La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 40 sur 60

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La jurée

Chapitre 40

J’ai quitté la table, les deux personnes qui se prétendent de ma famille,

et je me suis mise à marcher dans la ville. Sans but, sans passé, sans avenir.

Qu’est-ce qui a disjoncté dans ma tête pour que je me trompe à ce point ?

Quel court-circuit ?

Je repense à ce moment où j’ai manqué d’air. Une asphyxie entraîne un

appauvrissement en oxygène de l’organisme, nous a expliqué le légiste. Les

organes vitaux – cœur, cerveau, reins, poumons – ne peuvent plus

fonctionner correctement. Si l’asphyxie est prolongée, ils lâchent l’un après

l’autre. J’ai l’impression d’avoir laissé mon cœur en lambeaux derrière moi.

Au bout de quelques heures, mes pas me conduisent devant une salle de

cinéma, en périphérie de Chartres. Un endroit désuet, des affiches jaunies.

La caissière aux cheveux bleus me regarde d’un air hébété. Incapable de

m’intéresser à la programmation, j’achète une place pour la séance la plus

proche. 17 h 30, salle 2.

Alors que je m’installe dans un fauteuil rouge, une phrase de Kafka se

met à tourner en boucle dans ma tête : « Les parents sont, parmi tous les

êtres humains, les derniers à qui l’on devrait confier l’éducation des

enfants. » Georges a tout raté avec nous, tout.

Pendant le film, je pense aussi à Hélène. Ma mère bouclier. Elle a crié

pour nous faire exister, s’est battue pour couvrir nos arrières. Comme celle

de Frédéric, finalement. Deux femmes qui s’arrangent avec la vérité pour

continuer à avancer. Je revois Sylvie Gagneron affirmer, le poing serré, que

son fils est innocent. Et ma mère, les yeux rouges, au milieu des cartons.

Ont-elles vraiment eu le choix ? Qu’ont-elles dû sacrifier ? Leur liberté,

peut-être. Leur intégrité, sans doute.

J’ai tant détesté ma mère de nous priver de nos repères, de notre père,

que je n’ai pas entendu sa propre douleur. C’est le privilège des enfants.

Ignorer la peine de ceux qui les élèvent. Ne leur accorder qu’une attention

limitée.

Quand Hélène nous racontait que Georges ne voulait plus aucun lien

avec nous, qu’il avait rencontré quelqu’un d’autre, c’était du fantôme

d’Aurore qu’elle parlait. Un fantôme qui prenait tant de place qu’il n’y en

avait plus assez pour nous, pour moi, la petite fille à la mémoire à trous. Et

puis quitter Trémenc nous protégeait de la névrose collective. Chartres, à plus de quatre cents kilomètres, une ville suffisamment grande pour ne pas

nous faire remarquer, suffisamment petite pour ne pas nous y perdre.

Hélène nous a fait déménager pour que je puisse recommencer à dormir la

nuit. Il y a des choix qui n’en sont pas.

Bien avant la fin du film, au moment où des violons se mettent à grincer

dans les haut-parleurs, je quitte la salle pour téléphoner. Quelques

spectateurs agacés se retournent, trop tard, la porte claque derrière moi.

Comme souvent, c’est le Lamantin qui décroche sur le portable de ma

mère. Il cache difficilement son étonnement, mais ne me fait pas l’affront

de me demander pourquoi j’appelle.

Quelques secondes après, Hélène se saisit du téléphone et, sans mettre

les formes, avec une violence qui reflète bien l’état dans lequel je me

trouve, je lui résume ce que je viens d’apprendre de la bouche de mon père.

Hélène réagit à l’opposé de ce que j’aurais imaginé. J’attendais de

l’irritation, voire de la colère envers Georges pour m’avoir tout déballé,

mais elle ne s’intéresse pas à lui, elle se préoccupe de moi. Dans sa voix,

une douceur qui m’enveloppe. Je la connais si mal, finalement.

Pendant longtemps, elle a hésité à me révéler la vérité. Les rendez-vous

chez la psychologue, quand j’avais une dizaine d’années, étaient censés m’y

amener, mais je refusais de me confier et, au bout de quelques mois, ma

mère avait laissé tomber.

— Je te comprenais tellement. Moi non plus, je n’aurais pas voulu de

cette place. Tu as eu raison de t’en débarrasser.

Comme il est étrange de se mentir à soi-même, d’inverser les rôles, de

se cacher. Je me suis glissée dans le seul endroit qui m’était supportable. Un

recoin d’oubli et de silence.

— Tu ne dois pas culpabiliser par rapport à ta sœur. Elle a toujours été

plus agitée que toi, mais elle était capable de supporter ça.

Ma mère se rapproche du combiné et chuchote comme un secret :

— Je t’aime, Anna.

Pour la première fois, je comprends à quel point c’est vrai. Et la force

qu’il lui a fallu pour m’aimer ainsi. Elle a sacrifié son quotidien, son

couple, son travail, ses amis, pour nous construire un abri. Et, même si elle

a fini par l’abandonner pour partir avec son nouveau mari, je ne peux pas

lui en vouloir d’aspirer à une vie plus apaisée.

Une famille prend la forme qu’on lui donne. Ma mère est la seule à

avoir su bricoler la nôtre, à coups de gros scotch marron et de petits bouts de ficelle. Rien que pour ça, elle mérite qu’on la laisse en paix.

Pourtant, je ne peux pas m’empêcher de lui poser une dernière question.

Le téléphone bien serré entre les doigts. Ma voix qui ne tremble pas.

— Est-ce que Georges a un quelconque lien avec la disparition

d’Aurore ?

— Comment ça ?

Je ne me décourage pas, je vais jusqu’au bout.

— A-t-il enlevé, séquestré, tué Aurore ?

J’entends un sanglot au bout du fil. Un minuscule sanglot qu’Hélène

tente d’étouffer sans succès. Les larmes coulent sur ses mots quand elle

s’écrie que non, évidemment que non, il a passé sa vie à chercher Aurore,

c’est tout, c’est déjà bien assez.

De là, le barrage craque. Un flot d’images d’une violence sans nom.

Mes cauchemars de petite fille. Les baffes, les secousses, la torture lente et

insidieuse. J’ai transposé ce que mon père m’avait fait subir. Son

acharnement. J’ai tout mélangé au point de l’accuser. Il fallait bien que je

me protège d’une façon ou d’une autre. Ma poitrine est secouée de hoquets

incontrôlables. Maudite culpabilité.

— Tu aurais dû m’en parler, j’aurais démenti tout de suite. Tu as dû te

faire tellement de mal.

Assise sur le trottoir, les deux pieds dans le caniveau, je ne parviens pas

à arrêter les larmes qui dévalent mes joues. Cette place qu’on m’accorde

pour la première fois, cette place qu’on avoue, c’est aussi le lit de ma

souffrance.

 

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