La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 35 sur 60

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La jurée

Chapitre 35

Mme Gagneron, les pommettes sévères, un mètre soixante-dix de

muscles et de nerfs, semble aussi tendue que son cadet. J’entends encore

Côme me dire ce matin : « Ça va être un moment déterminant, il n’y a

qu’elle qui peut le faire avouer. » Date et lieu de naissance, métier, adresse,

pas de serment. La voix hache les mots au couteau. Frédéric observe sa

mère avec une intensité qu’il n’a encore jamais montrée. Son ex-compagne,

elle, se ferme. La tête dans le cou, les mains croisées sous les aisselles, elle

ne pourrait pas s’effacer davantage.

La présidente demande à Mme Gagneron de détailler ce qu’elle entend

par « un enfant gentil, un adolescent un peu chahuteur ». Les épaules

maternelles se rétractent. On pourrait presque entendre Frédéric lui

chuchoter, allez, maman, dis-leur que je suis un mec bien. Une fois lancée,

elle aligne des mots simples, sans fioritures. Parfois clichés. « Agité,

comme tous les garçons. »

Sans transition, elle décrit comment, à la mort de son mari, elle ne

voulait plus passer ses journées seule dans sa maison vide. D’autant qu’il

fallait renflouer le compte en banque. Pour s’en sortir, elle a suivi une

formation de chauffeure de taxi. Elle appuie sur le e de chauffeure. Dans sa

voiture, elle roule avec des inconnus sur la banquette arrière. Plus de sièges

auto, plus de miettes de Choco, plus de cris de gamins turbulents. Les gens

montent, lui indiquent leur destination, et elle les conduit à bon port.

On pourrait croire que Frédéric aussi est un passager dans l’existence de

sa mère mais, au fur et à mesure, leur relation se révèle plus complexe.

Surtout depuis l’arrivée de Lucile.

Mme Gagneron explique que, dans les premières années, sa belle-fille

se montrait chaleureuse et attentive. Elle venait avec un gâteau, des fleurs,

de la bonne humeur, « c’est mon mari qui lui avait arrangé son travail à La

Poste. En retour, elle pouvait bien faire sa mielleuse », puis son

comportement s’était dégradé.

— Frédéric lui était soumis, précise-t-elle. Lucile lui faisait tout le

temps des remarques.

— Comment votre fils réagissait-il ?

— Il obéissait.

— Est-ce qu’il vous a fait part de difficultés dans son couple ?

— Non. Ils sont comme moi, mes garçons. Pudiques. Pas comme ces

gens qui vous déballent toute leur vie en moins de cinq kilomètres.

— M. Gagneron montrait-il de l’agacement envers sa compagne ? Une

forme de tension ?

— Pas du tout, il la câlinait sans arrêt. Une main sur sa cuisse, un petit

bisou en passant, une caresse dans le cou. Ça devenait même agaçant.

Ces démonstrations d’affection me paraissent peu compatibles avec la

pudeur qu’elle évoquait juste avant, mais il est difficile d’en savoir plus. La

juge Caillebotte cite d’anciens procès-verbaux, Mme Gagneron se crispe,

les poings fermés, la parole abrupte.

Dans son schéma, c’est l’homme qui assume les choses importantes.

Pas la femme. Elle, elle faisait tourner la maison. À quatre, ça lui prenait

déjà bien assez d’énergie. Pourquoi son mari était-il mort si tôt ? Pourquoi

ne s’était-il pas battu davantage contre son cancer ? Elle ne peut pas

s’empêcher de penser que, si Patrick était encore en vie, leur fils ne serait

pas derrière les barreaux.

— On a dû vous dire que Gilberte était géniale, raconte à présent

Mme Gagneron, mais c’est pas donné à tout le monde, d’être géniale.

Quand on a besoin de s’occuper de rien, c’est plus facile. Moi aussi, j’irais

bien aider aux Restos du cœur et faire ma belle au marché, mais je n’ai pas

le temps pour ça.

