La jurée
Chapitre 10
Au petit matin, Maxine est déjà partie, partie sur les routes serrer la
main à des blouses blanches, leur vendre ses probiotiques qui ne soignent
rien mais font du bien, paraît-il, à qui, on ne sait pas, peut-être à des gens
qui ont le ventre noué de vide, comme nous, et des plaques rouges qui
grattent, comme moi.
Depuis hier soir, la colère résonne entre mes tempes. Je ne comprends
pas que Max m’ait annoncé son déménagement au premier jour du procès.
Elle aurait pu attendre, mais non, bien sûr, c’est son petit rythme à elle qui
compte. Son petit rythme et ses coups de tête. Quand je pense que j’ai
toujours cherché à la protéger… Heureusement que je ne lui ai pas parlé de
Marjolaine, ça n’aurait fait qu’empirer les choses. Il aurait fallu déterrer
tout ce qu’on a cherché à enfouir depuis tant d’années. Et on se serait salies
pour rien.
Sur le chemin vers le tribunal, je tente de laisser ces mauvaises pensées
derrière moi. Me concentrer sur le procès et uniquement le procès. Devant
le tabac presse, plusieurs personnes attendent pour acheter des cigarettes.
À côté, un panneau rouge de L’Écho républicain annonce : « Affaire
Gagneron : le couple a-t-il empoisonné la vieille dame ? » À mes élèves,
comme exercice de français, j’aurais suggéré un titre moins réducteur, qui
embrasse toute l’affaire. Quelque chose comme : « Qui a tué Gilberte
Gagneron ? » Ça, ce serait la bonne question à poser.
J’essaie de me détendre, mais je suis intimidée. C’est la première fois
que je vois Gilberte.
Le journal a choisi un cliché où on lui donne à peine soixante ans. Une
photo comme celles, encadrées, que l’on pose sur le cercueil, aux
enterrements. Une photo joyeuse, vivante. Gilberte apparaît fardée de bleu
électrique jusqu’aux sourcils. Les cheveux d’un blond aussi éclatant que le
blanc de ses dents. Un chemisier bayadère rose. Des rides au coin des yeux,
autour de la bouche, sur le front, qui craquellent sa peau légèrement tannée,
une peau d’été, de fin de journée à la plage. Gilberte rit en regardant sur le
côté. Peut-être un parasol qui s’envole ou un homme qui lui dit qu’elle est
belle.
Alors voilà Gilberte Gagneron, la fameuse Gigi, capable de tirer des
feux d’artifice pour l’anniversaire de son petit-neveu, de porter des lunettes de soleil les jours de pluie, de dormir jusqu’à midi et de se recoucher une
heure plus tard, cette femme capable de construire un volcan en carton de
un mètre de haut pour faire gagner Frédéric au concours Science & Vie, de
courir un marathon à cinquante ans au profit d’une bonne cause, de gagner
des tournois de poker à soixante-dix, de couvrir son petit-neveu de cadeaux
et, des années après, de lui donner les clés de son appartement pour qu’il
s’installe à ses côtés. Gilberte, capable de tout, mais impuissante face à la
mort. J’aimerais me présenter à mon tour, lui serrer la main et, surtout, lui
assurer que je vais faire de mon mieux pour comprendre ce qu’il s’est
passé.
Au loin, parmi le petit groupe qui discute devant les grilles du tribunal,
je crois distinguer la silhouette de Marjolaine. Mes paumes deviennent
moites, mais c’est ma myopie qui joue avec mes nerfs. Agglutinés, Jean-
Luc, Hervé et Côme s’interrogent sur le programme de la journée. Aucune
autre femme n’est encore arrivée. J’arbore un grand sourire et je lance le
bonjour le plus naturel possible. Jour deux sur cinq. Aujourd’hui, nous
étudions les faits.
— Édouard Blanchet, né le 29 décembre 1973 à Avignon. Profession :
policier. Demeurant au 41, rue Paul-Bert à Mainvilliers.
Son accent chantant confirme qu’il ne vient pas de la région. Ses yeux
perçants, qu’il n’est pas du genre à se faire balader.
