La jurée
Chapitre 1
Il y avait une chance sur mille deux cents pour que mon nom soit tiré au
sort sur la liste électorale. Une chance sur vingt lors du deuxième tirage et
une chance sur trois lors de l’ouverture du procès.
Il y avait une chance infime pour que ma vie se fende en deux. Elle
m’est tombée dessus comme une pierre d’un immeuble délabré.
— Jurée no 23, annonce la présidente.
Je décroise les jambes, sèche mes mains moites sur mes cuisses, attrape
mon sac et me lève. Les pieds des autres jurés gênent mon passage. Ils les
rangent sous le banc et baissent le menton pour ne pas croiser mon regard.
Peut-être me plaignent-ils d’avoir été appelée. Moi, je retiens ma
respiration, je me concentre.
Dans le silence épais de la cour d’assises, les talons de mes chaussures
claquent sur le parquet. Tant que je n’ai pas atteint ma place, un avocat peut
me renvoyer sur le banc. Récusée.
Tout un tas de bruits se mélangent dans ma tête. Les regards qui
grésillent comme des mouches au soleil. Le sac qui frotte contre mon jean.
La salive que j’avale avec difficulté. Au milieu des robes noires et des
visages fermés, ma peur résonne à plein volume.
Je m’assois dans un fauteuil aux accoudoirs élimés, en face des accusés.
À droite du policier, Lucile Moulin. À gauche, Frédéric Gagneron. Comme
moi, ils ont une allure ordinaire. Environ trente ans. Aucun signe distinctif.
Ils sont accusés d’empoisonnement et de meurtre.
Lorsque j’ai reçu la lettre en novembre, je n’avais qu’une vague idée de
la loi : tout citoyen âgé de plus de vingt-trois ans peut être appelé à devenir
juré d’assises. Il suffit d’être inscrit sur les listes électorales et de posséder
un casier judiciaire vierge. Sauf raison impérieuse et attestée, personne ne
peut s’y soustraire.
J’ai l’habitude de suivre les règles. Je respecte les limites de vitesse, je
vote à toutes les élections, je m’arrête aux stops, je traverse sur les passages
piétons, je ne jette pas mes mégots par terre. D’ailleurs, je ne fume pas.
J’appartiens à ces gens, ce large troupeau de gens, que l’on croise dans la rue sans les distinguer et qui se déportent sur le côté pour laisser passer les
plus pressés. Souvent, je baisse la tête.
Quand j’ai lu le courrier, un pincement d’excitation m’a serré le ventre.
Je me suis dit, c’est l’aventure, je vais vivre quelque chose d’exceptionnel,
quelque chose qui ne se choisit pas, il y aura des larmes et des frissons, ce
sera dur, sûrement, mais tellement, tellement enrichissant. J’en ai parlé à
ma sœur, à mes collègues, je leur ai dit peut-être que, il se pourrait bien, on
verra si.
Sur ma table de salon, j’ai ouvert mon ordinateur pour voir si le procès
tombait pendant les vacances scolaires et comment me débrouiller avec le
collège. Mon salaire serait suspendu, mais je bénéficierais d’une
compensation financière. C’était déjà ça. Allongée sur mon lit, les yeux
braqués sur le plafond de ma chambre, j’ai pensé pendant des heures aux
ors de la République et à l’idée de justice. Puis j’ai oublié.
Une seconde lettre, cette fois de la cour d’assises d’Eure-et-Loir, m’est
parvenue quelques mois plus tard. Elle était adressée à Anna Zeller, née le
26 septembre 1988, jurée n o 23. À nouveau, je me suis sentie importante.
On me convoquait un lundi matin d’avril 2019, à 8 h 30, au tribunal de
Chartres. Une réunion d’information à l’intention des jurés ouvrirait la
session. Deux semaines, trois affaires à juger. Au début de chaque procès,
un nouveau tirage au sort serait organisé.
Je ne suis pas récusée. D’après mon nom, mon métier, mes quelques pas
jusqu’au fauteuil, les avocats ont considéré que j’étais apte à juger. J’ai
l’impression d’avoir gagné au loto.
À l’entrée de la salle d’audience, grise non seulement par sa couleur
mais aussi par l’absence de dorures, de lustre, de lumière vive et
d’ornements, un policier refoule deux jeunes filles venues assister au
procès. Derrière une paroi vitrée, trois autres uniformes, pistolet à la
ceinture, entourent les accusés. Leurs yeux sont fixés sur un point invisible,
entre une porte dérobée et un drapeau bleu, blanc, rouge.