— À une époque, quand vos fils étaient encore petits, reprend la juge,

certaines dissensions familiales vous ont éloignée de Mme Gilberte

Gagneron. Je souhaite évidemment respecter votre vie privée mais, afin de

bien comprendre le contexte dans lequel s’inscrit cette affaire, pouvez-vous

revenir sur le conflit qui vous a séparées ?

Au lieu de demander tout simplement « pourquoi étiez-vous fâchée avec

Gilberte ? », la juge semble vouloir mettre les formes. Est-ce un préambule

à autre chose ? Où la mène-t-elle ? Je ne peux pas m’empêcher de vouloir la

doubler de vitesse.

— Gilberte était envahissante. Dès qu’elle avait besoin de prendre l’air

frais de la province, comme elle disait, elle débarquait chez nous. On ne

savait jamais quand elle repartirait.

L’irritation dans la voix ne laisse place à aucune ambiguïté. Sylvie

Gagneron ne supportait pas que la tante de son mari occupe son salon.

— Mais moi, ce que je voudrais dire, c’est que jamais mon fils n’aurait

pu faire une chose pareille. Vous voyez bien, il a un casier vierge. C’est un bon garçon. Pourquoi vous n’arrêtez pas avec ses dettes ? Il était jeune.

Comme moi, il aurait pu se refaire.

Frédéric la fixe avec une moue de contentement. Sa mère dit ce qu’il

faut et, surtout, elle lutte pour lui, comme personne n’a su le faire jusque-là.

— C’est du côté de Mme Moulin qu’il faut creuser ! Elle cache bien son

jeu, celle-là ! On oublie que, les femmes, elles sont souvent plus douées

pour manipuler !

La présidente la laisse exprimer sa colère, puis reprend en douceur :

— Dans les écoutes téléphoniques effectuées après l’arrestation de votre

fils, en centre de détention, on vous entend lui dire : « T’aurais mieux fait

de lui donner l’enfant qu’elle voulait… » À quoi cela faisait-il référence ?

— C’était l’obsession de Mme Moulin : fonder une famille. Moi,

j’expliquais à mon fils qu’il valait mieux attendre d’avoir une situation

stable. Vu où ils en sont aujourd’hui, j’avais bien raison.

La théorie du nid de coucou se confirme peu à peu. J’aimerais croiser le

regard de Côme pour connaître son sentiment, mais j’ai bien appris ma

leçon et je me contente de gratter ma feuille.

— Madame Gagneron, pourquoi déclarer ça à votre fils après son

arrestation ?

— Je sais plus, moi ! Vous prenez une phrase hors du contexte, et je suis

censée m’en souvenir trois ans après ? Sûrement qu’on parlait de leur

couple…

— Pensez-vous que la mort de Mme Gagneron puisse avoir un

quelconque lien avec cette volonté quasi obsessionnelle de fonder une

famille ?

Intérieurement, j’applaudis. Je n’aurais pas mieux posé la question.

Mme Gagneron jette un coup d’œil à l’avocat de son fils comme s’il devait

lui souffler la bonne réponse, celle qui sauverait Frédéric.

— Peut-être bien que ce désir rend folle… Moi, j’ai mis deux ans à

tomber enceinte de Jérôme, et ça me tracassait beaucoup. Mon mari non

plus n’était pas un modèle de patience. Et, à l’époque, il n’y avait pas tous

les traitements d’aujourd’hui. À force d’attendre la famille dont elle rêvait,

peut-être que l’ex de mon fils a fondu les boulons et s’en est prise à

Gilberte.

Sylvie Gagneron sent qu’il est temps qu’elle se taise, mais elle voudrait

continuer de plaider l’injustice, le hasard, l’erreur judiciaire, la magouille,

tout ce qui pourrait sortir Frédéric de cette situation.

— J’ai lu le dossier, je sais qu’il y avait l’ADN de Mme Moulin partout

dans l’appartement, alors je vois pas pourquoi c’est mon fils qu’on accuse

en premier.

