La jurée
Chapitre 39
À 6 h 30, Max a composé le seul numéro qu’elle connaît encore par
cœur. Le téléphone fixe a réveillé Georges. Une sonnerie stridente de films
en noir et blanc. Vingt minutes plus tard, il montait dans sa voiture, la
même que dans mes souvenirs, une vieille Peugeot 206 gris métallisé. Il
affirme qu’il n’a pas hésité une seconde avant de prendre la direction de
Chartres. Je ne suis pas sûre qu’il puisse s’en vanter. Il paraît que les
prédateurs n’ont pas d’états d’âme au moment d’enlever les petites filles
esseulées.
Derrière lui, le long du mur de pierres, le mimosa a perdu ses cotillons
jaunes, mais le lilas, les campanules et l’oranger du Mexique ont pris le
relais. Des éclats de couleur sous le soleil blanc. Georges sert du vin dans
des verres en cristal et s’amuse de ce qu’ils aient jadis appartenu à son
trousseau de mariage. Je trempe à peine mes lèvres dedans. La nausée me
reprend aussitôt. À quoi on joue, là, bien poliment installés autour de la
table en fer forgé, à faire comme si on était une famille ? Si Maxine ne
m’avait pas arrêtée, Georges aurait déjà repris la route dans le sens opposé.
Sa manière de parler trop fort, trop près, trop mal articulé, ses lunettes
rectangulaires, passées de mode depuis vingt ans, ses ongles pleins de terre.
Georges. Maxine. Georges. Je les regarde l’un après l’autre. À quel point
ma sœur connaît-elle ses secrets ? Est-elle restée en contact avec lui tout ce
temps ? Pourquoi l’avoir fait venir jusqu’ici ? Je n’en peux plus de faire
semblant.
— Tu voulais quoi en débarquant ici ?
Sous prétexte qu’il ne veut pas faire brûler le déjeuner, mon père me
demande encore un délai. Une fièvre violente me monte à la tête. Je n’ai
jamais été aussi près d’éclater.
— On s’en fout de ton gratin ! Je veux la vérité maintenant ! Pas tout à
l’heure, pas demain : maintenant !
Quand Maxine me suggère de me calmer, je l’envoie promener de la
même manière. Georges dit « d’accord, bien sûr, je comprends », alors qu’il
ne comprend rien à ce qui hurle à l’intérieur, à la violence de ce moment. Il
replie sa serviette.
— S’il faut commencer quelque part, alors commençons par ce maudit
dimanche de juin.
Je redresse mes couverts, range mes mains tremblantes sous mes cuisses
et attends la suite. Mon emportement n’était qu’un cache-misère, c’est
l’angoisse qui étreint ma poitrine. À la seule évocation du déjeuner rituel
chez notre grand-mère, je sens l’ombre m’écraser entièrement.
Notre venue l’occupait pour la semaine. Réfléchir au menu, faire les
courses, préparer la tambouille, elle ne vivait que pour ces dimanches
passés ensemble. Au lieu de nous embrasser, elle nous pinçait la joue, nous
soupesait le bras, et répétait « il va falloir me remplumer tout ça ». C’est en
souvenir de sa mère que Georges tenait à cuisiner ce midi. J’en déduis qu’il
est prêt à user de toutes les ficelles pour nous manipuler. Raviver les bonnes
odeurs de l’enfance en fait partie. Mais il fait le mauvais choix, c’est notre
cœur qui a souffert de son absence, pas notre estomac.
— Et donc ?
— Et donc, ce dimanche-là, il y avait le dernier match de foot de la
saison. Trémenc-Locrony. Le classement tout entier se jouait sur le score.
À l’heure du dessert, la première mi-temps était déjà passée. Votre oncle et
moi, on a avalé un café en vitesse pour filer au stade, à quelques centaines
de mètres de la maison. À l’époque, Maxine, tu faisais encore la sieste,
alors ta mère t’a proposé de t’allonger dans l’herbe pendant qu’elle restait
papoter avec ta tante. Toi, Anna, tu voulais absolument venir. Avec Aurore,
vous vouliez faire de la balançoire à côté du terrain de foot. On est partis
tous les quatre, Jean, Aurore, toi et moi.
