La jurée
Chapitre 6
Dans la salle de pause, alors qu’elle vient d’enfiler sa robe rouge par-
dessus ses vêtements de ville, la présidente m’observe à la dérobée. Elle a
probablement remarqué mon visage défait, mes mains tremblantes, les
taches rouges sur mon décolleté. Des signes infimes comparés à mon
désordre intérieur.
Marjolaine sait qui nous sommes, ma sœur et moi. Des gens, ici, à
Chartres, connaissent notre histoire. Derrière notre dos, dans les boutiques,
à Jacques-Prévert, ils chuchotent. Aux contours de notre ombre, ils devinent
celle d’Aurore. Le corps fluet de ses huit ans. Ils n’ont vu que des affiches
de signalement, des articles dans les journaux, des appels à témoignages, et
pourtant ils croient savoir. C’est elle, t’as vu, c’est elle. Quand Maxine
danse sur un bar complètement soûle, ils la jugent. En même temps, après
ça, t’as besoin d’oublier. Quelque part, aussi, ils se rassurent. Comme la
foudre, les drames ne s’abattent pas deux fois autour de la même personne.
J’ai entendu dire que les amputés continuent de sentir le membre qu’ils
ont perdu. Plus personne ne le voit, mais eux prennent toujours garde à ne
pas le cogner, ne pas le brûler, ne pas l’abîmer. Ils ressentent encore, dans le
creux de leur chair, des éclairs de douleur. On l’appelle le membre fantôme.
Ma cousine me manque comme une partie de corps qu’on m’aurait
arrachée.
Tant que nous vivions à Trémenc, Aurore continuait de nous tenir la
main. Sa silhouette floue se faufilait parmi les autres enfants pour sortir de
la classe. Elle jouait au ballon et s’écorchait les genoux sur le goudron. Max
et moi prononcions son prénom sans arrêt comme s’il s’agissait seulement
de l’attendre dans la cour de récré. L’étiquette de son casier n’avait pas été
enlevée.
Dans la vitrine de l’épicerie, sur le chemin du retour, trônait le panier de
chouquettes de nos mercredis midi. Celles qu’on mettait sur la note de nos
parents et qu’on dévorait avant le déjeuner. Il en restait toujours une,
qu’Aurore insistait pour partager en trois. Ses petits doigts couverts de gras.
Après sa disparition, des avis de recherche s’affichaient partout. À des
centaines de kilomètres à la ronde. Au feutre rouge, sur la pointe des pieds,
je dessinais des cœurs sur chaque photo que je croisais. La pluie faisait
couler l’encre comme des larmes de sang. Il était temps de partir.
Du jour où nous avons débarqué à Chartres, Hélène a tout fait pour
effacer notre ancienne vie. Rien d’autre ne comptait que la petite machine
du quotidien, la radio sur la table de la cuisine, le journal ouvert à la page
des mots fléchés, le compte à rebours du nombre de jours de pluie – cent
soixante-douze l’année de notre arrivée. Ma mère avait quitté le village,
mon père et ses mensonges, sans se retourner. Elle avait jeté la clé de notre
passé et laissé Aurore dans la lumière rasante des fins de journée à la
campagne.
La présidente me demande si tout va bien. Dans ses sourcils froncés, je
vois le rappel des trois règles : « Vous devez être attentifs. Vous devez être
impartiaux. Vous ne devez rien laisser transparaître. »
Pour canaliser mes pensées pendant l’expertise psychiatrique, je note les
termes barbares utilisés par les spécialistes. Mes élèves s’amuseraient de me
voir hésiter sur l’orthographe de certains mots, mais je n’arrive pas à me
dérider. La voix nasillarde de Marjolaine en écho.
Le troisième psychiatre reconnaît chez Frédéric Gagneron un fond
d’infantilisme et chez Lucile Moulin une dépendance affective à son ex-
compagnon. Pas de trouble psychiatrique. Je n’en doutais pas.
Derrière la paroi vitrée qui les sépare du reste de la salle, Frédéric et
Lucile subissent ce que l’on dit d’eux, ce que l’on pense d’eux. Ils baissent
la tête comme des enfants qu’on aurait mis au coin.
L’avocat général, un homme longiligne au crâne chauve et aux lèvres
gercées, qui m’a tout de suite impressionnée, interroge l’expert à la barre :
— Peut-on considérer que Mme Moulin était sous l’influence de
M. Gagneron ? Doit-on penser qu’elle avait tendance à agir selon les désirs
de M. Gagneron et non en fonction des siens propres ?
— Je n’irais pas jusque-là. Sur le plan psychiatrique, Mme Moulin est
tout à fait responsable de ses actes. Simplement, elle accordait beaucoup
d’importance aux opinions de M. Gagneron, davantage que dans la majorité
des couples.
