La jurée
Chapitre 44
— Veuillez vous lever, s’il vous plaît.
Les poignets serrés comme s’ils étaient encore bloqués par les menottes,
Frédéric obéit à la juge Caillebotte. Devant elle, les dossiers sont tous
fermés. Ses ongles rouges posés sur les pochettes boursouflées.
— Y a-t-il des éléments que nous avons évoqués la semaine dernière sur
lesquels vous aimeriez revenir ?
Pour la dernière fois, la parole est aux accusés. Eux qui ont vu leur
intimité s’effriter jour après jour ont encore une chance d’en ramasser
quelques fragments avant les plaidoiries. Habillé d’une chemise noire,
Frédéric hausse les épaules. Sa tête aussi froissée que son pantalon.
— Qu’avez-vous pensé de ce qui s’est dit au sujet de votre frère ?
Jérôme Gagneron n’est pas dans la salle. Il a dû rentrer chez lui à Lille,
retrouver ses costumes trois pièces et son boulot bien payé. Seule la mère
des deux hommes est assise au premier rang, nerveuse.
Sur les bancs d’en face – comme à un mariage, chacun son côté de
l’allée –, la mère de Lucile est entourée de ses amies, celles qui ont suivi le
procès jusqu’à ce qu’elle vienne témoigner. Elles ont passé leurs bras autour
de ses épaules, Mme Moulin en a bien besoin pour affronter cette ultime
journée.
Derrière elles, huit ou neuf personnes forment le public. Je reconnais
deux étudiantes en droit et un stagiaire de Me de Mauroy, qui ont déjà
assisté à plusieurs audiences.
Après un silence, Frédéric Gagneron répond à la juge :
— J’ai toujours trouvé injuste qu’on vienne m’attaquer sur mes soucis
d’argent alors que Jérôme a les mêmes. Avec son air de premier de la
classe, il présente mieux que moi, mais ça veut rien dire. Franchement, tout
ce qui l’intéressait chez Gilberte, c’était son fric.
— Et vous, ça vous intéressait aussi ?
Dans la voix de la présidente, le calme, la diplomatie.
— Non, j’étais juste dans une mauvaise passe. Je ne m’inquiétais pas
pour l’argent, je m’inquiétais pour le travail. Quand on perd son boulot du
jour au lendemain, les journées sont franchement longues.
— C’est ce désœuvrement qui vous a poussé à agir ?
Il soupire comme s’il n’en pouvait plus qu’on lui rabâche la même
question à longueur de temps. Je le comprends, moi non plus, je ne supporte
plus cette tension.
— Monsieur Gagneron, ça peut arriver à tout le monde un « pétage de
plombs ». Vos créanciers ne vous lâchaient plus, vous ne trouviez pas
d’emploi, votre compagne venait d’avorter. Même si vous étiez très proche
de votre grand-tante, peut-être que ce jour-là elle vous a réclamé les loyers
impayés et vous vous êtes senti pris à la gorge.
L’expression provoque des frissons en moi. Le foulard qui serre le cou
jusqu’à ce que l’air ne passe plus. Le corps qui se tord.
— Vous ne comprenez vraiment rien ! Je vous dis que c’était pas ça du
tout !
— Alors c’était quoi, monsieur Gagneron ? Dans quelques heures, nous
allons délibérer, et il sera trop tard pour vous exprimer. C’est maintenant
qu’il faut réagir. Expliquez-nous ce qui s’est passé.
Frédéric Gagneron se tempère. Personne n’ose bouger de peur
d’écorcher ce moment, mais non, il garde la bouche close.
— Nous vous écoutons. Rien de ce que vous pourrez nous dire ne sera
pire que ce silence, insiste la juge.
J’acquiesce intérieurement.
Dans mon sac ce matin, j’ai emporté le petit miroir piqué dans la
chambre d’Aurore il y a tant d’années. Comme un porte-bonheur ou
l’assurance de ne pas perdre de vue qui je suis. Je me suis trompée sur mon
propre passé, je ne peux pas prendre le risque de m’égarer à nouveau alors
que je vais prendre une des décisions les plus importantes de ma vie.
Malgré les efforts de la présidente, Frédéric, le visage tendu à l’extrême,
s’accroche à son mutisme.
