La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 55 sur 60

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La jurée

Chapitre 55

À Trémenc, il y a 2 422 habitants, presque mille de moins que l’année

de notre départ. J’ai vérifié avant de prendre la voiture, comme s’il me

fallait dénombrer chaque âme de mon inventaire personnel, quantifier la

charge émotionnelle, réduire ce qui pèse à ce qui se compte.

J’ai regardé un plan aussi, parcourant les ruelles oubliées pour ne pas

aboutir à une impasse. Même en me préparant ainsi, je n’étais pas certaine

de tenir plus de dix minutes face à la maison de ma grand-mère, à

l’épicerie-boulangerie, au bar Chez Malou, à l’église, à l’allée qui mène au

terrain de football, à l’aire de jeux, à la balançoire.

Je n’ai pas été tirée au sort pour le dernier procès, aucun juré de l’affaire

Gagneron ne l’a été, mais je ne suis pas retournée au collège pour autant.

À la place, j’ai acheté un sachet de bonbons au miel, des Lucien Georgelin,

les mêmes que ceux glissés par ma mère à la gendarmerie, il y a si

longtemps, au temps des promesses de McDonald’s qui essuyaient les

larmes. J’ai glané quelques informations à propos de Trémenc sur Internet,

j’ai regardé l’heure à nouveau, mon père serait à la coopérative, aucun

risque de le croiser, et je suis montée dans ma voiture.

Assise sur les marches de la mairie ouverte uniquement le mercredi de

14 heures à 16 heures, le vendredi de 10 heures à midi, j’attends que les

cloches sonnent trois fois.

Trémenc semble abandonné par ses habitants. Depuis que je suis

arrivée, pas un seul client n’est entré Chez Malou. Aucun non plus à

l’épicerie, dont la vitrine est éteinte. Une voiture passe toutes les dix

minutes sur la route principale, qui divise le village en deux, d’un côté

quelques lotissements, de l’autre des maisons recouvertes d’ardoise et, à

perte de vue, des champs. Elle n’est pas encore arrivée, l’heure de la

récolte. J’attends.

Ce matin, Frédéric et Lucile ont dû sortir de prison. Je me demande de

quelle manière ils ont choisi de commencer leur nouvelle vie. S’installer à

la terrasse d’un bar pour boire un café bien serré. Parcourir les allées d’un

supermarché et remplir un Caddie. Rendre visite à un ami, le serrer dans

leurs bras. Désormais, leur existence leur appartient. Ils ne sont plus ni sous

l’emprise de Gilberte ni sous la coupe de la justice. Ils ont payé leur dette à la société, mais la société leur rendra-t-elle la monnaie ? Retrouveront-ils

facilement une place dans notre monde, un boulot, un appartement ?

Dans quelques années, peut-être, je ferai ma Marjolaine, je chercherai

leur nom sur Internet. Je parcourrai leur profil sur les réseaux sociaux pour

voir s’ils ont l’air heureux, s’ils apparaissent ensemble sur une photo, je

lirai un article du Télégramme, qui annoncera l’ouverture à Brest d’un

institut de manucure, tenu par une jeune femme prometteuse du nom de

Lucile Moulin, je tomberai sur celui de Frédéric Gagneron dans le

classement d’un concours de pêche 2 x 4 h à l’étang de Pirot, dans l’Allier.

Ou bien peut-être que je ne trouverai rien, qu’ils auront changé de nom eux

aussi.

Une voiture se gare de travers sur le parking devant l’église, à cheval

sur les lignes blanches, malgré tout l’espace qui lui est laissé. La

conductrice s’en moque et sort du véhicule en trombe. Quelques secondes

plus tard, elle me tombe dans les bras. Ma mère, pile à l’heure. Les cloches

annoncent 15 heures.

Lorsque je lui ai expliqué que j’avais besoin de revenir à Trémenc pour

me confronter à mon passé, aux flashs qui m’assaillaient, elle n’a pas hésité

une seconde. Un coup de téléphone à son travail pour se plaindre d’une

intoxication alimentaire, et elle prenait la route pour me rejoindre. Pour une

fois, le Lamantin est resté échoué sur son rocher. Ma mère n’a même pas

pensé à lui proposer de l’accompagner.

