La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 36 sur 60

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La jurée

Chapitre 36

Des effluves de fleur d’oranger s’échappent de l’eau brûlante de la

baignoire. Remplie à ras bord, elle laisse tout juste émerger ma tête. Dehors,

les gouttes de pluie martèlent la nuit comme si elles voulaient la sculpter.

J’aimerais qu’il pleuve au point d’inonder le tribunal, de me rendre ma

liberté.

Après avoir salué Côme, prêt à retrouver sa famille le temps du week-

end, et les autres jurés ravis d’en avoir terminé pour cette semaine, je suis

rentrée à pied jusque chez moi. Même sans parapluie, je n’avais pas envie

de me faire raccompagner.

Max m’a accueillie sur le pas de la porte et m’a conduite dans la salle

de bains. Avec délicatesse, elle m’a aidée à enlever mes vêtements un par

un. J’étais trempée jusqu’aux os, assommée par la fatigue, incapable de

prendre une quelconque initiative. Encore maintenant, je me sens comme

aspirée de l’intérieur.

Il faut que je sente mon corps à nouveau. Que ma peau se flétrisse pour

d’autres raisons que la tension de l’audience, le manque de sommeil,

l’épuisement de ces journées immobiles. Il y a des heures comme ça où

toute la pression retombe. Repos. Je pourrais m’endormir dans l’eau douce

et paisible, aussi rassurante que le ventre d’une mère. Seul un détail m’en

empêche : ma sœur, avachie au pied de la baignoire, une pince à épiler à la

main, et qui a très envie de discuter. Pas le courage. Je replonge ma tête

sous l’eau.

La fin de l’interrogatoire de Sylvie Gagneron m’a donné le tournis.

L’idée que Frédéric s’empêche de parler pour ne pas décevoir sa mère, pour

ne pas rompre les liens avec elle, m’a ébranlée. Je crois même que ça a

bougé quelque chose en moi. Quelque chose d’infime, comme un rayon de

lumière qui vient se poser sur un mur à l’endroit exact d’une fissure.

Lorsque je m’empêche de parler d’Aurore à Maxine, j’agis comme la

mère de Frédéric. Je mets des œillères. Ce qui m’apparaissait comme un

instinct de protection envers ma petite sœur n’est en fait qu’un élan

d’égoïsme. C’est moi que je cherche à protéger. Moi et mes souvenirs

emballés dans du papier bulle.

Même après avoir laissé le journal sur la table du petit déjeuner, je me

suis claquemurée. Toujours incapable d’en parler à la bonne personne. Côme, très bien, ça m’a libérée. Mais pas Maxine. À la crémaillère, j’évitais

encore de prononcer le prénom d’Aurore devant elle.

Il en faut de la lâcheté pour ignorer la douleur des autres. Pire, pour

l’utiliser comme excuse. Je pensais faire barrière, je me suis cachée sous

terre.

Maxine doit sentir que mes pensées s’échappent car elle abandonne ses

questions anodines et me demande pourquoi, hier soir, pendant la fête, je lui

ai montré une photo de notre père. Il y a quelque chose de perçant dans sa

voix, une note trop aiguë, comme un oiseau qui déciderait soudain de

changer de tonalité, sans y parvenir tout à fait.

Je veux lui répondre, je le souhaite très profondément, mais je m’en

sens incapable. La bouche close, l’esprit muet.

Elle m’accorde un dernier silence, puis se lève d’un bond et enjambe le

rebord de la baignoire.

Enfants, nous prenions toujours notre bain ensemble, jouant pendant des

heures à nous éclabousser avec des bouteilles de gel douche vides. C’était

une guerre en mousse, une bulle de rires, qui se terminait toujours par

l’arrivée en fanfare d’un de nos parents.

Ce soir, même s’il n’y a plus personne pour nous gronder, Maxine

s’embarque dans les mêmes bêtises. Elle entre dans la baignoire tout

habillée et s’installe derrière moi, les jambes pliées au niveau de ma taille,

les mains posées sur mes épaules tièdes. Son chemisier à manches longues

la colle comme une seconde peau. Sur le carrelage, le tapis trempé raconte

les débordements de deux grandes personnes.

— Parle-moi, Anna. L’article jauni de Ouest-France, la folle qui me

contacte sur Facebook, la photo de papa… Je sens bien qu’il se passe un

truc autour d’Aurore. C’est le procès qui remue cette vieille histoire ?