Il mélange tout. C’est Maxine qui est partie avec lui. Moi, j’avais mes
devoirs à finir. J’avais apporté mon cahier de mathématiques. Ce n’était pas
un plaisir, je détestais ça, les mathématiques, mais j’avais espéré que ma
tante Céline, prof au collège, pourrait faire mes exercices à ma place.
— Anna, je t’assure, c’est toi qui nous as suivis. Pas Maxine. Mais
laisse-moi continuer, tu vas comprendre.
Je secoue la tête. Ça ne sert à rien de poursuivre si c’est pour raconter
de telles conneries. J’hésite à me lever et à partir. Mais une curiosité
malsaine me retient. Jusqu’où Georges est-il prêt à aller pour nous lessiver
le cerveau ?
— On ne s’est pas concertés, Jean et moi. Il est parti à la buvette nous
chercher des bières pendant que je rejoignais les gradins. Vous êtes restées
seules à l’aire de jeux. Deux petites filles de huit et presque neuf ans.
Seules. Et un peu plus loin une foule bruyante, obnubilée par le match. Il y avait faute, penalty, triche. Ça gueulait dans tous les sens. On ne s’est pas
méfiés.
Il se frotte le front, comme si l’alcool commençait à lui monter à la tête.
En le voyant perdre pied, Max remplit un grand verre d’eau pétillante et le
lui tend sans un mot. Maintenant qu’il est lancé, hors de question qu’il
s’arrête.
— L’arbitre a sifflé la fin de la partie et je suis resté discuter avec Paul,
un de mes meilleurs amis, je ne sais pas si vous vous souvenez de lui. Je
n’ai pas recroisé Jean et je me suis dit qu’il vous avait rejointes. L’instant
d’après, il se précipitait à ma rencontre en te tirant par la main. Je n’ai pas
fait gaffe à ton air bizarre, je discutais avec les copains. Jean m’a balancé :
« T’es pas avec Aurore ? » et je me suis senti si bête que je l’ai attaqué. Je
lui ai affirmé que c’était lui qui devait vous surveiller. Ma mauvaise foi
m’écœure encore aujourd’hui. Cet air d’enfoiré que je devais avoir… Je
voulais juste fêter la troisième mi-temps.
Je ne comprends toujours pas pourquoi il dit « toi » en me regardant
dans les yeux. Il se trompe. Je n’ai rien à voir avec cette histoire. J’étais
dans le jardin en train de réviser mon contrôle du lendemain.
— Aurore n’est pas réapparue. On l’a cherchée partout. On a demandé à
tout le monde. Plus le temps passait et plus les lieux se vidaient. J’ai couru
chez votre grand-mère au cas où elle serait rentrée de son côté. Elle n’y était
pas. Les femmes se sont mises à paniquer. Le match était terminé depuis
plusieurs heures quand on a prévenu les gendarmes. Je ne sais pas pourquoi
on a autant tardé. Enfin, si, je sais… Je disais à Jean : « On va la retrouver,
elle a dû aller prendre le goûter chez un voisin, elle a dû vouloir nous faire
une blague, elle a dû… » Mais ça ne servait qu’à retarder l’inquiétude, la
vraie. Et toi, Anna, tu étais bien là. Ta cousine ne serait pas partie sans toi.
Je te secouais pour que tu nous racontes ce qui s’était passé. Tu étais toute
molle. Tu répétais : « On jouait, on faisait que jouer. » Tu n’avais rien vu et
tu ne savais rien. Je regrette de t’avoir bousculée à ce point. La peur
m’étouffait, je ne savais pas quoi faire, et Jean s’y mettait aussi, il ne
voulait plus te lâcher.
J’ai mal pour la petite fille empoignée par les adultes. Elle n’avait rien
fait, rien, juste joué.
