La jurée
Chapitre 7
Quand la sonnerie de fin d’audience résonne, après une nouvelle valse
d’experts qui finit de nous épuiser, je m’empresse de prendre mes affaires et
de me réfugier aux toilettes. Je ne veux surtout pas croiser Marjolaine. Cette
fois-ci, je ne sais pas si j’arriverais à contenir mon malaise, à le nouer en
lacets de chaussures pour le garder bien à l’intérieur.
« À demain ! », « Reposez-vous bien », se lancent les autres jurés en
quittant le tribunal, tandis que je patiente sur la cuvette les bras croisés sur
mon pantalon fermé. Il est près de 20 heures, et tout le monde se hâte de
rentrer chez soi.
Je ne comprends pas ce que Marjolaine cherchait à atteindre en
piétinant mon passé. Est-ce une curiosité malsaine qui l’a guidée vers moi ?
Ou a-t-elle quelque chose à me révéler ?
Lorsque je sors à mon tour, la juge vient de démarrer sa voiture et le
trottoir est désert. Pas étonnant pour un mardi soir. D’ailleurs, ça aurait été
plus logique de commencer chaque procès le lundi.
J’aperçois seulement Côme qui fait les cent pas à l’arrière du tribunal.
Le téléphone à l’oreille, il s’énerve :
— Pas question ! Ça fait trop de route !
Je presse le pas mais, au croisement de la rue suivante, je sens une
présence derrière moi. Quelques secondes plus tard, sa voix grave à
nouveau :
— Anne !
Je ne me retourne pas.
— Anne, on pourrait faire un bout de chemin ensemble !
— Moi, c’est Anna.
Mon ton est désagréable, mais je ne sais pas faire autrement. Pas après
une journée comme celle-ci.
— Excuse-moi, je suis nul en prénoms.
Impossible de lui en vouloir vu la quantité d’informations que nous
avons dû assimiler aujourd’hui. Il m’adresse un sourire piteux, et je sens
qu’il n’a rien à voir avec Marjolaine, c’est juste un mec qui se sent seul.
Devinant que je l’ai entendu tout à l’heure, il m’explique qu’il était au
téléphone avec sa femme. Elle supporte mal son absence, croit qu’il passe ses soirées à profiter, alors que lui sait d’avance qu’il ne va pas dormir de la
semaine.
— On traverse une période compliquée, et les deux procès à la suite
n’aident pas. Ma femme sort d’une longue maladie.
Je ne sais pas quoi répondre. Des gens qui se confient à moi sans
aucune sollicitation, cela m’arrive souvent. Et en général, je me contente
d’écouter.
Côme me raconte la chimiothérapie, la nausée constante, l’impossibilité
de se projeter.
— Désolé, je m’épanche alors qu’on ne se connaît même pas. Mais,
après une semaine d’audience non-stop, j’ai besoin de parler d’autre chose
que de viol et de meurtre.
Il fait une nouvelle moue comme si c’était honteux, alors j’essaie de
trouver un sujet plus gai.
— Vous vous êtes rencontrés comment, ta femme et toi ?
— Tous les mardis matin, à 7 h 30, on se croisait à la piscine
municipale. C’était il y a longtemps, j’avais à peine vingt-cinq ans. On
prenait le même couloir de nage, elle et moi. Je me suis dit que c’était un
signe.
Parfois, leurs jambes se cognaient. Souvent, il le faisait exprès.
— J’ai mis six mois à la voir habillée, avec des chaussures et un
manteau. Et trois mois de plus à oser l’embrasser.
Je ne sais pas ce qui me prend quand je lui demande s’il est toujours
amoureux d’elle. Le procès a dû évacuer toute pudeur. Il me répond sans
réfléchir :
— Dix-neuf ans plus tard, comment savoir ?
Je ne peux pas l’aider. J’ai connu l’amour une seule fois. Loïc Le Meur,
trois ans à la fac. Une énorme gueule de bois à la fin. Au fond de ma
bouche, il en reste un goût aigre, comme un bon vin qui aurait mal tourné
avec les années.
— Tu vis toute seule, du coup ?
— Non, il y a ma sœur qui squatte chez moi depuis six mois.
J’exagère. Quand Max a débarqué devant ma porte avec ses bagages et
son cœur en morceaux, après un énième combo démission-changement de
mec, j’étais heureuse de l’accueillir. Elle allait remettre du bazar dans ma
vie, ce petit vent de folie qui emmêle les cheveux et fait siffler les oreilles.
J’ai fait mine de sacrifier mon bureau à sa désinvolture et, chaque fin de journée, au moment de corriger mes copies sur la table du salon, je râle de
ne plus avoir d’espace à moi pour travailler. On a nos maladresses et nos
disputes mais, dans le fond, je ne m’imagine plus vivre sans elle.
— Je vois le genre. À la naissance de mon deuxième fils, ma belle-mère
est restée deux mois à la maison. C’était à la fois super et infernal.
On avance dans les ruelles envahies par la pénombre. Petit à petit, les
lampadaires s’allument. Côme me suit sans se préoccuper de son propre
chemin. Je pourrais l’envoyer à l’autre bout de la ville qu’il s’en moquerait.
Au gré de notre marche, nous passons en revue tout ce que nous avons
appris durant cette première journée. Le parcours des accusés, les dettes,
l’avortement, les antidépresseurs.
— Frédéric, je ne le sens pas, dit Côme. Il ne joue pas franc-jeu. Il était
touchant quand il parlait de Gilberte, mais lorsque la juge a évoqué sa
relation à Lucile je l’ai senti se tendre.
— Au moins, lui, il s’est un peu livré, je réponds. Ce qui n’est pas le cas
de Lucile. Elle est restée assez floue. Sauf quand elle évoquait son père…
— Je pense que toute cette séquence était faite pour la rendre
attachante. Son avocate a bien joué son coup.
Et Côme, qu’est-ce qu’il me raconte pour paraître sympathique ? Sur
quels ingrédients mise-t-il ? Quel rôle joue chacun dans cette mise en
scène ?
Je crois que j’ai besoin de solitude pour me remettre les idées en place.
J’accélère le pas.
Marjolaine, Aurore. Je n’arrête pas d’y penser. La vie d’après. Les
rumeurs. Les recherches. Aurore n’a pas disparu. Elle est devenue un
souffle sur ma nuque, quand je me risque à avancer trop vite.
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