En entendant ces derniers mots, je peine à avaler ma salive. Elle reste

bloquée au fond de ma gorge. Comment elle ose dire ça ? Il ne s’agit pas

d’une vieille histoire mais d’une matière tenace, organique, comme un

monstre qui vivrait en moi. Je déglutis.

Avec une colère que je porte sans doute depuis le tout début, depuis ce

jour où ils sont revenus du stade de foot à trois au lieu de quatre, je me mets

à raconter la conversation avec Marjolaine au premier jour du procès, son

insistance à évoquer notre cousine, ses élucubrations, mes propres doutes

sur la culpabilité de notre père, que j’aborde avec précaution, sans

prononcer aucun terme qui fait peur, ni pervers ni pédophile, juste accident, peut-être, drame, puis l’apparition de ce nom, Thierry Lambert, l’autre

photo sur mon portable.

Mes confidences à Côme m’ont servi d’entraînement. Le flot de paroles

s’écoule plus facilement, même si, pour m’aider, je m’adresse à la tapisserie

désuète à petites fleurs, et non à Maxine, à moitié allongée dans mon dos,

son jean collé à nos peaux.

Lorsque je m’arrête enfin, la surprise dans sa voix ne trompe pas. Elle

ne s’attendait pas du tout à une telle confession. Pour elle, notre relation à

notre père était le résultat d’un divorce raté. Pas de droit de visite, pas

d’envie de visite. Elle s’était inventé sa propre version des faits, Georges

avait trompé Hélène, celle-ci l’avait découvert, on avait décampé à

Chartres. Une histoire de couple, malheureuse mais banale. À choisir,

j’aurais préféré aussi.

Maxine crée des remous dans la baignoire, m’oblige à lui faire face.

— T’as vraiment cru que papa avait enlevé Aurore ?

— Non, non, c’était juste un scénario parmi des dizaines d’autres qui

me torturaient l’esprit.

— J’en reviens pas. D’après maman, c’était pas un saint, mais quand

même !

— Je sais.

— Et du coup t’as réagi comment quand t’as vu le journal et la photo

d’Aurore ?

J’hésite. Est-ce qu’il faut tout lui avouer ? Elle va forcément me prendre

pour une cinglée, encore plus que Marjolaine, une cinglée qui s’ignore.

Je fais couler de l’eau brûlante pour réchauffer le bain et me mets à

dessiner sur le rebord embué.

— Le soir où j’ai découvert l’article, je me suis effondrée. Il m’a fallu

du temps pour me traîner dans mon lit. J’ai somnolé toute la nuit. Aurore ne

m’a jamais quittée mais, là, c’était différent. Je me retrouvais directement

confrontée à elle. J’ai…

Maxine a compris la leçon, elle ne me force pas à finir ma phrase, elle

patiente et ne rompt le silence que pour fermer le robinet avant que l’eau de

la baignoire ne se déverse entièrement sur le carrelage. Je me lève, attrape

une serviette sur le radiateur et sors de la baignoire.

Lorsque j’étais petite, c’était mon père qui faisait ce geste-là. Il nous

soulevait, nous secouait au-dessus de l’eau, puis nous portait jusqu’au bidet,

où il nous frottait l’une après l’autre avec un grand tissu-éponge.

Sans me quitter des yeux, Maxine s’enfonce dans l’eau jusqu’au cou. Je

ne l’ai jamais sentie aussi calme. Malgré ses vêtements, elle semble

parfaitement à son aise dans la baignoire.

Tout à l’heure, quand elle m’a aidée à me déshabiller, je lui ai demandé

de se tourner vers la porte le temps que j’enlève mes sous-vêtements et que

je me glisse dans l’eau. Cette fois, elle peut apercevoir mon corps nu,

imparfait, les vergetures qui zèbrent l’intérieur de mes cuisses, les grains de

beauté qui ponctuent mon ventre trop mou, l’aréole de mes seins, la forêt

sombre de mon pubis. Elle peut m’examiner dans toutes mes fragilités, je

ne lui cache plus rien.

— Je suis désolée, Anna. Vraiment désolée. Ça a dû être l’horreur pour

toi.

Je ne sais pas bien pourquoi elle s’excuse mais, après avoir entrouvert le

hublot pour faire entrer un peu d’air frais, j’ose à mon tour demander :

— Et toi ? Tu penses encore à Aurore parfois ?

— Jamais. Tu sais, j’étais encore plus petite que toi. Pour moi, la vie

commence après le déménagement.

Évidemment, j’espérais une autre réponse. Mais la mémoire sert aussi à

effacer. Depuis le début, c’est le choix qu’a fait Max, il n’y a aucune raison

pour qu’elle change d’avis maintenant. Oublier.

