La jurée
Chapitre 31
— Pouvez-vous appeler M. Parret dans sa chambre ?
L’hôtesse d’accueil lève la tête de son magazine, hésite quelques
secondes. Même job que Frédéric Gagneron lorsqu’il était salarié.
S’occuper des clients et de leurs aléas. Mais le décor est bien moins élégant
que dans l’hôtel où il travaillait. Ici, le bois sent le plastique chinois.
— Il est tard… Je ne voudrais pas le réveiller.
2 heures, un jeudi soir, évidemment qu’elle tique. Mais, l’alcool aidant,
j’insiste. Une fois dans le virage, mieux vaut éviter d’utiliser les freins,
surtout quand on est lancé à pleine vitesse comme moi.
— Demandez-lui de descendre, s’il vous plaît. Je l’attends.
L’hôtesse appelle Côme et raccroche sans se départir de son air
désapprobateur. Je recule de quelques pas et m’adosse contre la tapisserie,
dans le hall. Le sol semble vaciller sous mes pieds.
Côme apparaît quelques minutes plus tard. À peine décoiffé. Des
charentaises aux pieds. Un sourire narquois sur les lèvres.
— Tu t’es plongée dans un bain d’alcool en sortant du tribunal ? Ça
désinfecte ?
Je souris comme une idiote. Pire, comme une idiote soûle, et je pointe
du menton les deux fauteuils le long de la baie vitrée, sous les néons blancs.
Il me tend une grande bouteille d’eau qu’il a prise dans le minibar de sa
chambre avant de descendre.
— Ça a l’air de tanguer ?
En effet. Pas juste la moquette verte, le pull à fermeture Éclair de Côme,
ses mains immenses qui paraissent si douces, ou les voitures garées dehors.
Le comptoir d’accueil, l’hôtel, la rue, la ville, mon petit territoire intérieur.
Tout tangue.
On s’installe devant la grande fenêtre aux reflets endormis. Les
lampadaires sont éteints, rares sont les passants à cette heure-ci. Quelques
silhouettes d’ivrognes errent comme moi, tout au plus.
Au-dessus de nous, l’enseigne clignote en bleu. Sur ma nuque, la
climatisation souffle une brise glacée. Je voudrais entendre des mouettes
brailler. M’envoler loin loin loin.
Côme a l’élégance de ne pas en rajouter. Il ne demande pas non plus ce
que je fais là. Il me conseille juste de boire de l’eau pour éponger.
Des cailloux dans ma voix. Les mots frottent, trébuchent et sortent tout
seuls, d’un coup, sans que je les maîtrise.
— Mon vrai nom, c’est Anna Boulanger.
Les coudes plantés dans le fauteuil en skaï déchiré, Côme n’émet aucun
commentaire. Il me laisse déraper. Le déluge. Je ne peux plus m’arrêter.
— Quand j’avais neuf ans, enfin presque neuf ans, et ma sœur six, on
habitait dans les Côtes-d’Armor. Un petit village nommé Trémenc, où tout
le monde se connaissait. Un dimanche, elles ont accompagné mon père et
son frère à un match de foot.
— Qui ça, « elles » ?
— Ma sœur Maxine et notre cousine Aurore. À la fin du match, mon
père et mon oncle sont venus les chercher à l’aire de jeux. Il n’y avait plus
que Max sur la balançoire.
Il m’encourage d’un simple hochement de tête.
— Aurore avait disparu.
Ça paraît fou, mais c’est la première fois que je prononce ces mots à
haute voix. Jusque-là, ils tournaient dans ma tête comme un vertige, le bord
d’un précipice. À qui aurais-je pu en parler ? À une copine, qui m’aurait
prise en pitié ? À ma sœur, déjà traumatisée ? Ça n’aurait fait qu’entraîner
notre chute.
Quand je termine mon récit, Côme me tend à nouveau la bouteille d’eau
et pose la main sur mon poignet, un instant, pour me réconforter. Lui aussi
sait écouter.
— Depuis notre arrivée à Chartres, nous vivons sous le nom de jeune
fille de ma mère, Zeller. Histoire de ne pas nous faire remarquer. Enfin,
c’est ce qu’on pensait. Marjolaine m’a prouvé le contraire.
Côme lève un sourcil interrogateur. Je lui explique les insinuations,
l’article placé dans mon sac en douce, le tête-à-tête au Café Bleu, les
théories fumeuses, ma fuite.
