La jurée
Chapitre 32
Une tasse de thé à la main, j’ouvre les portes du placard de Max. On
dirait les rayons d’un grand magasin à la fin d’une journée de soldes. Des
vêtements tombés des cintres, d’autres roulés en boule au fond des étagères.
En enfilant sa veste en daim, j’imagine ma sœur râler. Elle déteste que
je lui pique des fringues et, d’ailleurs, ça me vient rarement à l’idée. Cette
fois, j’ai choisi ce qu’elle avait de plus précieux, son vêtement fétiche. Pas
de chance, Max. Quelques gouttes de parfum pour camoufler les vapeurs
d’alcool d’hier. Et un tour sur moi-même pour célébrer la futilité.
Dans le miroir de la salle de bains, habillée comme ma sœur de la tête
aux pieds, je me trouve différente. Il n’y a qu’un détail qui me gêne, cette
masse informe qui me tombe jusqu’en bas des reins et qu’il me faut chaque
jour démêler, brosser, coiffer.
Je prends les ciseaux qui traînent sur la tablette à côté du lavabo, au
milieu des dizaines de produits de beauté de Max. Je noue mes cheveux
mouillés en une queue-de-cheval basse et je coupe juste en dessous de
l’élastique.
Dans ma paume, les vestiges d’une autre Anna. Sur le carrelage,
quelques boucles brunes échappées. Désormais, mes cheveux se déploient
en un carré long et épais.
Hier soir, j’ai agi à l’opposé de mes habitudes, comme un pied de nez à
ma mère qui nous disait sans cesse de ne pas nous faire remarquer. Dans
cette fête lunaire, entre un cow-boy et un cosmonaute, on ne pouvait pas
rater la fille qui enchaînait les verres de vodka. Je n’étais plus seulement la
sœur de Max, je dansais les bras en l’air, dans la zone joyeuse des gens
cool. Il y a même quelques mecs qui en ont profité pour me draguer. C’est
peut-être comme ça que sont nées mes idées mal placées. Quelle étrange
soirée.
Elle est là, l’autre Anna, dans le miroir. Elle a l’air contente d’elle-
même. Je la regarde bien en face et je lui souris.
L’acte I de Carmen couvre le son du sèche-cheveux et, même si ce duo
est trop bruyant pour mon crâne de plomb, je me mets à siffloter. La
musique colorée de Bizet est une vieille rengaine sur laquelle danser.
8 h 17, brossage de dents, mascara. Jour quatre du procès et, à mes lèvres,
l’euphorie des lendemains de fête.
Durant cette nuit agitée, d’autres nœuds se sont défaits. Comme s’il
fallait que le monde tremble pour que je le perçoive plus clairement. Des
mots s’assemblent, des idées s’enchâssent.
Au départ, une anecdote racontée en salle des profs par mon collègue de
SVT, avide de partager ses connaissances ornithologiques : « Contrairement
à de nombreux oiseaux, le coucou ne construit pas son nid. » Ça a
déclenché plusieurs mauvaises blagues. « Le voilà, le vrai féminisme, un
juste partage des tâches ! On en a marre d’être les bricolos en chef ! » J’ai
soupiré, mais je n’ai pas manqué l’explication qui suivait : « La femelle
coucou préfère pondre dans le nid d’une autre, sur des brindilles qu’elle ne
s’est pas fatiguée à ramasser. »
Depuis le passage à la barre de Mme Moulin, je devine l’obsession de
Lucile : construire la famille dont elle a été privée si brusquement à
l’adolescence. Les premiers experts psychiatres révélaient déjà cette faille.
À mots couverts, sa mère l’a confirmée. Un bébé à tout prix.
Il manquait un foyer douillet à Lucile pour avancer avec Frédéric. Elle a
choisi celui de Gilberte Gagneron, sur le même palier, pratique pour
déménager. Un appartement plus grand, plus lumineux, avec une petite
chambre parfaite pour accueillir un nouveau-né.
Tout en enfilant mes chaussures et en fermant la porte à clé, je continue
de remonter le fil de l’histoire. Me la raconter à moi-même m’aide à mieux
la tisser.
Frédéric voulait que sa compagne avorte, parce que tu comprends, un
enfant, ce n’est pas possible, pas maintenant, plus tard, promis, plus tard.
Lucile a obéi. À tel point qu’elle n’a pas réussi à en faire part à sa mère.
Qu’est-ce qu’elle lui aurait dit ? « Je rêve d’un enfant, j’en ai un dans le
ventre, mais je ne peux pas le garder » ? Tout ça pour des raisons d’argent ?
