La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 4 sur 60

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La jurée

Chapitre 4

C’est Côme qui prend les choses en main en suggérant d’aller au Café

Bleu, où il a pris l’habitude de déjeuner la semaine dernière. Hormis Marie-

Véronique, une femme discrète au brushing parfait, nous acceptons tous la

proposition.

Ce matin, j’ai écouté les interrogatoires en occultant les jurés installés à

mes côtés. Mon attention entièrement tournée vers Lucile et Frédéric. Je

voulais tracer leur prénom quand chaque magistrat, avocat, expert

s’acharnait à les appeler monsieur et madame, comme pour rajouter de la

distance à la distance. À présent, la précipitation de ceux qui rallument leur

téléphone et l’inertie de celles qui veulent passer aux toilettes avant de

partir au restaurant me rappellent que nous formons un groupe.

En apparence, il est aussi divers qu’en salle des profs. Il y a les cool, les

plus âgés, quelques originaux, mais nous venons tous d’univers différents.

Côme est kiné, Laurence travaille dans la banque, Marjolaine, pour une

mairie, Alphonse fait de la livraison, Jean-Luc et Hervé profitent de leur

retraite. Sur le chemin vers le restaurant, nous nous plions à ces politesses

d’usage, la manière la plus classique de se présenter, mais je sens que je

n’en apprendrai pas davantage sur mes co-jurés. Un prénom, un métier.

Nous sommes réunis par une lourde responsabilité, et c’est tout ce dont

nous avons envie de parler : que font Frédéric et Lucile sur le banc des

accusés ?

Le miroir en face de moi me renvoie un air froissé. On dirait que je sors

d’une longue insomnie. À l’autre bout de la table, les jurés remplaçants,

Jean-Luc et Hervé, se jettent sur le pain. Le premier demande, la bouche à

moitié pleine, si ça arrive que la juge et ses assesseurs déjeunent avec les

jurés. Laurence secoue la tête. Pas à sa connaissance. Les magistrats se

servent sûrement de la pause pour continuer à travailler leurs dossiers.

Sortant le nez du menu, Côme nous fait part de son admiration pour la juge.

Une femme à la patience infinie.

— Vous avez remarqué qu’elle ne prenait aucune note ? ajoute Hervé.

Même quand ça parlait chiffres, elle n’écrivait rien.

— Faut quand même qu’on fasse gaffe, dit Jean-Luc en attaquant un

troisième morceau de pain. Si les avocats de la défense sont dans le coin et

nous entendent, ça la fout mal.

— Du calme. Si nous n’avions pas le droit de manger en public, la juge

nous l’aurait dit, rétorque Côme. Et puis j’ai besoin d’un bon repas pour

pouvoir penser avec autre chose que mon ventre.

— C’était quoi, le procès de la semaine dernière ?

Les yeux brillants de curiosité, Marjolaine vient de couper court à la

légèreté.

— Viol, réplique Côme.

La serveuse débarque au même instant pour prendre la commande. Au

bout d’une minute à peine, elle a tourné les talons, laissant la voie libre aux

assauts de Marjolaine.

— Comment ça s’est passé ? C’était dur ? Quel âge avait la victime ?

J’avais compris que la femme aux cheveux gris risquait d’être

envahissante, mais j’espérais qu’elle ferait preuve de plus de subtilité. Dans

un groupe, il y a toujours les gros sabots qui piétinent les autres. Pourtant,

dans un contexte aussi délicat, elle pourrait avancer sur la pointe des pieds,

d’autant que Côme ne semble pas du tout à l’aise.

— On croit que c’est simple de juger un viol, répond Laurence à sa

place. D’un côté, il y a une victime qui n’a aucune raison de mentir, et de

l’autre un accusé qui tente ce qu’il peut pour se défendre. On se dit que ça

va aller. En réalité, c’est un carnage.

Au milieu du brouhaha de la brasserie, nous l’écoutons tous, même

Jean-Luc et Hervé, qui ont fini de vider la corbeille à pain.

— J’en ai fait des cauchemars toute la semaine, poursuit Laurence, et

c’était pire la veille du délibéré. Je ne savais plus quoi penser. Je n’arrivais

pas à croire que j’allais voter pour envoyer ou non un type en prison. On a

mis quatre heures à se mettre d’accord. Ce matin, je croisais les doigts pour

ne pas être tirée au sort à nouveau. Je n’ai jamais autant rêvé d’être au

bureau… Eh bien, c’est raté ! J’espère qu’à mon retour personne ne me

demandera comment se sont passées mes vacances, ajoute-t-elle en

grimaçant.

Comme accrochée à un os, Marjolaine ne lâche pas pour autant.

— C’était une histoire de famille ? Qui était accusé ?

— C’était un drame familial. Des vies détruites. Pas seulement la

victime, sa mère aussi, qui n’a rien vu apparemment. Sa sœur, qui y a

échappé de peu. Ou peut-être pas, en fait. On ne saura jamais. Les faits

dataient de plus de dix ans, mais la douleur était encore à vif.

— L’accusé a pris combien ?

— Tu demandes ça comme si c’était une évidence, intervient Côme.

Comme si l’accusé avait forcément été condamné. Mais tu verras, dans un

procès, il y a plusieurs vérités.

Laurence complète, l’air sombre :

— Il a été condamné à sept ans.

Après ça, personne n’ose se souhaiter bon appétit. Il faut quelques

bouchées pour que la conversation reprenne son cours. Alphonse parle de sa

fierté d’avoir été désigné juré. Participer à la justice française, c’est une

chance, surtout pour lui qui vient du Togo et qui a obtenu la nationalité

française il y a seulement cinq ans. Jean-Luc, lui, a dû reprogrammer un

voyage pour assister au procès. Il n’avait pas le choix, il n’aurait pas pu

payer les 3 750 euros d’amende en cas de non-présentation.