La juge Caillebotte – la présidente de la cour – glisse la main dans
l’urne et pioche une nouvelle bille. Juré no 6. Un homme en costume marine
et chaussures qui brillent se lève. En avançant vers l’estrade, il se rengorge,
fier d’être l’élu, mais à quelques mètres du fauteuil le verdict tombe : récusé
par l’avocat général. Deux autres jurés, plus âgés que moi, sont tirés au sort. Je garde les mains bien à plat sur mes cuisses. La nuque arquée par la
tension. Je ne sais pas bien pourquoi on m’a gardée.
L’air renfrogné, l’homme récusé commence à rassembler ses affaires.
La présidente lui demande de se rasseoir. On ne peut pas quitter la salle
pour le moment. Nous sommes enfermés. Comme les accusés en prison,
comme les comédiens d’une pièce de théâtre. Dès lors que le rideau s’est
ouvert, il faut aller au bout de la représentation. Plus d’échappatoire. Sur la
scène du tribunal, nous sommes désormais au complet.
Je louche sur mes sept compagnons de hasard, ceux avec qui je vais
partager mes doutes et mes certitudes. Trois femmes, quatre hommes.
Comme moi, ils ont du mal à s’endormir le dimanche soir, cherchent leur
portable pendant dix minutes alors qu’il est dans la poche de leur manteau,
disent je regarde, merci dans les magasins pour qu’on ne les ennuie pas.
Leur nom de famille n’a pas besoin d’être épelé. Ils pourraient s’appeler
Leroy, Durand, Mercier. Des citoyens quelconques.
Je n’ai pas toujours porté un nom qui traverse l’alphabet. Enfant, je
m’appelais Anna Boulanger. Un patronyme plus simple, plus concret. Il
s’agissait du nom de mon père et probablement de celui d’un ancêtre dont
c’était le gagne-pain. J’aimais comme il sonnait, avec ses trois syllabes et
ses lettres rondes à colorier. Ma gourmandise en filigrane.
Sur les photos de mon enfance – ma mère n’en a conservé qu’une
dizaine –, j’ai des cheveux réglisse qui m’arrivent à la taille, des lèvres
charnues et des yeux ronds comme des bonbons. Je ressemble à ma grand-
mère, orgueilleuse et décidée. De la bande d’enfants du village, je suis la
première à escalader le mur pour récupérer le ballon tombé dans le jardin
d’à côté. J’invente les jeux les plus dangereux, je connais chaque cachette
de Trémenc, chaque recoin secret. Je n’ai pas peur. Je suis une Boulanger.
Nous avons reçu nos nouvelles cartes d’identité juste après
l’emménagement à Chartres, quelques semaines avant mes onze ans. Taille :
un mètre cinquante et un. Signature : un gribouillis que j’avais tenu à tracer
moi-même.
Ma sœur Maxine a saisi les deux rectangles de plastique et s’est moquée
de ma tête figée. « On dirait un hibou. » Puis elle s’est mise à sauter sur le
canapé. Je me souviens du grand trait de feutre qui lui barrait la joue. « Maxine Zeller, Maxine Zeller ! » elle criait en faisant traîner le Z. À neuf
ans, on veut juste s’amuser.
Pour calmer l’inquiétude qui grandissait dans mon regard, notre mère a
préparé une casserole de chocolat chaud. Une demi-tablette de chocolat, un
fond de crème fraîche, quelques pincées de cannelle. Les mains jointes
autour de son bol, elle nous a expliqué que ce nom représentait notre
nouveau foyer à trois, sans papa. Hélène, Anna et Maxine Zeller. Nous ne
devions plus jamais utiliser notre ancien patronyme. Ni à la maison ni à
l’extérieur. « Boulanger » était aussi proscrit que « merde », « putain »,
« con ». Elle a répété plusieurs fois les gros mots pour nous faire rire.
J’avais envie de pleurer.