Elle passe la main dans ses cheveux courts, méchés, pour se recoiffer.

— Tu es prête ? Ça va aller ?

Elle dégage la même énergie que Maxine. Une sorte d’électricité qui

oblige à se mettre en mouvement. La même brusquerie, aussi.

— Tu t’es vue dans un miroir ? Tes cernes te descendent jusqu’au

menton, ma pauvre.

J’en profite pour me blottir dans son odeur de laque et de jasmin. Une

accolade un peu trop longue pour être anodine. Ma mère m’a manqué.

Elle me demande si je veux qu’on se rende d’abord devant notre

ancienne maison. Il y a peut-être toujours une clé cachée sous la jardinière

de la fenêtre de derrière, qui nous permettrait d’entrer. La maison de ma

grand-mère, elle, est vendue depuis longtemps.

— On fait comme tu as envie. C’est toi qui décides, finit-elle par ajouter

en fouillant dans son sac à main.

Derrière sa bouche qu’elle repeint d’un rouge criard devant le

rétroviseur, il y a sa propre anxiété. Hélène non plus n’est pas revenue à

Trémenc depuis toutes ces années.

Je la trouve courageuse de se tenir avec moi au milieu du village qui a

scellé notre exil. Personne ici n’a cherché à nous rattraper. Les amis, les

cousins, les collègues, tous ceux qui se remplissaient la panse à notre table,

descendaient des bières dans notre jardin et comptaient sur mes parents

pour gérer la trésorerie de la kermesse de l’école, tous ont préféré se

regarder le nombril plutôt que de nous tendre la main. Ils n’ont pas cherché

à raisonner Georges, ils n’ont pas tenté de nous retenir. La souffrance des

uns creuse la lâcheté des autres.

Hélène a décidé de ne pas leur en vouloir, mais au cas où elle en

croiserait certains elle espère qu’ils se diront qu’elle vieillit bien. Sous sa

coquetterie, elle maquille sa dignité.

— On va s’éviter tout un pèlerinage, maman. Ça ne servirait à rien. Je

veux bien juste, tu sais, que tu m’accompagnes jusqu’au terrain.

J’ai six ans et je demande à ma mère de venir avec moi dans ma classe

de CP, jusqu’à ma chaise, pour ne pas me perdre parmi les autres élèves.

J’ai sept ans et je demande à ma mère de me tenir la main dans l’escalier

qui mène à la cave parce que j’ai peur des monstres qui se cachent derrière

la chaudière. J’ai huit ans et je demande à ma mère de me suivre aux

toilettes du restaurant, même s’ils sont juste en face de notre table. J’ai dix

ans et je n’ai plus besoin de demander à ma mère de me suivre quelque part,

elle ne me lâche plus jamais. J’ai vingt ans, et je me sens seule avec mes

fantômes et ma vie ratée. J’en ai à peine trente, j’ai à nouveau besoin d’elle,

et elle répond présente, à nouveau, sans qu’il soit nécessaire de

m’expliquer.

Hélène ferme la voiture à clé, glisse son bras sous le mien et, collées

l’une à l’autre, on commence à marcher vers le terrain de football, à la

sortie du village, presque au bout de la rue principale, côté maisons

individuelles.

Sur le chemin, on croise une ancienne voisine de ma grand-mère,

obligée de s’appuyer sur une canne pour avancer. On la dépasse, elle ne

nous reconnaît pas. La mère et la fille Boulanger.

Le tourniquet a été remplacé par un module d’escalade, mais la

balançoire n’a pas changé d’emplacement. Elle laisse toujours le même

choix. Le parking du terrain de football ou la forêt. Je ne me souviens plus dans quel sens je me mettais. Les arbres, sans doute, les arbres pour tenter

de toucher du doigt les feuilles.