Sa mission ici est de nous rapporter les circonstances de la découverte
de la victime, les investigations accomplies, les preuves mises en évidence
et les interrogatoires menés auprès des accusés et des témoins. Pendant
quelques heures, nous allons enfiler ses chaussures de directeur d’enquête
pour parcourir une instruction qui a duré presque deux ans.
Édouard Blanchet nous emmène d’abord rue Joseph-Sauveur, le
dimanche 21 août 2016. Le décès est déclaré à 14 h 27, mais le médecin
note dans le rapport que cela fait entre douze et vingt-quatre heures que la
victime est morte.
À l’examen externe du corps, des hématomes sur le cou pouvant
correspondre à une strangulation. Sur la table, devant la défunte, un flacon
de Laroxyl, un verre d’eau. Recherche de toxiques : présence
d’amitriptyline dans le sang confirmant l’usage de psychotropes. Pas de
dose létale. Le corps est envoyé aux légistes.
Lors d’une autopsie, un fragment de chaque organe, y compris du
cerveau, est prélevé. On coupe, découpe, dissèque. Le cœur est
généralement enlevé dans son entièreté. Le directeur d’enquête ne le dit pas,
mais je suis sûre que celui de Gilberte était plus généreux que la normale,
qu’il était gonflé de son goût pour la vie.
Une fois l’autopsie effectuée, le médecin légiste procède à la
restauration du corps. Les organes sont remis à l’intérieur et la peau est
suturée, protégée, maquillée. Pourtant, lors de l’enterrement de Gilberte
Gagneron, quinze jours plus tard, le cercueil reste fermé. Il faut croire que
les vieilles dames supportent mal d’être analysées sous toutes les coutures.
Édouard Blanchet envoie quelques policiers habillés en civil à la
cérémonie organisée par l’amie la plus proche de Gilberte, Magdalene de
Choiseul.
Pendant que les gens s’installent dans l’église, on joue la dernière
chanson de Juliette Gréco. Les paroles résonnent comme un hymne à
Gilberte. « Merci pour la poésie, le vent, la vie. Merci pour le bois, le sel, le
poivre, le miel. » L’inspecteur nous décrit la large assemblée, les amis,
voisins, bénévoles des Restos du cœur, qui essuient leurs larmes. Pendant la
cérémonie, ils viennent tour à tour au pupitre rendre un dernier hommage à
Gigi tandis que les membres de la famille Gagneron restent en retrait.
Aucun d’eux ne prononce de discours. C’est Frédéric, le petit chouchou, qui
devrait prendre la parole. Mais on sait déjà qu’il a été accusé du meurtre,
qu’il l’est sans doute encore.
Au premier rang, un mouchoir roulé en boule dans la main, il se tient
aussi prostré qu’aujourd’hui. À son bras, Lucile n’ose pas lever les yeux
vers le cercueil. Sa mâchoire tremble. Dans sa petite robe noire, elle paraît
toute maigre.
Le couple n’adresse la parole à personne. Même pas à Jérôme, le frère
de Frédéric, ni à sa mère. Ils s’accrochent l’un à l’autre, Lucile et Frédéric,
pour ne pas se laisser broyer par les rumeurs mêlées de chagrin.
Enquête de voisinage. Examen du contexte. Prise de dépositions.
Réquisitions aux fins d’expertise. Interrogatoires. Fouilles, relevés
d’empreintes, perquisitions. Frédéric Gagneron et Lucile Moulin seront mis
en examen deux mois après l’enterrement lorsque police, procureur et juge
d’instruction auront rassemblé suffisamment d’éléments contre eux.
Dans la bouche d’Édouard Blanchet, une fois ces étapes franchies, la
présomption d’innocence n’existe plus. Il en est persuadé : les deux coupables se tiennent devant
nous.
Photo n o 1 : Appartement de Gilberte Gagneron, pièce de vie
Le salon - salle à manger mesure une quarantaine de mètres carrés. On y
accède par un couloir qui dessert également les deux chambres, la salle de
bains et les toilettes. L’appartement mesure en tout quatre-vingt-sept mètres
carrés. Ambiance kitsch, affiches de surréalistes espagnols, ordinateur posé
sur un bureau à tablette coulissante, coussins bariolés. On est bien loin de
l’élégance discrète que j’imaginais lorsque Frédéric décrivait l’appartement
parisien de son enfance. Est-ce sa mémoire qui l’a redécoré ou moi qui ai
mal
interprété ?
