le fait qu’elle ne savait pas plier correctement les serviettes de table pour avoir prétexte à hurler et à l’insulter. Malgré tout, elle continue à s’occuper de lui, du ménage, de son linge et de ses repas, avec application. Je suis surprise par tant d’abnégation. À mon avis, ça lui ferait les pieds, à ce mari acariâtre de plier lui-même sa serviette et d’aller se faire cuire un œuf, au propre comme au figuré ! Est-ce la crainte qu’une éventuelle rébellion aggrave la violence de son conjoint ? « Pas du tout, répond-elle, je suis gentille, c’est tout. » J’insinue qu’être gentille à ce point n’est plus vraiment de la gentillesse. Elle s’exclame : « Oh, rassurez-vous, ce n’est pas pour lui ! C’est pour moi que j’agis comme ça. C’est pour respecter la vision que j’ai de la vie de couple. Je ne m’aimerais plus si je rentrais dans son monde de mesquinerie et d’escalade des représailles. En agissant avec lui comme je pense être juste d’agir en couple, c’est moi que je respecte ! »
Le système de valeur des surefficients mentaux comporte une honnêteté et un désintérêt inouïs. Je m’amuse à leur soumettre le dilemme suivant :
– Vous vous promenez seul dans la nature quand tout à coup, vous buttez sur un portefeuille garni d’une petite liasse de billets, sans nom et sans adresse. Que faites vous ?
– Je cherche à qui il appartient.
J’insiste :
– Il n’y a pas de nom. N’importe quel petit malin vous dira : “C’est à moi !” pour empocher la liasse de billets.
Je me fais l’avocat du diable de toutes les façons pour leur prouver qu’ils pourraient garder cet argent, la probabilité de retrouver le propriétaire étant très faible et la somme peu conséquente. En général, rien n’y fait.
– Je sais, c’est sûrement idiot, mais je ne pourrais pas garder ce portefeuille !
– Ok, mais maintenant qu’on en a parlé, serez-vous encore choqué si quelqu’un choisit de le garder ?
– Euh, un peu moins ! »
La majorité des surefficients mentaux sont profondément désintéressés. L’argent ne les intéresse tout simplement pas. C’est inconcevable pour les normopensants. C’est une aubaine pour les manipulateurs. Je dois beaucoup insister pour que les surefficients mentaux admettent que ce qu’ils vivent financièrement dans leur couple, en amitié, en famille et même souvent au travail peut s’assimiler à de l’escroquerie et que même si eux s’en fichent de l’argent, nul n’est assez riche pour se faire voler. Seuls les arguments que leur désintéressement cautionne les escrocs ou que cet argent qu’on leur vole est celui de leurs enfants peut éventuellement les amener à se défendre.