Penché vers le micro bien trop bas pour lui, Côme demande à l’accusé
ce qu’a pensé Gilberte de l’avortement de Lucile. Comme moi, il n’arrive
pas à croire à une coïncidence entre cet événement et le meurtre. Frédéric
affirme qu’elle n’était pas au courant.
L’avocat général creuse, revient en arrière, fait rejaillir des témoignages,
éclaire une ombre, puis une autre, avec une obsession : montrer qu’il y a eu
préméditation. L’accusé se contente désormais de simples oui ou non.
Pendant le week-end, de nouveaux cernes se sont creusés sous ses yeux, la
fossette a disparu. Il ressemble de plus en plus à un criminel.
Lorsque Lucile Moulin se lève, nous savons qu’elle va à peine
s’exprimer. Depuis le début, elle se livre à un mimétisme parfait avec son
ex-compagnon. Les experts psychiatres évoquaient une forme de
domination psychique, moi j’y vois une manière pour chacun de se
protéger.
La juge Caillebotte pose les mêmes questions qu’à Frédéric, et Lucile
leur apporte les mêmes réponses bâclées.
Lorsque la parole nous est donnée, je me lance.
— Est-ce que vous trouviez que Mme Gagneron avait beaucoup
d’argent ?
Même si la formulation de ma question peut paraître naïve, je dégage
une forme d’assurance. Il y a là quelque chose d’inexploré. L’écart entre ce
que décrivait Frédéric de l’appartement parisien et l’immeuble que j’ai vu
ce matin.
— Non, pas vraiment.
Hors du parcours tout tracé, Lucile n’a plus de réplique toute prête. Je
ne me décourage pas, je reformule, et elle finit par répondre que Gilberte
faisait sa bourgeoise, mais que c’était plus une façon de peser sur les gens
qu’autre chose. Pour la première fois, elle émet une forme de critique
envers la victime.
— Vous trouviez qu’elle cherchait à avoir de l’ascendant sur vous ?
Elle secoue la tête, comme si elle voulait faire machine arrière. Même
son corps se rétracte quand elle répond que, non, elle n’a pas dit ça, c’était
juste une expression.
— J’ai une autre question qui va vous paraître bête, mais je me
demandais : où est passé le chat de Mme Gagneron ? Quelqu’un l’a pris en
garde ?
Lucile enlève ses lunettes et les frotte contre son pantalon noir. Elle
aussi est à bout. Percevant le désarroi de sa cliente, Me Digne tente une
intervention.
— Je vous remercie, madame la jurée, pour vos questions. Mais si vous
le permettez, madame la présidente, pourrait-on se concentrer sur les faits ?
La juge Caillebotte balaie l’objection et prend le relais. J’espère qu’elle
suit le même chemin de pensée que moi. Une route sinueuse. Mon
intuition : Lucile s’est tellement conditionnée à ne pas évoquer le meurtre
qu’il faut la conduire sur un autre terrain. La remettre dans ce quotidien qui
lui semble si lointain.
— Cela m’intéresse aussi, reprend la juge, de savoir ce qu’est devenu le
chat de Mme Gagneron. Je sais que vous lui portiez beaucoup d’affection.
Le regard fuyant, Lucile ne répond pas. Elle rougit, continue de nettoyer
ses lunettes de façon quasi maniaque.
La juge en profite pour chercher dans son dossier des éléments
complémentaires. Dans les procès-verbaux des pompiers, aucun témoignage
ne fait mention d’un animal domestique. Ni chez Mme Gagneron ni chez
Frédéric et Lucile. La juge Caillebotte s’en étonne à haute voix.
— Le jour des faits, où était ce chat ?
Pour la première fois, l’accusée jette un coup d’œil à son ex-
compagnon.
— Je répète : qu’avez-vous fait du chat de Mme Gagneron ?
Les gestes de Lucile deviennent de plus en plus frénétiques, on sent la
panique monter en elle, mais la présidente, plus offensive que jamais, ne
lâche pas.
— Madame Moulin, la question n’est pas compliquée. Pourquoi
refusez-vous d’y répondre ? Je ne compte pas abandonner, vous savez.
Une voix s’élève. Frédéric Gagneron.
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