Je pense trop (French Edition)

Christel Petitcollin · Chapitre 5 sur 90

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Je pense trop (French Edition)

L’hyperesthésie

Voici le mail que j’ai reçu de François, à la suite de sa première venue à mon cabinet.

« J’ai envie de vous expliquer ce que je vis quotidiennement en vous racontant par exemple, le premier jour où je suis venu vous voir (Ne vous vexez pas).

Je me gare. Je me demande si vous vous garez dedans ou dehors. Je passe le portail, j’essaye de voir quelle pourrait être votre voiture. Aimez-vous les voitures? Je pense que oui. Pourtant, je n’arrive pas à percevoir une voiture intéressante. Je me dis que je me suis trompé. J’arrive devant le digicode. Sur la boîte aux lettres ou sur la sonnette, votre nom est écrit de façon différente des ostéopathes. Vous n’êtes donc pas arrivée en même temps qu’eux. Pourquoi ? Où étiez-vous avant ? Plus loin de votre domicile ? À votre domicile ? N’est-ce pas ennuyeux pour votre patientèle d’avoir changé d’adresse ? J’entre. La deuxième sonnette ne marche pas. Il faudrait la réparer. Pourquoi ne pas la réparer ? J’entre dans la salle d’attente. Personne. Les ostéos ont-ils du boulot ? Vous paraissez assez bien organisée pour ne pas faire attendre les gens. Vos revues datent un peu. Un bon pourcentage sont des numéros de “ … ”, revue un peu trop “ … ” à mon goût. Seriez-vous abonnée à cette revue ? Auriez-vous voté “ … ” ? Horreur ! Je regarde par la fenêtre : pas génial. Je me sens oppressé. Cette haie trop proche de la fenêtre tue toute perspective. J’entends votre voix, je devine votre physique. Je vous imagine grande, charpentée. J’entends vos talons sur le parquet mélaminé (Je n’aime pas le son de ce parquet, c’est froid, ça manque de chaleur). Mais pourquoi avoir mis des talons alors que vous êtes déjà grande ? Je vous vois, bingo, exactement comme je vous imaginais. Vous me serrez la main. Je vous aurais facilement embrassée pour avoir plus d’infos, mais bien évidemment je ne le peux pas. Je me contente de votre poignée de main. Je l’apprécie, elle est ferme mais pas trop. Vous n’êtes pas parfumée ou peu, avec un parfum léger. Je préfère, je déteste les parfums trop forts ou simplement trop de parfum. Je vous suis dans votre bureau. Je me demande où sont les ostéos, comment ils travaillent. Première pièce, votre bureau. Il est bien rangé, trop pour moi, comme votre meuble. Cela me paraît froid, il manque une grande plante, la vue est la même, oppressante. Pas grand-chose sur le bureau, mais beaucoup de stylos, quasiment tous différents, pourquoi ? Deuxième pièce, c’est mieux. J’aime bien le fauteuil rouge, il semble être plus ancien que le reste du mobilier. L’aviez-vous dans l’autre cabinet ? Certainement. On s’assied. Je m’intéresse à vous. J’analyse votre robe (J’avais déjà commencé dans le couloir), beaucoup de couleur, ça flashe, c’est près du corps. Vous n’avez aucun souci avec votre corps, vous vous plaisez, ça se sent. Vous devez plaire aussi ça se sent. J’analyse votre coiffure par rapport aux deux photos sur vos bouquins que j’ai. J’aime bien. Vous êtes bronzée, j’imagine que vous aimez la plage. Vous avez peu de bijoux. Cela vous correspond. Je pense que vous préférez un bracelet un peu fantaisie, qu’un en or ou trop voyant. J’analyse vos mains, je le fais chez tout le monde. Les vôtres me plaisent. C’est très important pour moi. Je me détends peu. Je reste très méfiant. Je me dis qu’il serait facile pour vous de me manipuler. Tout ça ne vous est pas réservé, je vis perpétuellement comme ça. Avant notre rendez-vous, je suis allé au bureau de presse, à l’angle de votre cabinet. J’y suis resté trois minutes. J’ai du me poser vingt questions… »

Voila comment un surefficient vit son quotidien, bombardé d’informations, mémorisant une foule de détails, essayant d’anticiper et de deviner le reste à travers cette collecte d’informations, se posant mille questions et souvent dans cet état émotionnel de méfiance et de tension, surtout lors d’une première rencontre.

Ainsi, si vous pensez trop, la première caractéristique de votre cerveau est d’être hyperesthésique. C’est donc le terme scientifique pour désigner le fait d’avoir les cinq sens dotés d’une acuité exceptionnelle. C’est aussi un état d’éveil, de vigilance, voire d’alerte permanente. Comme François, vous avez une grande capacité à percevoir d’infimes détails ou des nuances imperceptibles pour la plupart des gens. Bien que souvent gênés par le bruit, la lumière ou les odeurs, les hyperesthésiques ne réalisent pas que leurs perceptions sensorielles sont hors norme. Je leur en parle. Ils m’écoutent d’abord avec étonnement. Puis, petit à petit, au cours de notre discussion, ils se rendent compte qu’effectivement, ils ont le sens du détail, qu’ils sont capables de reconnaître un morceau de musique dès les premières notes ou de deviner les ingrédients d’un plat… Mais jamais ils n’auraient imaginé que les autres ne soient pas comme eux, alors que c’est dix fois par jour qu’ils en font l’expérience. Ceux qui connaissent leur hyperesthésie ont tendance à ne la vivre que de façon négative et se reprochent leur intolérance quand l’overdose de stimulation sensorielle les pousse à bout. « Je ne supporte pas la musique trop fort dans certains magasins, ça me fait fuir ! » confirme Nelly. Pour Pierre, l’inconfort est visuel : « Au bureau, les néons sont trop violents, ils agressent l’œil. Mais je suis le seul à m’en plaindre. Je passe pour un râleur. » Pour d’autres encore, l’inconfort concerne tous les sens.