La jurée
Chapitre 54
Dans ses vêtements de ville, la juge Caillebotte est redevenue une
citoyenne ordinaire. Elle serre la main de chaque juré, nous remerciant pour
le travail effectué. Elle nous promet que notre trouble va passer, que nous
nous sentirons mieux dans quelques jours. Alors il ne faudra plus douter de
notre choix.
À petits pas, elle rejoint sa voiture comme si elle portait le monde à
bout de bras. C’est un peu le cas.
Demain, elle aura tout à recommencer, dans un autre procès, avec
d’autres personnes, à moins que certains membres du groupe ne soient
rappelés.
En bas des marches du tribunal, alors que tout le monde s’éparpille pour
tenter de grappiller quelques heures de sommeil, Marjolaine semble
désorientée. Elle me glisse qu’elle va sûrement continuer à mener l’enquête
pour savoir si nous nous sommes trompés. Que Gilberte ait pu aller aussi
loin, quand même, ça la perturbe. Je n’arrive pas à savoir si c’est une
preuve de sa sensibilité ou de son caractère obsessionnel.
— Tu devrais passer à autre chose, te trouver une nouvelle passion, lui
dis-je.
Je me fais gentiment rembarrer. Apparemment, on ne change pas à son
âge. Elle me propose aussi que nous nous revoyions à trois, avec Émile. Au
lieu de décliner de façon frontale, je la serre dans mes bras. J’ai besoin de
lui dire merci.
Je me tourne ensuite vers Côme. Celui qui a modifié nos perceptions,
balayé nos idées reçues, transformé l’issue de ce procès et, avant cela, qui a
su m’écouter, moi. Lui non plus, je ne sais pas comment le remercier.
Entre nous, il n’y a plus aucune ambiguïté. Sans doute n’y en a-t-il
même jamais eu. Un hôtel, un escalier, la nuit. La porte qui s’ouvre au bout
du couloir. Mon ivresse et mon désir. Je sais à quel point je suis capable de
m’inventer une réalité différente de celle des autres. Ce soir-là, Côme n’a
peut-être pas perçu mon envie, juste mon désarroi. Je l’embrasse sur les
deux joues. Dans quelques heures, il retrouvera son lit, sa femme, ses
enfants. Il sait à présent que, cette vie-là, il veut la choyer.
— Et toi, qu’est-ce que tu vas faire ? me demande-t-il.
— Dormir.
— Je veux dire par rapport à Aurore.
— Il est sûrement temps que je parte sur ses traces.
— Des souvenirs te sont revenus ?
— Comment tu le sais ?
J’avais l’impression d’avoir parfaitement camouflé mes émotions. Il
faut croire que je n’y parviens plus très bien.
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