— Tu ne parles d’Aurore à personne ?

— Ben non. Pour quoi faire ?

Face au flegme de ma sœur, je ne trouve pas de bonne réplique. La

moindre remarque risquerait d’être mal perçue et je ne veux pas la

culpabiliser. Sa place est la plus difficile, je me le répète. Elle a frôlé

l’enlèvement, probablement la mort. Devant la maison de notre grand-mère,

les cris, les larmes, les policiers qui débarquent, les gyrophares qui

aveuglent. C’est elle qui se trouvait en première ligne.

Malgré tout, la morsure de la jalousie me serre le ventre. Moi aussi,

j’aimerais savoir me détacher de notre histoire.

— Tu me donnes envie, avec ta liberté.

— C’est pour ça que tu m’as piqué mes vêtements ? Pour me

ressembler ? T’as pas besoin d’être quelqu’un d’autre, t’es parfaite comme

t’es !

— Je ne sais pas de quoi j’ai besoin.

— En tout cas, t’es belle avec tes nouveaux cheveux…

— Et toi avec ton cœur amoureux.

C’est la transition idéale pour quitter les rivages de notre passé et

s’intéresser au futur de Maxine.

Elle me cuisine pendant quelques minutes pour découvrir qui m’a donné

tant d’informations sur son Gustave, puis elle finit par passer elle-même à

table. L’amour lui monte aux joues de façon délicieuse. Je ne lui fais aucun

reproche, juste celui de ne pas s’être confiée à moi avant, de m’avoir

annoncé son déménagement de but en blanc. Ses excuses rendent la soirée

plus douce. Un verre de vin à la main, nous la terminons dans le salon,

emmitouflées dans des plaids, à débattre du procès.

Lundi, le bout du tunnel. L’avocat général résumera l’affaire à sa

manière, exposera à nouveau les différentes preuves et déploiera ses

conclusions. À la fin de sa plaidoirie, le représentant de la société civile

nous fera part de la peine qui lui semble la plus juste. Et ce sera à nous,

jurés et magistrats, d’en décider. J’en tremble d’avance. L’heure du choix.

Si je suis persuadée que Lucile et Frédéric sont coupables, il m’est

compliqué, impossible, de déterminer le nombre d’années

d’emprisonnement qu’ils méritent. Que représente la vie de Gilberte

Gagneron ?

Attentive à chaque détail, Maxine pose des questions précises sur les

protagonistes de l’affaire. Je peine à lui répondre. Tout est si embrouillé

dans ma tête. Je caricature. Le couple endetté, la grand-tante caractérielle,

les mères qui ferment les yeux, les voisins envahissants, le frère jaloux et

cupide… À force, j’en oublie. Tant de gens ont défilé devant nous.

J’explique la difficulté de notre position de jurés, les responsabilités qui

nous incombent et nos fragilités. Nous sommes six à décider, plus les deux

magistrats et la présidente. Neuf au total. Et, comme l’énonçait la juge

Caillebotte, nous jugeons avec ce que nous sommes.

— On vient de se rencontrer et pourtant on va devoir prendre une

décision cruciale ensemble.

— Ne pas vous connaître va sans doute vous aider.

— Même Côme, le juré dont je suis le plus proche, je ne sais pas ce

qu’il pense vraiment.

En sortant du tribunal, il se demandait comment il réagirait si l’un de

ses enfants était un jour accusé d’un crime. Vaut-il mieux savoir ou se

bercer d’illusions ? Serait-il capable de pardonner ? Jusqu’où vont l’amour

et la paternité ?

Max remarque ma gêne quand je parle de lui et je finis par raconter mes

déboires.

— Toi qui tentes ta chance avec un homme marié ? On aura tout vu !

— Je ne sais pas ce qui m’a pris !

Face à mon effarement, elle éclate de rire et je ne peux m’empêcher de

me joindre à elle.

 

Au moment d’aller me coucher, alors que je rêve au samedi de

tranquillité qui m’attend, à la grasse matinée par laquelle cette journée va

débuter, je fouille dans mon sac pour sortir mon téléphone, dont la batterie

s’est déchargée, et je tombe sur une enveloppe. À l’intérieur, une lettre

signée par Marjolaine.

Au lieu de la lire, je me réfugie sous ma couette. Ce n’est pas du déni.

J’apprends à me protéger non plus par le silence mais par la juste distance.

Je parcourrai tout ça demain, quand la pluie aura cessé de tomber.

 

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