Pour commencer, je m’assois seule, les doigts serrés autour des cordes,

j’utilise mes pieds pour prendre de l’élan, monter, monter, le plus haut

possible, à la force de mes jambes. Dans ma gorge, le goût du jus d’orange

que Côme m’a versé par erreur hier soir, lorsqu’on attendait la dernière

plaidoirie. Quelques jours plus tôt, pourtant, au petit déjeuner, je l’avais

prévenu que je n’aimais pas ça. Cette acidité qui pique la gorge et les yeux.

 

C’est une main de femme qui nous tend le gobelet. On a soif, mais je

dis à Aurore « viens, on va au match, nos pères doivent nous attendre ». Je

la tire par le pantalon. Elle résiste, elle tient les cordes de la balançoire, elle

veut que je la pousse plus haut. Juste avant, sur le tourniquet, elle m’a

reproché d’avoir triché. On n’a pas le droit d’ouvrir les yeux tant qu’il ne

s’est pas arrêté. Il faut sentir le tournis. C’est la règle du jeu. S’étourdir.

Perdre pied.

On se dispute, Aurore me pousse un peu trop fort, « t’as qu’à y aller,

toi ». Je tombe sur le sol noir, dur, bouillant, et je réponds « non, on reste

ensemble ».

 

J’appelle ma mère pour qu’elle vienne me pousser. Ses mains dans mon

dos soutiennent un corps prêt à ployer. Des flashs, encore, toujours les

mêmes. J’ai mal, maman, j’ai mal à en crever. Elle arrête la balançoire, me

dit qu’il est temps de rentrer. Dans quelques minutes, le soleil va se

coucher, il fera froid d’un coup. Elle aurait dû prendre des écharpes, une

mère devrait toujours penser à tout. J’aurais surtout aimé qu’elle me protège

jusqu’au bout.

Si elle était venue sur l’aire de jeux avec nous ce dimanche-là, la femme

au gobelet n’aurait jamais osé approcher, Aurore n’aurait pas été enlevée. Si

j’avais refusé le jus d’orange, je n’aurais pas été droguée, j’aurais pu tout

empêcher. Avec des si, on peut reconstruire des vies entières. Mais pas avec

de la colère.

— Anna, je te l’ai déjà dit au téléphone, mais je crois que je ne te le

répéterai jamais assez. Je suis désolée.

On longe le cimetière dans lequel Aurore n’a pas de tombe, pas de lieu

où reposer. Marcher dans ses allées m’aurait pourtant apaisée. Déposer des

fleurs. Pleurer avec ma mère. Murmurer une prière. Tous ces rituels qui

aident à panser les plaies. Même cette consolation-là, on nous l’a refusée.

Pelotonnée contre Hélène, je fouille ma mémoire, je m’écorche le

cerveau, à vouloir déceler qui est à l’origine de toute cette souffrance, qui a

brisé notre famille, qui nous a empoisonnées.

Ma mère devine à mon silence que je ne veux pas rentrer. Dans la nuit

qui commence à tomber, elle essaie de me réconforter. En vain. Des éclairs

dans ma tête. Je ne fermerai plus les yeux tant que je n’aurai pas trouvé.

— Tu te souviens où habitent tonton Jean et tata Céline ?

Pour la première fois depuis son arrivée, la peur se lit sur le visage de

ma mère. Une peur ancestrale, irrationnelle. Revoir mon oncle et ma tante,

c’est se confronter à l’absence, à la fille qu’ils n’ont plus, aux autres enfants

qu’ils n’ont jamais eus, au fait que j’aurais pu disparaître à la place

d’Aurore. Une chance sur deux. Oui, ça aurait pu être moi ce dimanche-là.

Comment ma mère peut-elle, tant d’années après, se montrer avec sa

grande fille, une femme même maintenant, face à Jean et Céline ?

— Ils ont peut-être déménagé, mais on peut aller voir si tu veux,

répond-elle en passant un mouchoir sur sa bouche pour effacer son rouge à

lèvres.

 

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