— On a agi comme on a pu, avec les moyens de l’époque. Tout le
village s’y est mis. On a organisé des battues, on a placardé des affiches, on
s’est soumis aux interrogatoires et aux perquisitions des gendarmes. Mais rien. Vers 15 h 25, Éric, le commis du boucher, vous apercevait au
tourniquet. À 15 h 39, quand l’arbitre a sifflé la fin du match, il n’y avait
plus que toi sur la balançoire, personne ne te poussait. Entre les deux
constats, quatorze minutes de vide. On a espéré que la mémoire te
reviendrait, que tu te souviendrais d’un détail même ridicule, de quoi aider
les enquêteurs qui s’enlisaient. Une parole, une silhouette, la présence d’un
chien, vraiment, on était prêts à interpréter le moindre signe… J’avais
promis à ton oncle que j’en faisais mon affaire, alors matin, midi, soir, je te
posais les mêmes questions, je te suppliais, je te montrais des photos de
gens de Trémenc que je suspectais, je te faisais avaler du hareng parce que
j’avais entendu que c’était bon pour la mémoire. Mais c’était comme si, à
force de te secouer, on avait foutu en l’air cette zone-là de ton cerveau. Un
disque rayé. Ça me rendait fou… Je me sentais tellement coupable, il fallait
que j’aide mon frère à retrouver Aurore, il fallait que je te fasse parler, je lui
devais au moins ça…
— Et maman ? Qu’est-ce qu’elle faisait, maman, dans tout ce bordel ?
La question de Maxine m’offre un court répit dans ces secousses de
mots et de phrases qui ne veulent rien dire. Je ne peux plus m’exprimer,
plus penser. Mon corps est pris de tremblements.
— Hélène a tout de suite pensé à vous protéger. Elle a canalisé les
policiers. Elle a interdit à la presse de publier des photos où vous
apparaissiez. Les journalistes ont seulement parlé de la cousine d’Aurore,
sans mentionner de prénom. Et puis, surtout, l’amour que je n’étais plus en
état de vous exprimer, elle l’a multiplié par mille. Vraiment, elle vous a
préservées de tout. Et, dans le même temps, elle a cherché à me raisonner.
Je l’entends encore me dire : « Aurore a disparu, mais tes filles sont là, elles
ont besoin de toi. »
Il s’arrête une seconde, reprend péniblement son souffle. Moi, je ne sais
même plus comment respirer.
— Hélène a tenu huit mois comme ça, et puis elle a explosé. Une scène
terrible. Elle a jeté par la fenêtre tous les articles que j’avais découpés, tous
mes dossiers de recherche. « Soit tu vis avec nous, soit tu disparais avec
Aurore, mais tu choisis ! Nous, on n’en peut plus d’habiter avec des
fantômes ! » J’ai demandé pardon, comme toutes les fois d’avant. Dernière
chance. Elle m’a formellement interdit de prononcer le prénom d’Aurore
devant vous. Et elle m’a fait jurer de ne plus jamais te poser de questions.
Un peu d’air, par pitié, un peu d’air. Je suis en train de m’étouffer, là,
sous leurs yeux, et ils ne remarquent rien. Georges continue de parler,
parler, parler, il ne s’arrête plus, et moi je perds tout réflexe de survie.
Laissez-moi respirer, s’il vous plaît, taisez-vous.
— Quand Hélène s’est rendu compte que je continuais à m’asseoir au
bord de ton lit la nuit pour tenter de réveiller ton inconscient, elle m’a
annoncé que c’était fini. Que vous déménagiez. Elle ne voulait pas vous
laisser une minute de plus dans cet environnement toxique. Et je ne me suis
pas battu. Je dépensais toute mon énergie à chercher Aurore et à éponger le
malheur de mon frère. Je me sentais tellement responsable vis-à-vis de lui.
Il ne me restait plus assez de force pour lutter pour ma propre famille. Je
vous ai laissées partir.