L’inspecteur Blanchet pointe du doigt la chaise sur laquelle Gilberte
Gagneron a été retrouvée morte, dos à la fenêtre, le poids du corps vers
l’avant, le buste écroulé sur la table.
— Une mise en scène, déclare-t-il. Les experts vous l’expliqueront
mieux que moi : il est impossible que la victime soit morte dans cette
position.
De là, de cette photo pixélisée sur grand écran, Édouard Blanchet
remonte le fil et tricote sa version de l’histoire.
Début 2016. Frédéric Gagneron a des problèmes d’argent depuis des
mois. Carte bancaire bloquée, crédits qui s’accumulent, factures impayées.
Autant d’enveloppes qui s’entassent au quatrième étage, appartement de
droite, 12, rue Joseph-Sauveur, et qu’il n’ouvre pas. Il dit toujours que ça va
s’arranger, que c’est juste le temps de trouver un nouvel emploi. En
attendant, grâce à Gilberte, il vit dans un appartement sympa et avec la
certitude de ne pas s’en faire déloger.
Lorsque Lucile Moulin démissionne de La Poste, en avril 2016, la
situation empire. Madame n’a pas droit au chômage. Juste au RSA, qu’elle
ne se décide pas à réclamer. Plus d’économies pour le couple. Ils se mettent
à loucher sur l’argent de Gilberte Gagneron. La proie idéale. Sans enfants,
propriétaire de deux appartements, fâchée avec le reste de la famille.
Frédéric héritera, c’est certain.
Le couple tente d’assommer la grand-tante à coups d’antidépresseurs.
Chaque jour, quelques gouttes. Le temps de s’assurer que son testament sera
bien au nom de Frédéric. Et quelques gouttes de plus pour qu’elle oublie
l’argent qu’ils lui doivent. Pas un gros loyer, mais quand même, il faut
payer. La vieille dame tient le coup. Encore quelques gouttes pour attaquer
le cœur. Toujours pas efficace. Alors, un samedi soir, parce qu’ils n’en
peuvent plus de cette situation, parce qu’ils ne voient plus d’autre solution,
ils l’étranglent.
D’après l’inspecteur, ce n’est pas prémédité. Il y a une dispute. Des cris
franchissent les étages. Les voisins d’en dessous en témoignent. Un
débordement. Juste une goutte de plus. Et puis serrer, serrer, serrer.
Quelques minutes de violence pour une vie de tranquillité.
J’observe Frédéric et Lucile tour à tour pendant que l’inspecteur
Blanchet expose sa théorie. Alors que je me sens manquer d’air, eux
demeurent stoïques. Aucune émotion sur leur visage. Une image figée sur
un écran d’ordinateur. Ils m’apparaissent sous une nouvelle lumière, froide
et sinistre.
Selon l’inspecteur Blanchet, après son geste, Frédéric Gagneron
abandonne le corps. Il ne veut pas perturber davantage Lucile. Quand il
revient, le dimanche midi, le cadavre se trouve tel qu’il l’a disposé la veille,
dans un simulacre de suicide. La chaise, le flacon, le verre, la carafe. Mais
la couleur de la peau, l’odeur, la culpabilité aussi sans doute, le font
paniquer.
Il appelle Ludovic Fournier, l’ami chez qui il a passé la soirée la veille.
Celui-ci le convainc d’alerter les secours. Une bonne manière d’aller au
bout de son acte, sans laisser de nouvelles traces.
Hier, j’avais en face de moi deux personnes ordinaires. Dans la bouche
de M. Blanchet, elles se sont muées en meurtriers. La fossette de Frédéric
n’est plus la coquetterie d’un trentenaire pris au piège de la machine
judiciaire. La mâchoire carrée de Lucile, celle d’une gamine qui a grandi
trop vite. Qu’est-ce que l’on me force à croire et que me murmure mon
intuition ?