Les coudes posés sur la table, Côme se gratte la tête, les yeux dans le

vide. Toutes les deux minutes, il sort son téléphone, appuie sur le bouton

central pour allumer l’écran, puis le range à nouveau dans sa poche. Je

comprends aux quelques mots qu’il adresse à Laurence qu’il habite loin de

Chartres et qu’il est contrarié d’avoir dû laisser femme et enfants pour

s’installer dans une chambre d’hôtel ici à nouveau.

Tout en resservant de l’eau, je tente de participer à la conversation entre

les autres jurés. Ils semblent aussi désarmés que moi et, d’une certaine

manière, cela me rassure.

Seule Marjolaine paraît à son aise. Elle n’a qu’une obsession : en

apprendre le plus possible sur les deux accusés. Elle fouille dans son sac

pour sortir le plan prévisionnel des témoignages.

— Cet après-midi, on va entendre les experts psychiatres. Là, au moins,

ce sera du scientifique.

— Moi, je ne comprends pas, lâche Jean-Luc. On n’a pas évoqué le

crime. C’est spécial, quand même.

— Non, c’est normal, dit Côme, qui vient de ranger son téléphone pour

de bon. On s’intéresse d’abord aux accusés pour avoir une idée de leur vie

au moment des faits. Juger des gens dont on ne saurait rien, en ne tenant

compte que du crime qu’ils n’ont peut-être pas commis, ce serait

impossible. Tu verras, dans une semaine, tu les connaîtras mieux que ta

propre mère.

Ce qu’évoque Côme résonne en moi. J’ai déjà eu cette impression ce

matin, comme si on déshabillait les accusés en pleine lumière et qu’à la lueur des projecteurs on leur demandait d’exposer chaque millimètre de leur

peau, sans aucune pudeur.

— Ça me perturbe, cette histoire d’empoisonnement combiné à

l’étranglement. Je ne pige pas la logique…, réfléchit Laurence à haute voix,

en glissant trois sucres dans son café.

— Et moi, dit Hervé, je bloque sur les dettes de Gagneron. Qu’est-ce

que ça cache ? Vous avez entendu quand l’enquêteur de personnalité

racontait que même son frère n’était pas au courant ? Qu’il avait appris ça

par ses parents ? Les crédits à la consommation, j’ai toujours pensé que ça

devrait être interdit.

— Faut pas oublier la femme là-dedans, lance Alphonse. Elle est

accusée de complicité de meurtre, c’est pas rien.

 

Une heure est déjà passée, et nous nous dépêchons de retourner au

palais de justice. Devant la grille, Marie-Véronique dit au revoir à son mari,

un paquet Hermès à la main. Elle se recoiffe et lui glisse un baiser sur les

lèvres. Je me demande comment elle peut se montrer si légère. Elle semble

avoir oublié ce qui nous attend. Les experts psychiatres, avec leur jargon et

leurs théories. Le décorticage de cerveau humain, filament par filament.

Une sorte d’autopsie du vivant.

Juste avant que je franchisse les contrôles de sécurité, alors que je suis à

l’arrière du groupe, traînant mon anxiété, Marjolaine me rejoint. D’un geste

brusque, elle m’emmène sur le côté, près du distributeur de boissons.

— Tu t’appelles Anna Boulanger, c’est bien ça ?

Je m’accroupis pour refaire mes lacets, comme s’il devenait urgent de

ne pas tomber. Double nœud bien serré de chaque côté.

Un cheveu s’est coincé sous la languette de ma chaussure gauche. Je le

saisis et tire lentement dessus pour qu’il ne se casse pas.

Marjolaine se penche jusqu’à ma hauteur.

— Avec toute cette histoire, c’est normal que tu sois perturbée. Même

si, bon, j’imagine que de l’eau a coulé sous les ponts depuis.

Le cheveu intact entre mon pouce et mon index, j’arrive enfin à me

relever. Un pas en arrière. Les mains moites, les joues rougies, je continue

de me taire. Anna Boulanger. Un vertige. Cette fille-là n’existe plus depuis

des années.

— La vie est faite de coïncidences, c’est incroyable.

— Il faut que j’y aille.

— Tu sais comment je connais ton vrai nom ?

Je cherche à rejoindre les autres jurés, mais Marjolaine est tellement

fière de ses révélations qu’elle ne peut plus s’arrêter. Sa bouche prononce

des mots que je peine à comprendre. Qu’est-ce qu’elle me veut ? Dans mon

corps, un tremblement de terre.

— L’année de votre arrivée à Chartres, ma fille était à l’école avec ta

sœur. J’étais parent délégué et, sans faire exprès, le directeur a utilisé votre

ancien nom de famille en conseil de classe. Forcément, l’affaire de la petite

Aurore m’est revenue tout de suite. On en a tellement parlé à l’époque…

Mais le directeur a bien insisté pour que votre véritable identité reste entre

nous.

Elle pose une main sur mon épaule et ajoute avec un air compatissant :

— Ma pauvre, suivre un procès dans ta situation, quelle horreur…

Je ne sais pas comment j’arrive à partir, si je la plante là dans le hall

d’accueil du tribunal ou si nous pénétrons ensemble dans le couloir, si je

hoche la tête, si je dégage sa main de ma veste, si le choc me laisse une

quelconque liberté de mouvement ou si j’obéis de façon automatique à mes

jambes qui veulent fuir.

 

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