La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 28 sur 60

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La jurée

Chapitre 28

Face à Marjolaine, assise sur la banquette en velours du Café Bleu, je

me rends compte qu’elle m’est devenue familière. J’observe sa ride du lion

qui se creuse à chaque phrase, ses dents jaunies par des années de café, sa

tendance à couper la parole, et je maîtrise ma peur. J’en fais une couche de

plus de protection, un barrage. Marjolaine ne m’atteindra pas.

— Je le répète au cas où le message ne serait pas bien passé tout à

l’heure : je vous défends de contacter ma sœur. Ou même de parler de notre

histoire à quiconque.

Elle acquiesce, une mèche grisonnante pendue au-dessus de son nez.

Autour de nous, des couples s’installent pour dîner, d’autres s’apprêtent à

partir. Une bande d’amis franchissent la porte d’entrée en riant. Je me

retourne pour vérifier que ce ne sont pas des profs du collège.

— Je vous écoute, mais je vous préviens, ce sera la seule fois.

— J’aurais préféré qu’on se retrouve dans un endroit plus intime. À la

maison, par exemple. C’est dommage de se voir dans de telles conditions.

Je hausse les épaules. Pas de fausses excuses. Il faut qu’elle entre dans

le vif du sujet. Après cette longue journée d’audience, je n’ai plus de

patience.

— Tu sais, ça fait longtemps que la disparition de ta cousine

m’intéresse. J’ai même étudié les faits divers qui pouvaient s’en rapprocher

et il y a une piste qui n’a pas été suffisamment creusée.

— Parce que vous êtes de la police, peut-être ? En quoi ça vous

concerne ? Sa disparition n’a même pas eu lieu dans la région !

Marjolaine fait mine de comprendre mon agacement, mais au lieu de

s’expliquer, une paille coincée entre les lèvres, elle se lance dans son

raisonnement :

— Généralement, les enquêteurs suivent ce qu’on appelle « la stratégie

de l’escargot ». Ils centrent d’abord leurs recherches sur l’entourage proche

de la victime puis, au fur et à mesure, ils s’intéressent aux cercles plus

éloignés. Le but est bien sûr de remonter jusqu’à l’auteur. C’est ce qu’ils

ont dû faire pour Gilberte.

Depuis ma sortie du tribunal, je me concentre sur l’image d’Aurore. Sa

bouille d’enfant joyeuse. Sa flûte traversière. Son justaucorps de flamant rose. Sa façon de renifler les oreilles de sa peluche. C’est la même

ritournelle depuis l’enfance. Je tiens pour elle.

De ma cousine, je n’ai gardé qu’un petit miroir au manche sculpté de

volutes. Et encore, on ne me l’a pas donné, je l’ai volé dans sa chambre.

À quelques mètres, dans la cuisine, ma mère disait au revoir à mon oncle et

ma tante. Elle s’excusait, sûrement, de les abandonner à leur sort.

J’ai ouvert un tiroir au hasard, puis un autre, sans savoir ce que je

cherchais. Au moment où j’ai mis la main sur le miroir, caché dans un

panier sous le lit, j’ai réalisé que si Lupin, le lapin aux grandes oreilles, se

trouvait sur l’oreiller cela signifiait qu’Aurore ne le serrait pas dans ses

bras. J’aurais pu me souvenir qu’elle ne l’avait pas emporté chez notre

grand-mère le jour de sa disparition, mais j’avais tant d’autres chagrins à

retenir.

À pas prudents, je me suis approchée de Lupin, j’ai déposé un bisou

entre ses deux oreilles, j’ai respiré son odeur, j’ai gratté son ventre râpeux,

puis je l’ai reposé tout doucement sur l’oreiller. J’étais obligée de

déménager, mais Lupin, lui, devait rester. Sans réfléchir davantage, j’ai

glissé le miroir dans l’élastique de mon collant et j’ai remis ma robe en

place.