— Si tu es sûre que ce sont des conneries, pourquoi ça te met dans un
tel état ?
Il a raison. Qu’est-ce qui me bouleverse à ce point ? Le silence qui se
brise comme un verre qu’on jette contre un mur. Les mille morceaux qui
s’enfoncent dans mon ventre, dans mon cœur, qui écorchent ma peau. Ce
qui déchire et soulage à la fois.
Je lui souris pour ne pas lui faire pitié, il m’offre un air contrit et j’entre
dans la brèche avec un aplomb que je ne me connais pas. C’est ça ou je m’effondre complètement.
— Tu me fais monter ?
Je ne dis pas « dans ta chambre », je ne précise pas pour quoi faire, et il
accepte. Dans l’escalier, il pose les mains sur le creux de mes hanches pour
m’aider à avancer. Je sens la pulpe de ses doigts à travers le tissu, par-
dessus mon ivresse. Il m’aide à marcher droit, à me sentir femme quand
tout me renvoie aux meurtrissures de l’enfance. Le bout de ma chaussure
cogne contre chaque marche avant de réussir à la franchir. Je ne sais plus si
c’est l’alcool ou autre chose qui me fait chanceler.
Je n’ai pas fait l’amour depuis des mois mais, là, il ne s’agit même pas
d’amour. Juste d’envie, de sexe, de cette pince qui serre le bas-ventre à
chaque frôlement. Un va-et-vient en moi. Je voudrais juste m’appuyer sur
quelqu’un.
Au fond du couloir, le bruit d’une serrure qui se déverrouille. Mon désir
est-il si bruyant qu’il a tiré du sommeil un autre résident ? Que va-t-il
penser de moi, de nous, de ce couple, forcément illégitime, nécessairement
dépravé, que l’on est en train de jouer ? Intérieur nuit. Mes pieds
s’enfoncent dans la moquette rouge, je voudrais m’échapper.
Côme insère sa carte magnétique dans le lecteur à côté de la porte. Sa
main gauche, cette fois, sur le bas de ma nuque. Un frisson me parcourt le
corps. Il me fait entrer dans la pièce et met quelques secondes à allumer. Je
fais un pas en arrière.
Dans la chambre, deux grands lits simples. Il m’indique celui de droite,
intouché, et s’assoit sur celui de gauche, aux draps froissés, près de la
fenêtre. Sur la table de nuit, son ordinateur portable est resté allumé, il le
ferme. Pas besoin de traversin pour nous séparer.
La nervosité qui est montée marche après marche dans mon ventre, dans
mes poumons, dans ma gorge s’estompe peu à peu. Il ne me saute pas
dessus. Il ne me déshabille pas. Il offre juste à ma solitude une couette et un
oreiller.
Quand j’ai quitté la crémaillère avec l’idée de retrouver Côme à son
hôtel, je portais l’envie confuse qu’il me dise oui à tout. Oui aux bras qui
réconfortent, aux mots doux, aux caresses maladroites, oui à la nuit
insensée et à l’aube embarrassante, oui, même s’il ne me connaissait pas,
oui, surtout parce qu’il ne me connaissait pas. Je voulais un endroit neutre,
insignifiant, un espace sans jugement. Un torse de père de famille aimant. Et puis Aurore a débarqué et, comme d’habitude, elle m’a emmenée vers
ses sombres contrées.
Côme s’excuse de ne pas avoir de deuxième brosse à dents à me prêter.
Il y a juste un minikit de démaquillage dans la salle de bains. J’enlève mes
chaussures et je passe avant lui pour me rincer le visage. Il n’a même pas eu
besoin de me rappeler qu’il a une femme et des enfants. Son attitude et sa
bienveillance suffisaient à nous éloigner.
Il bâille en omettant de mettre la main devant sa bouche.
— Tu ne m’en veux pas si je m’endors tout de suite ?
Pendant qu’il se tourne vers la fenêtre, la couette laissant dépasser ses
chaussettes, j’essaie de ravaler ma gêne.
Alors que je m’apprête à m’excuser pour mon comportement déplacé, il
chuchote :
— Bonne nuit, Anna Boulanger.
Je n’ai pas le temps de trouver une réponse qu’il dort déjà.
Malgré la honte qui me travaille, une étrange sensation m’envahit.
Quelque chose de doux et de réconfortant. Plus que la vodka, la fête, la
danse, la peau nue, le sexe, plus que tout, j’avais besoin d’être entendue.
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