— Mme la présidente l’abordera sûrement ultérieurement, continue Me
de Mauroy, mais je voudrais vous entendre sur un autre point.
— Oui ?
— L’avortement de Mme Moulin, une quinzaine de jours avant le décès
de Gilberte Gagneron.
Quel avortement ? Il n’en a jamais été question. Au contraire,
l’enquêteur de personnalité a parlé du désir d’enfant de Lucile, des quelques
mois durant lesquels elle a essayé de tomber enceinte, juste avant qu’elle
quitte son emploi.
Sans prêter attention à l’onde de surprise qu’il a créée chez les jurés et
dans l’assistance, l’avocat général insiste :
— Quand vous parliez de dépendance affective, je me demandais si
Mme Moulin avait pu se laisser convaincre par M. Gagneron d’avorter alors
que ce n’était pas ce qu’elle souhaitait.
— Compte tenu de certaines faiblesses psychologiques, c’est probable,
mais je ne peux pas l’assurer.
Lucile a retiré ses lunettes et en nettoie les verres dans un geste nerveux.
Frédéric, lui, ne montre aucun signe d’agitation. Il garde la nuque droite, le
regard fixe. Ce n’est plus l’homme de ma terrasse imaginaire.
— Plus globalement, alors, est-ce que M. Gagneron pourrait l’avoir
conduite à agir contre sa volonté ?
— Oui. Mais elle pourrait tout aussi bien s’y être opposée. Sa
personnalité est plus complexe qu’il n’y paraît.
Ce dialogue de sourds me laisse pantoise. Je n’arrive pas à digérer la
nouvelle. Un avortement. Pourquoi ne nous l’a-t-on pas dit avant ?
Tout en m’interrogeant, je commence à comprendre à quelle place nous
sommes relégués. Sans accès au dossier, nous ne pouvons nous fier qu’à ce
qui est dit. Aux mots tronqués, choisis, triés, répétés. Nous jugeons avec ce
qu’on veut bien nous donner. D’une certaine manière, nous occupons la
même lisière que les accusés.
Jusque-là, de peur de ne pas être à la hauteur, aucun juré n’a osé
s’adresser aux experts, mais Marjolaine semble prête à se lancer. Elle fait
passer un papier à la présidente.
Je retiens mon souffle. Qui sait jusqu’où elle est capable d’aller ? Elle
pourrait tout mélanger, mes horreurs et celles du procès.
La juge Caillebotte fait signe à Marjolaine que, non, elle ne traitera pas
sa question. Le tour des jurés est passé.
Je respire à nouveau. Pour combien de temps ?
La présidente donne à présent la parole à l’avocat de Frédéric. Il
s’avance, passe de nouveau les doigts dans sa barbe.
— Un avortement est un geste qui impacte durablement la vie d’une
femme. Dans quel état d’esprit pouvait se trouver Mme Moulin au moment des faits, seize jours seulement après son IVG médicamenteuse ?
— Si je peux me permettre cette remarque qui dépasse mon champ
d’expertise, répond le psychiatre, je dirai que, physiquement, elle était
certainement remise. En revanche, sur le plan psychique, elle pouvait bien
évidemment se sentir encore perturbée. Mais je n’irai pas plus loin car, lors
de notre entretien, Mme Moulin n’évoque à aucun moment cet avortement.
Je l’apprends par son dossier médical, reçu in extremis lors de la rédaction
de mon rapport.
— D’après vous, pourquoi ne parle-t-elle pas de l’avortement durant
vos échanges ?
— Parce qu’elle ne relie pas cet acte médical, intime, aux faits qui lui
sont reprochés.
En une phrase, l’expert psychiatre a évacué le sujet. Un non-événement,
sans rapport avec la mort de Gilberte. Les quelques personnes du public
s’agitent sur les bancs, avides d’en débattre. J’entends même une amie de la
mère de Lucile, la mine soulagée, dire à sa voisine : « Ah, ben, tu vois ! »,
et un homme derrière elle souffler. Moi aussi, j’aimerais pouvoir intervenir,
demander plus de précisions, comprendre le raisonnement. Évidemment,
que l’IVG a un lien avec la suite. Ça ne peut pas être une simple
coïncidence. Heureusement, Me Lafare insiste :
— Est-ce que justement Mme Moulin n’est pas en train d’occulter son
avortement tout comme elle occulte le meurtre ?
Attentive à ce que les échanges ne dérivent pas, la présidente semble
attendre un signe du psychiatre pour intervenir. Mais il ne lui réclame pas
d’aide. Il répond selon ses compétences, sans s’aventurer ailleurs.
— Mme Moulin n’est pas dans le déni. Évoquer les faits qui lui sont
reprochés déclenche chez elle un trouble anxieux. En prison, elle dort mal,
traverse des crises de panique, se sent persécutée. Cette attitude est courante
chez les détenues que je rencontre. Il n’y a aucune conclusion à en tirer.
