La jurée
Chapitre 23
Merci pour l’article sur la table. Vraiment trop sympa de se prendre ça en pleine tête dès le réveil. J’ai bien les boules maintenant. Dans le même genre, il y a une femme qui m’a contactée sur Facebook. Elle s’appelle Marjolaine Davis et elle dit qu’elle est jurée avec toi au procès. Elle nous veut quoi ?
Je n’aurais pas dû profiter de la suspension d’audience pour rallumer
mon portable. Le texto de Max me fait l’effet d’un retour brutal au milieu
de mes tourments.
J’imagine ma sœur pieds nus sur le carrelage de la cuisine, en shorty et
débardeur, les cheveux encore emmêlés de sommeil. Je la vois écarquiller
les yeux devant la photo d’Aurore, parcourir l’article à mesure que la
nausée monte. Peut-être même courir aux toilettes pour vomir ses
souvenirs. Comment j’ai pu lui infliger ça ? On avait passé un accord tacite.
Table rase du passé. Son déménagement n’aurait pas dû tout remettre en
cause. Il aurait fallu que je me montre plus forte que mes angoisses. Ne pas
me laisser déborder. La protéger, encore et toujours.
Après avoir fait les cent pas d’un bout à l’autre des couloirs du tribunal,
à me demander comment me rattraper, je relis la fin du message. Et je me
prends une deuxième claque. Comme si l’info ne s’était pas imprimée au
départ. Marjolaine a osé contacter Max.
Devant la porte de la salle, elle est en train de discuter avec Hervé. Sous
ma veste, les flammes crépitent. Toute ma peau irritée. Côme ne me servira
pas de pare-feu. C’était une mauvaise idée. Je dois m’occuper seule de cette
situation avant de brûler entièrement.
Je tire Marjolaine par la manche et lui donne rendez-vous au Café Bleu
à la fin de la journée. Et surtout je la préviens, entre mes dents serrées :
— Vous avez intérêt à laisser ma sœur tranquille.
Le vouvoiement pour creuser l’écart, lui montrer qu’elle n’a aucune
prise sur moi, qu’elle gardera son statut d’inconnue. Je n’accepterai aucune
intimité entre nous.
Sans remarquer mon énervement, Marjolaine me remercie de lui
accorder du temps. Je grimace. Il y a cette question que soulève Max, qui
me perturbe et m’oblige depuis le début : « Elle nous veut quoi ? »
Un second message arrive. Ma sœur, dans toute sa frivolité.
Au fait, j’ai une crémaillère ce soir. Rejoins-moi ! On verra ensemble comment gérer cette folle et tu pourras enfin te détendre un peu !
Elle croit que tout se règle dans la fête et l’agitation quand je n’aspire
qu’au calme et à la solitude. Retrouver ma maison, dormir, m’isoler. Si je le
pouvais, je quitterais le tribunal sur-le-champ. Tant pis pour Frédéric et
Lucile. Mes problèmes sont suffisamment visqueux pour que je ne
m’enfonce pas dans ceux des autres. Un instant, j’envie Marie-Véronique,
qui a su se délester du procès. Au moins, elle a eu ce courage-là. Moi, je
m’obstine. J’accepte la proposition de Max. Avec tout le boucan qu’elle
fait, mon silence sera bien caché.
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