Le chardonneret a repris son chant au-dessus des vieilles pierres – on
n’entend plus que lui. Le vent ballotte les feuilles du tilleul, et le soleil
cogne contre mes tempes. À moins que ce ne soit le sang qui bouillonne
dans mes veines. Je flotte dans un état d’inconscience, comme si on m’avait
privée d’air trop longtemps et que je ne pouvais plus revenir.
— Anna, tu as compris ? Ce n’est pas papa qui refusait de nous voir,
c’est maman qui est partie pour nous protéger.
Je marmonne :
— Oui, j’ai compris.
Elle se lève, s’assoit au pied de ma chaise, dans l’herbe, et pose sa tête
contre mon mollet. Je vois que ses doigts caressent ma jambe, mais je ne les
sens pas.
— C’est toi qui étais avec Aurore ce jour-là. C’est toi qui as assisté à sa
disparition.
Les seuls mots que je peux prononcer :
— Tu savais ?
Le mouvement de sa tête me confirme que oui. Bien sûr que oui. Je sens
des larmes couler le long de ma jambe. Des rivières de larmes. Un sanglot.
Qui est assez fou pour ne pas savoir ce qu’il a fait ou non ?
Je répète comme pour essayer d’y croire :
— C’est moi qui ai assisté à la disparition d’Aurore.
Les souvenirs, ça se tord, ça se mâche, ça se suture. Mais ça ne
s’échange pas. On peut se demander laquelle des deux sœurs apparaît dans
l’album photo avec des petits pois plein les cheveux. On peut hésiter sur qui
est tombée dans le bassin des raies à l’aquarium de Saint-Malo. On peut saupoudrer l’enfance d’anecdotes qui, à force d’être racontées, deviennent
communes. Pour autant, on ne mélange pas les drames. Laquelle s’est
endormie paisiblement dans le jardin et laquelle a assisté, immobile, inutile,
à l’enlèvement de sa cousine.
Mon ton d’automate a alerté Georges. Il finit de vider la bouteille de vin
dans son verre et reprend :
— À l’époque, je me trompais souvent sur vos prénoms. Maxine, je
t’appelais Anna, et vice versa. Comme tous les parents, j’imagine. Peu de
temps avant votre déménagement, tu m’as expliqué que j’avais dû
confondre aussi ce jour-là : c’était Max qui jouait avec Aurore pendant le
match de foot, pas toi. Tu as fait une petite moue qui me suppliait d’aller
dans ton sens. J’en ai parlé avec ta mère, et on a pensé qu’il valait mieux te
laisser croire ça.
Georges tente de me mettre son mensonge sur le dos. Jolie manière de
sortir ma sœur de l’embarras. Tout est ma faute. C’est moi qui ai inventé
cette version de l’histoire. Tellement pratique pour eux. Ils m’ont menti, et
je devrais les en remercier.
Je baisse la tête pour me confronter à Maxine. Les larmes ont séché. Il
n’y a plus que la gêne pour brouiller ses traits. Ses yeux me fuient,
incapables de faire face à ma douleur.
Elle déterre un brin d’herbe et le déchiquette en petits morceaux. Quand
elle a fini avec l’un, elle tire sur un autre. Depuis le début, la vie est plus
facile pour elle. Pas de cauchemars, pas de culpabilité. Aucun souvenir qui
remue les tripes et ronge les entrailles. Elle n’était pas là. C’est aussi simple
que ça. Elle n’avait rien à oublier, rien à se faire pardonner. Je l’ai protégée
pour rien.
On s’est bien moqué de moi. On m’a laissée me débattre toute seule
avec le silence. Il a fallu attendre que je sois mêlée à un procès, à un foutu
procès qui ne concerne même pas Aurore, pour que des mots soient
arrachés à notre passé.
— Même si ça m’a fait mal, Hélène a pris les bonnes décisions pour
vous, j’en suis persuadé. À l’époque, je n’étais pas capable de les assumer.
Bien sûr, j’ai mal vécu que vous changiez de nom de famille, mais les gens
ne pouvaient plus faire de lien entre vous et l’affaire de « la petite Aurore ».
Le nom de votre mère vous rendait l’anonymat. Vous pouviez enfin vivre
tranquilles.
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