Une fois assise dans la camionnette qui nous emmenait vers Chartres,

quelques heures plus tard, sur la banquette en cuir à côté de ma sœur et de

ma mère, avec tous nos meubles, nos jouets, nos vêtements à l’arrière, je me

suis mise à pleurer à grosses larmes. Le manche en bois du miroir

s’enfonçait dans mon ventre, écorchant ma peau nue à chaque coup

d’accélérateur. Je venais de comprendre qu’Aurore n’avait plus son doudou

ni personne pour la consoler.

C’est de ça que je voudrais parler. Uniquement de ça. De la peine que je

traîne depuis tant d’années. De mon ventre qui se déchire encore quand la

vie va trop vite. Mais ça n’intéresse pas Marjolaine. À vrai dire, ça

n’intéresse personne.

Elle aspire le fond de son verre tout en poursuivant ses explications :

— Dans le cas d’une disparition, les enquêteurs ne peuvent pas

s’appuyer sur ce que révèlent le corps et l’arme du crime. Et lorsqu’il est

question d’un enfant c’est encore pire, car il s’agit souvent d’un crime

d’opportunité : la victime et l’auteur se trouvent au même endroit, et seuls

le hasard et la pulsion conduisent à l’enlèvement. Dans une affaire comme

celle d’Aurore, on procède donc souvent à l’envers. C’est à partir du moment où l’auteur commet une erreur et se fait arrêter qu’on peut recouper

son mode opératoire, ses itinéraires, ses déclarations et remonter jusqu’à ses

autres victimes potentielles. Enfin, tu dois connaître tout ça par cœur…

— Pas du tout. Je n’ai jamais eu aucun lien avec l’enquête et je ne suis

pas sûre d’en vouloir un maintenant.

— Tu ne veux pas savoir ce qui s’est passé ?

— À quoi bon ?

Pour la première fois, Marjolaine semble prise de court. Ses yeux

s’agrandissent, et elle balbutie :

— Je… Je croyais que c’était important pour toi, que tu voulais

comprendre.

— Ça m’étonnerait qu’on retrouve Aurore vingt ans plus tard. Et encore

moins vivante. Donc je ne vois pas ce que ça changerait.

— Ça te soulagerait ! crie presque Marjolaine, alors qu’en réalité elle ne

sait rien de toute la douleur qu’elle remue. Si au moins le corps était

retrouvé, l’enquête pourrait repartir.

Je reste muette. Elle ne se rend pas compte que je suis trop proche

d’Aurore pour fouiller dans ses entrailles. Je salirais ma cousine et les

souvenirs qu’il m’en reste.

Marjolaine profite de mon silence pour conclure, avec une sorte de

hargne dans la voix.

— Tu sais ce que je crois ? C’est Thierry Lambert qui a fait le coup.

Ce nom, bien sûr, je le connais. Il y a quelques années encore, avant de

se faire arrêter de façon spectaculaire par le GIGN, il séquestrait dans sa

cave des jeunes femmes avant de les démembrer vivantes. L’horreur à son

paroxysme. Rien à voir avec la disparition d’Aurore.

— Les policiers n’ont jamais pu prouver le lien avec les autres affaires.

Sans le corps, ils manquent d’éléments. Et Lambert ne veut pas dévoiler le

nom de ses victimes tant que la juge n’accepte pas une négociation de

remise de peine. Ce qui n’arrivera pas, bien sûr. Je peux te montrer d’autres

articles de journaux qui révèlent des concordances avec le cas de ta cousine.

Un instant, je revois toutes mes propres hypothèses, les cauchemars

qu’elles ont engendrés.

— Je n’y crois pas une seconde.

— On oublie trop souvent qu’au début de sa carrière, avant de mettre en

place le protocole pour lequel il est célèbre, Lambert s’est intéressé à des

fillettes. Les enquêteurs ont pu retracer trois victimes potentielles de l’âge de ta cousine. Rassure-toi, il ne leur faisait pas subir le même sort. Dans un

premier temps, il les kidnappait.

— Stop. Arrêtez.

— Mais tu en as déjà parlé avec tes parents ? Ton père, il en pense

quoi ?

Le ventre retourné et la peau en feu, je prends mes affaires et je quitte la

table. Ça s’appelle battre en retraite, mais je m’en fous. Je ne mendierai pas

l’identité d’un coupable pour offrir un cercueil à Aurore.

 

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