Pour l’héritage, madame Gagneron, ai-je envie de lui répondre, pour la

nouvelle vie qu’il leur offrait. Lucile n’était rien sans Frédéric. Il aurait fallu

que Gilberte ajoute son nom dans le testament pour qu’elle touche le

moindre centime, alors ils ont agi ensemble, la combine n’aurait pas

fonctionné autrement.

 

La nuit est tombée depuis plusieurs heures déjà et l’éclairage jaunâtre

de la salle d’audience fait ressortir les larges auréoles de la chemise

d’Hervé. Il est le premier juré à se lever pour interroger la mère de l’accusé.

Marjolaine, le dos bien droit dans son fauteuil, reste en retrait, comme si,

après notre altercation d’hier, elle devait faire amende honorable.

— Votre fils vous a-t-il parlé de l’avortement qu’a subi Mme Moulin ?

demande Hervé.

— J’ai bien vu que l’ambiance entre eux n’était pas au beau fixe dans

les semaines avant… avant le décès. Mais Frédéric ne m’avait pas dit pour

le bébé.

— Comment expliquez-vous cette IVG alors que Mme Moulin désirait

plus que tout un enfant ?

— Mon fils est quelqu’un de responsable. Il savait qu’avec le chômage

ce n’était pas le bon moment. On ne fait pas un enfant comme on achète un

sac à main. Et, même un sac à main, Frédéric n’avait plus les moyens d’en

acheter un pour madame Je-veux-le-beurre-et-l’argent-

du-beurre.

L’avocat général se lève. Pas lourds. Sourire faussement réconfortant.

— Vous allez voir, ma question est très simple, madame Gagneron.

Il laisse la tension monter.

— Avez-vous demandé à votre fils s’il avait tué Gilberte Gagneron ?

Si nous, les jurés, parvenons à nous maîtriser, les dernières personnes

restées dans la salle n’obéissent pas aux mêmes injonctions. Plusieurs

d’entre elles lâchent un soupir d’étonnement. Jérôme, qui s’est assis au

premier rang à la suite de son témoignage, tressaille également. Me de

Mauroy tente le coup de poker. Ou de grâce, au choix.

La mère se redresse, bombe le torse. Frédéric ne la quitte pas des yeux.

— Non.

— Lui avez-vous demandé s’il avait pris part, de quelque façon que ce

soit, au meurtre de Gilberte Gagneron ?

— Non.

— Lui avez-vous demandé s’il connaissait le ou la coupable ?

— Non.

— Cependant, vous êtes persuadée qu’il n’a aucun lien avec cette

affaire ?

— Oui.

— Et s’il avouait ? S’il reconnaissait sa responsabilité dans le meurtre

de Gilberte Gagneron ? S’il disait haut et fort que c’est lui qui a étranglé sa

grand-tante ?

La maigre femme se fige. Elle ne tombe pas dans le piège. Elle attend la

question, la vraie question. Comme nous tous. Frédéric, livide. Lucile, aussi

pâle que le mur derrière elle.

— Madame Gagneron, si votre fils avouait, que se passerait-il ?

J’imagine que dans un premier temps vous tomberiez de haut. Une mère ne

peut pas concevoir un tel crime de la part de son enfant. Mais ensuite… une

fois la nouvelle acceptée, le mystère de ses raisons dévoilé… est-ce que

vous lui pardonneriez ?

— Non !

Pas une seconde d’hésitation et un ton à me faire sursauter.

— On parle de votre fils, la chair de votre chair… Vous n’essaieriez pas

de comprendre ?

— Il sortirait de ma vie définitivement. Je ne pardonne pas aux

meurtriers. Même quand la victime est une vieille mégère.

— Pourtant, d’après ce que j’ai compris, vous allez très régulièrement

aux parloirs. Vous êtes quasiment la seule, d’ailleurs.

— Il est innocent ! Il faut le relâcher !

— Madame Gagneron, est-ce que vous vous rendez compte que vous

empêchez votre fils d’avouer ?

 

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