Ce jour-là, ma mère a creusé un trou au milieu de nos vies, un trou dans
lequel elle a tout jeté, les autres membres de la famille, les vieilles pierres
du village, l’école du Sacré-Cœur, l’omelette-frites du mercredi midi, les
chutes à vélo, les bras poilus de notre père, ses yeux d’un bleu si vif qu’ils
paraissaient trempés dans le ciel, nous assises sur la banquette avant du
fourgon blanc, à vouloir klaxonner une dernière fois pour dire au revoir, et
lui qui agite le bras sur le palier de notre maison d’enfance, de notre
enfance tout court. Elle a creusé un trou si grand qu’il m’a fallu rassembler
toutes mes forces pour ne pas tomber dedans.
J’ai passé mon second CM2 – j’avais redoublé – à penser à Anna
Boulanger comme à une jumelle qui m’aurait abandonnée. Je me demandais
ce qu’elle aurait fait à ma place pour être acceptée par les filles du préau,
comment elle aurait camouflé ce corps qui commençait à changer, quelle
maladie elle aurait pu inventer pour ne pas jouer à la balle au prisonnier.
Sur les grands carreaux, la cartouche d’encre fuyait. Mes doigts tout
tachés. J’étais devenue double. Une division au résultat erroné. Dans mes
cahiers, j’essayais d’écrire Anna Zeller, mais je m’adressais à Anna
Boulanger pour trouver la bonne orthographe aux dictées. Quand j’utilisais
mon effaceur, le papier se trouait.
Un jour, la maîtresse a convoqué ma mère : « Madame, je voudrais
m’assurer que tout va bien à la maison. Anna est une très bonne élève.
Mais, madame Zeller, pourquoi ce nom, pourquoi écrit-elle Boulanger dans
ses cahiers ? »
Les yeux braqués sur le carrelage sale, sur la terre qui bouchait les
joints, je craignais autant les explications de ma mère que ses reproches. Le suspense n’a pas duré longtemps. Avant même que la maîtresse ait terminé,
Hélène a explosé : « De quoi vous vous mêlez ? Vous ne pouvez pas laisser
ma fille tranquille ? On ne vous demande pas grand-chose pourtant. Faites
votre boulot et foutez-nous la paix ! » Elle s’est levée d’un coup, faisant
tomber sa chaise dans un grand fracas.
Ma mère m’a traînée vers la cour, entre les dessins d’enfants et les
portemanteaux nus. Les phalanges douloureuses à force d’être broyées, je
peinais à la suivre. Elle m’a attachée sur la banquette arrière de la voiture, a
claqué la porte, a fait vrombir le moteur. La maîtresse n’a plus osé poser de
questions. Moi non plus.
Derrière la salle de délibération, un étroit couloir mène aux toilettes.
Accoudée à une fenêtre dont l’opacité floute l’extérieur, j’appelle le
directeur du collège.
— Je voulais vous prévenir de mon absence ces prochains jours. J’ai été
tirée au sort pour le deuxième procès.
Le directeur me demande quelques précisions puis part dans un de ses
longs monologues. Il ne va pas pouvoir me remplacer, il faudra que je me
débrouille avec mes classes pour rattraper le temps perdu.
— Et puis votre collègue de français est souffrante, ça ne m’arrange pas
ces changements de dernière minute… En tout cas, elle ne va pas être
facile, votre affaire. Deux accusés. Une vieille dame. Quelle horreur. Vous
êtes sûre que vous ne feriez pas mieux de vous désister ? Vous êtes jeune, ça
va vous traumatiser. Enfin, si vous trouvez ça important, très bien, allez-y et
bon courage !
En six ans d’enseignement à Jacques-Prévert, j’ai été absente une fois.
Une seule fois. Une journée et demie. Le reste du temps, je m’arrange pour
tomber malade pendant les vacances scolaires. De la préparation des cours à
la correction des copies, je consacre à mes élèves la majeure partie de mon
temps libre. J’ai même quelques corpus de textes en réserve pour les
occuper pendant le reste de la semaine, alors non, cher directeur, je ne
culpabiliserai pas. Malgré les craintes qui me nouent l’estomac, j’ai ma
place ici et je compte bien l’occuper.
En raccrochant, je jette un coup d’œil à l’écran de mon téléphone :
10 h 21. Il reste neuf minutes avant que l’audience commence, mais la juge
nous a demandé de la rejoindre au plus tôt dans la salle de délibération. Jusqu’à lundi prochain, cette pièce nous servira de lieu de pause. Des murs
beiges, sans cadre ni diversion, une grande table, des chaises en plastique,
une machine à café, des gobelets, la froideur et l’odeur de désinfectant des
lieux publics. On est de passage dans ce tribunal. Même les murs nous le
font sentir.