Dans le box, Lucile grimace et Frédéric continue de l’ignorer.
Après plusieurs allers-retours hors de la salle, la greffière s’approche de
notre table. Le médecin traitant de Mme Moulin et de M. Gagneron ne
pourra pas témoigner. Il présente à la cour ses excuses et un arrêt de travail
en bonne et due forme. Un médecin malade, quelle ironie. Moi aussi, je me
porterais bien pâle, tiens.
Pour pallier cette défection, la juge Caillebotte propose de lire des
extraits de sa déposition. Les avocats de la défense, à l’origine de sa
comparution, n’ont d’autre choix que d’accepter, mais leur mécontentement
est palpable. Il faut croire que ce Dr Lacroux leur servait d’atout.
La présidente parcourt les quelques pages qui retranscrivent les paroles
du médecin avant de se mettre à lire :
— « Je me suis occupé du suivi médical de M. Gagneron pendant près
de quinze ans. Moins longtemps pour Mme Moulin, venue en consultation
dans mon cabinet sur les conseils de son compagnon, à partir de 2014. »
Un peu plus loin :
— « Les problèmes de sommeil et les crises d’angoisse de M. Gagneron
sont apparus début 2015, à la suite de son licenciement. Il faisait état
d’insomnie, de sensation d’oppression au niveau de la poitrine et
d’irritabilité. »
La juge passe à la feuille suivante et choisit un nouveau passage.
— « À plusieurs reprises, j’ai incité M. Gagneron à consulter un
thérapeute afin de travailler sur les causes de sa dépression. Il s’est montré
très réfractaire à cette idée. Le renouvellement de son traitement – Laroxyl,
solution buvable, 40 mg/ml – donnait lieu chaque mois à un entretien
approfondi. M. Gagneron me disait respecter la posologie et je n’avais
aucune raison d’en douter. »
Elle poursuit :
— « J’ai modifié la prescription d’antidépresseurs à la demande de
M. Gagneron en mars 2016. Il évoquait un projet d’enfant avec
Mme Moulin. J’ai considéré que cette volonté de construction d’un foyer
était un signe positif, et nous avons prévu un sevrage progressif.
M. Gagneron n’est pas revenu me consulter dans les mois qui ont suivi. »
La juge s’évente d’une main et, de l’autre, feuillette le dossier jusqu’aux
déclarations du médecin concernant Lucile.
— « Mme Moulin venait au cabinet une ou deux fois par an,
habituellement en raison de virus saisonniers. Il s’agissait de consultations
rapides et orientées, ne me permettant pas de me prononcer sur son état
psychique. Nous n’avons jamais abordé non plus son suivi
gynécologique. »
Avant de nous livrer un autre passage, la juge fait signe à l’huissier :
— On étouffe dans cette salle. Faites quelque chose, dit-elle avec
agacement, en désignant la fenêtre.
Puis elle reprend sa lecture :
— « Je suis de la vieille école. Qu’importe si ma salle d’attente est
pleine à craquer, je prends le temps nécessaire pour écouter chaque patient.
Pour autant, un médecin ne met pas les médicaments dans la bouche de ses
patients. Je ne peux donc pas m’avancer sur l’usage que M. Gagneron
faisait de ses antidépresseurs, ni sur la possibilité qu’il les ait prêtés à sa
compagne ou à qui que ce soit d’autre. »
En sentant le courant d’air nous rafraîchir, Hervé soupire de
soulagement. Elle-même rassérénée, la juge continue :
— « Est-ce qu’il est possible que la victime ait ingéré la solution
buvable à son insu ? De manière générale, je doute que l’on puisse prendre
un tel traitement sans en remarquer les effets, même à court terme. Le
Laroxyl, ce ne sont pas des petits calmants, les molécules agissent
directement sur les connexions neuronales. »
Nous sommes plusieurs jurés à relever la tête. Portés par la torpeur de la
fin de journée, par ce soleil qui chauffait la salle à travers les fenêtres, nous
n’avions sans doute pas compris qu’il s’agissait là du crime. Oui, on nous
parlait enfin du crime. Frédéric Gagneron et Lucile Moulin étaient accusés
d’avoir empoisonné Gilberte au Laroxyl. Et on nous expliquait que la
vieille dame s’en était forcément aperçue. La gorge sèche, un peu de
somnolence, une petite euphorie. Des signes que quelque chose clochait.
Mais, puisque Gilberte ne peut pas parler, qui raconte les soupçons,
l’impression d’avoir vieilli d’un coup, le corps trop lourd ? Qui sait ce qui
s’est réellement passé ? Qui ?
OceanofPDF.com