La jurée
Chapitre 48
L’acharnement de Me de Mauroy strie encore mes oreilles. Ses mots
comme des lames : « Vous condamnerez Frédéric Gagneron à trente ans de
réclusion criminelle pour l’empoisonnement et l’assassinat de Gilberte
Gagneron, et vous prononcerez à l’égard de Lucile Moulin quinze ans de
réclusion criminelle pour empoisonnement et complicité d’assassinat. Votre
verdict rappellera à la société le prix d’une vie. »
Trente ans. Quinze ans. Après de si lourdes réquisitions, quels
arguments les avocats de la défense vont-ils pouvoir avancer ? Qu’est-ce
qui n’a pas déjà été démonté ?
Le pas assuré, l’avocate de Lucile ne semble pas s’en inquiéter. Ni sa
voix ni sa main ne tremblent. Elle déroule son discours avec l’aplomb d’une
capitaine de guerre en talons aiguilles et, moi, je tremble de faire erreur. Pas
cette fois, je n’ai pas le droit. Il ne s’agit pas de croire mais d’être sûre de
mes choix.
Je jette un coup d’œil à Lucile, qui n’affiche aucune émotion, mais ne
quitte pas son avocate du regard.
— Ce qui s’est passé le 20 août 2016, nous le savons. Sans aucun doute
possible. L’ensemble des éléments, jusqu’aux révélations de ce matin,
converge vers cette version des faits.
« Ce samedi 20 août 2016, Lucile Moulin est triste. Elle a perdu son
chat, la boule de poils qui lui servait de réconfort dans les moments
difficiles. Mais elle est aussi soulagée. La mort de Vegas marque un
nouveau départ : son compagnon a décidé de tourner le dos à Gilberte
Gagneron, comme l’avait déjà fait le reste de sa famille. Il ne s’agit pas
d’un hasard. Pour satisfaire son conjoint, Lucile a longtemps cherché à
entretenir de bonnes relations avec la vieille dame. C’était peine perdue.
Après tant d’efforts, le supplice prend fin. Auprès de Frédéric, elle va
désormais pouvoir commencer une nouvelle vie.
« Toute la journée du samedi, ils parlent des différents moyens de
quitter cet appartement qui leur rappelle tant de mauvais souvenirs. Le
temps que leur situation financière s’améliore, ils pourraient poser leurs
valises chez la mère de Lucile ou bien occuper le canapé d’un ami. Lucile
se rend compte qu’il y a des solutions, qu’il y a de l’espoir. Pendant que son
conjoint part acheter des provisions pour la soirée, elle se maquille avec légèreté. Quitter cet immeuble, c’est sortir d’un univers moribond où les
voisins se critiquent, se malmènent. Lorsqu’elle a été accusée d’avoir
déposé des excréments à la porte de Mme Leduc, Lucile l’a vécu comme un
affront. C’est une jeune femme bien élevée, soucieuse des autres. Jamais
elle n’aurait pu faire une chose pareille. Elle l’a répété à plusieurs reprises :
elle n’aspire qu’à la tranquillité et à fonder une famille. Devant le miroir de
la salle de bains, ce samedi-là, malgré les mésaventures qu’ils viennent de
subir, elle sourit. Ils vont partir et tout va rentrer dans l’ordre.
« Frédéric Gagneron rentre des courses, elle finit de se préparer, ils
s’écharpent au sujet de la quantité d’alcool qu’il a achetée, puis ils partent
chez Ludovic Fournier. Pendant la soirée, ils racontent à leur ami ce qui
vient de se passer, Ludovic Fournier n’en revient pas et leur conseille de
déménager le plus vite possible, puis ils boivent, ils rigolent, ils se changent
les idées.
« S’il s’était passé quoi que ce soit d’autre, croyez-vous que Lucile
Moulin aurait été capable de faire semblant ? Pensez-vous qu’elle aurait pu
s’amuser alors qu’elle savait que son compagnon venait de commettre un
meurtre ? L’imaginez-vous rentrer chez elle, un peu soûle, et s’endormir
comme si de rien n’était, tout en sachant que, de l’autre côté du mur,
Gilberte Gagneron était morte ? Bien sûr que non, c’est insensé. Rappelez-
vous son état de sidération le lendemain, quand les pompiers s’activent
autour du corps de Gilberte Gagneron. Contrairement au comportement
ambigu de son compagnon, Lucile n’exprime alors que de la détresse. Elle
ne se travestit jamais.
Elle est tentante, la proposition de Me Digne. Elle nous prend par la
main et nous déroule une histoire très cohérente, qui donne envie d’y croire.
Pendant que l’avocate parle, je vois le regard de Lucile s’éclairer, quelque
chose se détendre dans ses épaules et dans son port de tête. Elle a bien
choisi sa représentante. Encore une question de nom de famille.
L’avocate a suffisamment joué sur notre empathie pour que je rapproche
nos deux histoires, que j’offre à l’accusée ma sympathie. Si j’avais continué
de vivre sous le même toit que mon père, est-ce qu’il ne m’aurait pas
anéantie, moi aussi ? À quel point aurais-je résisté à ses assauts de
questions, à sa torture quotidienne ? Je compatis avec le mal-être de Lucile.