Photo no 2 : Appartement de Gilberte Gagneron, salle de bains Photo no 3 : Appartement de M. Gagneron et de Mme Moulin, salle
De l’arnica. Une eau de bleuet. Une boîte de bicarbonate de soude. Un
flacon de fleurs de Bach. Une huile de bourrache. De l’argile verte.
L’armoire à pharmacie est vide de tout médicament sur ordonnance. Pas
d’antidépresseurs.
D’après les témoignages de ses proches, le remède le plus utilisé par
Gilberte Gagneron se trouvait dans sa cuisine. Du citron. Chaque matin, elle
buvait un jus pressé, et le soir elle sirotait des tisanes à base de feuilles de
citronnier.
L’expert en téléphonie a épluché des centaines de messages échangés
entre Lucile Moulin et Frédéric Gagneron durant l’année qui a précédé le
drame. Avec son accent du Sud, Édouard Blanchet nous fait la lecture de
quelques extraits.
Fin 2015, un post sur les réseaux sociaux. Une photo de Lucile, assise
au bord d’un étang, débardeur moulant, grand sourire aux lèvres et lunettes
de soleil sur le nez. Frédéric commente :
Trop belle ma chérie. Nous 2, c’est pour toujours !!!
Quelques mois plus tard, un échange de SMS, après un rendez-vous
avec la Banque de France. Le couple sent l’étau de l’endettement se
resserrer.
Mme Moulin : J’en peux plus. Il faut que ça s’arrête.
M. Gagneron : Tkt pas. On va trouver une solution.
Mme Moulin : On peut pas avoir un bébé dans ces conditions. Et ça va pas s’arranger. (émoji tête qui va exploser)
M. Gagneron : Je vais m’en occuper.
Puis, trois jours avant les faits, un message de Lucile à son compagnon,
très probablement au sujet du fameux Laroxyl, ou en tout cas c’est comme
cela qu’Édouard Blanchet nous le présente.
T’as mis où la boîte ? Je la trouve pas.
Pas de réponse de Frédéric.
Lucile prenait-elle les antidépresseurs de son compagnon ou en avait-
elle besoin pour servir le thé à Gilberte ?
de bains
L’inspecteur Blanchet énumère le contenu du tiroir grand ouvert :
Doliprane, Efferalgan, Spasfon, pansements, compresses stériles,
désinfectant, Advil, Strepsils.
On dirait la trousse de secours idéale mais, après avoir entendu la
déclaration du Dr Lacroux lue par la juge hier, je sais que ça ne tient pas
debout. Frédéric a pris du Laroxyl pendant des mois. Il devrait au moins y
avoir une vieille boîte dans un tiroir. J’ai noté chaque détail dans mon
carnet. Ça, au moins, je peux m’y fier.
Tout a une signification dans un crime : la parole mais aussi les silences,
l’argent sur le compte en banque ou le découvert, les médicaments de
pacotille, les antidépresseurs manquants, la poubelle qu’on a descendue
plus tôt que prévu. Même l’absence de preuves peut constituer une preuve.
Je l’apprends au fil des déclarations. Et ça m’alourdit autant la tête que
l’estomac.
Le directeur d’enquête est arrivé au bout de sa démonstration. Il a posé
toutes ses cartes sur la table.
Dans la salle règne le même silence que dans une arène de corrida, juste
avant la mise à mort du taureau.
La juge Caillebotte, qui a laissé l’inspecteur parler sans discontinuer,
l’invite désormais à conclure. Édouard Blanchet décroise les bras,
s’éclaircit la voix et, avec la fermeté dont il a fait preuve tout du long,
achève les accusés.
— Après deux années d’instruction, je suis convaincu de la
responsabilité de M. Gagneron et de Mme Moulin dans l’homicide
volontaire de Mme Gilberte Gagneron. Tous les éléments et témoignages
convergent. Durant les mois qui précèdent, l’intoxication médicamenteuse
est également avérée. Les accusés sont les seuls à avoir
pu la mettre en œuvre. La cour tranchera sur le degré d’implication de
chacun, mais il n’y a aucun doute sur leur volonté commune et répétée de
nuire à Mme Gagneron jusqu’à son dernier souffle.
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