Les autres jurés semblent plus détendus que moi. Certains plaisantent,
d’autres touillent leur café en tapotant sur leur téléphone. Sous ma veste,
mon eczéma ne demande qu’à se réveiller. Un mélange d’impatience et de
nervosité. Dans quoi me suis-je embarquée ?
— Veuillez ranger vos téléphones, s’il vous plaît, demande la
présidente. Leur utilisation est interdite dans cette salle.
Je m’appuie contre le mur, à côté de la porte, et je mémorise les
prénoms glissés d’une conversation à l’autre. Côme, quarante-cinq ans, les
épaules aussi larges que celles d’un rugbyman, et Laurence, une blonde en
tailleur-pantalon un peu plus âgée, semblent déjà se connaître. Elle sort un
carnet flambant neuf de son sac pour le lui montrer. D’un geste maladroit, il
fait tomber quelques gouttes de café sur la couverture. Elle lui sourit
comme à un gamin dont on connaît la propension à faire des bêtises. La
juge se moque gentiment. Ils discutent tous les trois, sans se préoccuper de
nous.
Si j’avais gardé le nom de famille de mon père, est-ce que j’aurais été
tirée au sort ? Quelle allure, quels sillages convoque un nom ? Quelle
personnalité pour Juste, Aymé, Lefier ? Qu’est-ce qui m’a fait devenir cette
jeune femme gênée de finir ses phrases, remplie de questions, obsédée par
la normalité ? Et que recèlent les patronymes Moulin et Gagneron pour que
le couple soit menotté sur le banc des accusés ?
Il faudrait étudier les branches de l’arbre généalogique, pas seulement
les noms. La sève, les racines, les traces de pas laissées au bord d’un
patronyme. Ce qui s’écrit entre les lettres d’une famille. Boulanger.
J’entends encore ma mère me sermonner. « Il y a deux ailes à Zeller. »
J’espère qu’elles vont me porter.
Une fois tous les jurés réunis dans la salle, la présidente frappe deux
fois dans ses mains pour demander le silence. Elle a le teint chiffonné des
gens qui travaillent trop et l’éclat de ceux qui adorent ça. Ses yeux verts
entourés de ridules, son ton formel, presque impérieux, disent autant son
autorité que sa bienveillance. Cela fait deux ans qu’elle préside la cour
d’assises de Chartres.
— Laurence et Côme se trouvaient déjà à mes côtés lors du premier
procès de la session, commence-t-elle en les désignant. Ils vous le
confirmeront : être juré est une expérience qui ne s’oublie pas.
Heureusement, dans cet exercice difficile de la justice, vous n’êtes pas
seuls, je suis là pour vous aider dans l’examen et l’analyse des faits
reprochés aux accusés. Avec mes assesseurs, nous vous guiderons tout au
long de la semaine.
Nous opinons de la tête, certains que, des questions, nous en aurons plus
que de raison. Hervé, juré suppléant assis à l’écart, lève déjà la main. Il
porte une chemise à carreaux trop large et tient en équilibre sur les deux
pieds arrière de sa chaise. Concentrée sur son discours, la présidente ne le
remarque pas.
— Il ne s’agit pas seulement d’étudier des actes. Pour juger, il faut
comprendre une personne, deux personnes en l’occurrence, dans cette
affaire. Dans les jours à venir, il y aura donc des moments intimes, délicats,
éprouvants. Le temps vous paraîtra à la fois immensément long et
terriblement court, mais c’est une chance, que dis-je, un privilège, de la
cour d’assises de réunir ainsi professionnels et jury populaire pour juger un
crime. Considérez votre fonction comme l’un des rouages essentiels de la
démocratie.
Cinq jours de procès à raison de dix heures par jour, cela offre cinquante
heures pour décider de l’avenir de deux personnes. Personne ne voudrait
que sa vie soit suspendue à un lambeau de temps si ramassé. Encore moins
quand il repose en grande partie sur la considération de débutants.
J’ai lu que, dans certaines cours d’assises, une visite de prison vient
compléter les quelques heures de sensibilisation dont nous avons bénéficié.