Et je doute qu’elle ait pu se rendre complice du meurtre en lui-même.
L’empoisonnement, oui, elle en est convenue, mais le reste, l’étranglement,
le cadavre resté dans le salon toute la nuit, les pompiers qu’on appelle pour s’en débarrasser, les dizaines d’heures d’audition à mentir sur ce qui s’est
réellement passé, cela me semble hors de sa portée. Me Digne a raison. La
jeune femme qui se ronge les doigts comme sa mère, cette jeune femme
anxieuse n’a pas la carrure pour tuer.
— Si Lucile Moulin avait été une femme vénale, si elle avait tenu
absolument à fonder un foyer avec un homme possédant de l’argent, pardon
de le dire ainsi, elle ne se serait pas installée avec Frédéric Gagneron. Il
était réceptionniste dans un hôtel. Nul n’aurait pensé de lui qu’il faisait un
bon parti. D’ailleurs, quand il a commencé à s’enfoncer dans les dettes,
Lucile Moulin aurait tout à fait pu le quitter. Elle avait un travail, une vie
sociale, une famille. À n’importe quel moment, elle aurait pu le quitter.
Sauf que l’argent n’était pas un moteur pour elle. Personne ne l’a dépeinte
ainsi. Ni sa famille, ni ses amis, ni Frédéric Gagneron ou les proches de
celui-ci. Lucile Moulin aspirait simplement à une vie normale.
« Le scénario de la femme jalouse, cupide, s’est révélé satisfaisant pour
M. le directeur d’enquête. Un duo machiavélique, ça intéresse la presse.
Mais où sont les preuves ? Sur quoi s’appuie M. Blanchet ? Une dispute,
des éclats de voix entendus par Mme Leduc, le soir du drame ? Elle n’est
même pas capable de les identifier précisément. Ce sont des choses du
quotidien, me semble-t-il ! Un sac de courses devant la porte de
Mme Gagneron ? Aucun lien avec ma cliente. De l’ADN sur un foulard
qu’elle a pu toucher trois semaines plus tôt ? Irrecevable. L’experte l’a
précisé : Lucile n’aurait de toute façon pas pu déplacer le corps seule, tandis
que M. Gagneron, si. Alors, pardonnez-moi de hausser le ton, mais ces
accusations non fondées me mettent hors de moi ! Oui, il est arrivé à Lucile
Moulin de verser du Laroxyl dans le verre de Mme Gagneron, mais à aucun
moment elle n’a eu en tête d’attenter à sa vie ! Rien ne prouve une intention
de tuer, rien !
Sous le coup de la colère, les cheveux roux de l’avocate semblent
flamboyer encore davantage. Elle fait quelques pas pour retrouver son
calme, puis se remet à énumérer les trous dans le dossier avant de conclure,
avec une grâce inattendue, presque attendrissante :
— S’il y a une chose à reprocher à Lucile Moulin, c’est de s’être nichée
dans l’ombre écrasante de son ex-compagnon pendant tout le procès.
Jusqu’à ce matin où elle a enfin osé exposer les souvenirs qu’il lui avait
confiés. Lucile est une femme prudente, raisonnable. Même l’enfant dont
elle a toujours rêvé, elle préférait ne pas le garder plutôt que de lui donner naissance dans une situation inconfortable. Elle ne prend pas de risques.
Elle est saine. Et elle vient de passer de trop longues années enfermée. Vous
l’avez forcément remarqué pendant ce procès, aujourd’hui, elle va mal. Très
mal. Sa mère et ses proches sont prêts à l’aider à s’en sortir, à se
reconstruire. Ils l’attendent ici même, devant vous, mais c’est entre vos
mains que se trouve son avenir. Sortez-la de prison, offrez-lui cette vie
normale qu’elle espère tant.
La plaidoirie de Me Digne a fini par faire pleurer Lucile. Les mains
jointes en prière sur les genoux, elle a contenu le plus longtemps possible
son émotion, laissant toute la place à son avocate, avant de craquer. Des
larmes muettes, qui coulent derrière ses lunettes jusque dans son cou.
Depuis qu’elle se trouve en maison d’arrêt, Lucile a perdu près de dix
kilos. Les joues qui cachaient sa mâchoire anguleuse ont fondu avec son
sourire. Dans le rapport lu par la juge Caillebotte la semaine dernière, il
était précisé que sa mère lui envoyait de l’argent chaque mois pour qu’elle
puisse cantiner. Et pourtant elle continue de se dissoudre. De plus en plus,
je vois les failles en elle. J’ai beau connaître les atrocités qu’elle a
commises – empoisonner une femme, ce n’est pas rien –, je me désole pour
elle. On aurait pu être amies.
— Pour toutes ces raisons, vous requalifierez en administration de
substances nuisibles, conclut l’avocate, et considérerez que les trois années
que Lucile Moulin vient de passer en détention provisoire y répondent
largement. Elle a déjà payé pour ce délit, soyez-en certains.
Je serais tentée de la suivre mais, si je tire ce fil-là, quelle autre certitude
s’effondrera ?
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