L’idée est de permettre aux jurés de visualiser le lieu où ils enverront ceux
qu’ils jugeront coupables. La cellule de neuf mètres carrés à partager, les
douches communes avec leurs rideaux qui viennent se coller à la peau, le
tintement des trousseaux de clés, les barbelés au-dessus des miradors, la
cour recouverte de goudron, un goudron qui crame le caoutchouc des
vieilles semelles l’été et le gèle le reste de l’année.
— Est-ce qu’il y a des pauses pendant l’audience pour aller aux
toilettes ? demande Hervé, les quatre pieds de sa chaise enfin posés au sol.
La juge hoche la tête, provoquant un sourire rassuré chez Hervé, puis
elle nous présente le plan prévisionnel d’audience indiquant les horaires de
passage de chaque personne appelée à la barre. Elle nous prévient que cela peut tout à fait dépasser, qu’il vaut mieux ne pas compter sur l’idée de dîner
en famille. Malgré l’habitude, Laurence serre les lèvres mais, moi, de toute
façon, je n’ai plus vraiment de famille. Juste ma sœur, les soirs où elle ne
rentre pas trop tard.
Une femme d’une soixantaine d’années, aux joues tombantes et aux
cheveux parsemés de mèches grises, intervient :
— On peut avoir une copie du planning ?
Depuis des mois, Marjolaine se renseigne sur le fonctionnement d’une
cour de justice. Elle a étudié le rôle de chaque membre du tribunal, y
compris celui du greffier et celui de l’huissier. Elle a décortiqué les
protocoles, les affaires les plus abjectes. À présent, elle veut se dévouer au
procès et le montre en notant tout ce que dit la juge Caillebotte. Accoutumé
à ce genre de personnalités, l’assesseur promet de faire des photocopies. La
présidente reprend la parole :
— Pour terminer, je vais vous demander de garder à l’esprit trois
impératifs.
Marjolaine pose sa tasse et attrape son stylo. Le reste du groupe lève les
yeux vers la juge. On entend le sifflement de la respiration d’Hervé.
— Vous devez être attentifs. Vous devez être impartiaux. Vous ne devez
rien laisser transparaître.
Comme moi, certains grimacent, s’inquiètent déjà : comment être sûr
que notre visage ne révélera aucune de nos pensées ? Un froncement de
sourcils, un coin de bouche qui se soulève, une lueur dans les yeux, il suffit
d’un rien pour se montrer humain.
— Si, à un moment donné, vous sentez vos émotions vous submerger,
faites-moi passer un mot, je lèverai l’audience. Vous aurez également la
possibilité de poser des questions aux accusés, aux témoins et aux experts.
Je vous l’indiquerai le moment venu.
La sonnerie. La voix de la greffière. Le visage bouclé à double tour. Un
silence de plomb et de cendres.
— Mesdames et messieurs, la cour.
La porte s’ouvre sur la salle aux fenêtres monumentales qui laissent
passer une lumière pâle, comme filtrée par la poussière et les années de
malheur.
Nous avançons en file indienne, et les quelques personnes du public, les
avocats dans leur robe noire, les accusés aux doigts serrés devant eux, comme en prière, les policiers, la greffière, l’huissier se lèvent.
Épaule contre épaule, nous nous tenons derrière la longue table en bois
qui nous sépare du reste de l’assistance, pendant que la juge déclame :
— Vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus
scrupuleuse les charges qui seront portées contre M. Frédéric Gagneron et
Mme Lucile Moulin, de ne trahir ni les intérêts des accusés, ni ceux de la
société qui les accuse, ni ceux de la victime ; de ne communiquer avec
personne jusqu’après votre déclaration ; de n’écouter ni la haine ou la
méchanceté, ni la crainte ou l’affection.
Les bras rigides le long du corps, je sens mes jambes osciller.
À nouveau, mon cœur bat si fort que toute l’assemblée pourrait l’entendre.
Personne n’ose tousser ni déglutir. Chaque mot résonne. Chaque mot
compte.
— Vous jurez de vous rappeler que les accusés sont présumés innocents
et que le doute doit leur profiter ; de vous décider d’après les charges et les
moyens de défense, suivant votre conscience et votre intime conviction,
avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme probe et libre,
et de conserver le secret des délibérations, même après la cessation de vos
fonctions. Levez la main droite et dites « je le jure ».
Je lève la main droite et je dis :
— Je le jure.
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