Après l’avortement, Lucile n’envisageait plus d’avenir avec Frédéric,
pris au piège des crédits qu’on contracte en attendant que ça passe, des
boulots qu’on espère assis sur un canapé, des vacances qui ressemblent à
tous les autres jours de l’année, de la télé en fond sonore pour assourdir
l’ennui.
J’imagine Lucile balancer à la figure de Frédéric : Même Gilberte, à son
âge, elle s’amuse plus que nous ! Les deux mains sur son ventre vide, elle
l’a menacé de partir. La colère la secouait, la colère d’être restée tant
d’années à ses côtés pour finir comme ça, à s’engueuler chaque soir, sans
même une bague au doigt pour se rassurer. Et l’enfant qui ne reviendrait pas. L’enfant mort. Frédéric a voulu la prendre dans ses bras, faut qu’on
baisse d’un ton ou la vieille Martine va encore gueuler, Lucile a crié qu’elle
s’en foutait de la vieille Martine, elle n’avait qu’à ramasser la merde de son
chien au lieu de venir fouiner dans celle des autres, Frédéric a ri sans savoir
pourquoi, il a plaqué Lucile contre son torse, viens, viens, ça va aller, et
surtout il a compris qu’il fallait trouver une solution. C’était ça ou la perdre.
« Nous 2, c’est pour toujours !!! » écrivait-il sur Facebook, quelques mois
avant.
En réalité, je ne sais pas comment ils ont pu imaginer qu’un meurtre
était la réponse à tous leurs problèmes. Lequel a eu l’idée. Comment a réagi
l’autre.
Frédéric savait qu’à la mort de Gilberte les appartements lui
reviendraient. Jackpot. Avec sa grand-tante, ils en riaient parfois en buvant
le café. T’as bien de la chance d’être mon petit-neveu préféré, le charriait-
elle, et il répondait sur le même ton : C’est parce que je suis le seul à te
supporter.
Frédéric et Lucile ont commencé à verser des antidépresseurs dans le
thé de Gilberte. Petit à petit, l’oiseau fait son nid. Ils ne savaient pas bien à
quoi s’attendre, mais ils se sont juré qu’ils enfouiraient cette histoire à
jamais. Ce pacte les unit encore trois ans plus tard.
Arrivée devant le tribunal, je me formule pour la première fois les
choses ainsi : ils sont tous les deux coupables. Voilà la raison de ce silence
qui pourrit tout le procès. Si l’un dénonce l’autre, ils tombent ensemble.
Au contrôle de sécurité, au milieu des policiers qui montent la garde et
des curieux qui ont pris leur vendredi pour découvrir les coulisses d’une
cour d’assises, Côme m’adresse la parole comme si de rien n’était, son
visage n’est froissé ni par la fatigue ni par l’embarras.
— Comment t’as fait pour aller chez le coiffeur entre ce matin et ce
matin ?
— J’ai coupé moi-même !
— Tu n’avais pas la tremblote de la gueule de bois ?
Je lui fais un clin d’œil.
Ne pas se sentir gênée par soi-même est bien plus facile que de passer
son temps à hésiter, s’excuser, se cacher. Je risque de m’y habituer. Aux
vêtements de Max aussi, d’ailleurs. Un style moins classique, plus affirmé.
Elle me plaît bien, la nouvelle Anna.
Alors que le policier me fait signe d’avancer au niveau du portique,
Marjolaine débarque, le souffle court et un reste de dentifrice au coin des
lèvres.
— Laissez-moi passer. On m’attend !
Sans gêne, elle double les gens qui font la queue et se place à ma
hauteur pour passer les contrôles.
— Super tes cheveux, Anna !
Je caresse un coquillage oublié par Maxine dans sa poche et j’essaie d’y
concentrer toutes mes pensées. Mes tentatives de décomplexion ne suffisent
plus tout à fait. Les paumes de mes mains redeviennent moites. C’est
Marjolaine qui a tout déclenché.
— Désolée pour hier, j’ai… Je suis allée trop loin.
Ses excuses me surprennent. Quand elle m’a balancé le nom de Thierry
Lambert, elle n’avait pas l’air navrée du tout. Elle n’a même pas pris la
peine de m’expliquer pourquoi elle avait mené cette enquête. Parce que ça
l’intéresse ? Parce que sa fille était en classe avec ma sœur ? Je n’y crois
pas une seconde. Elle a forcément quelque chose à y gagner.
Maintenant que je comprends pleinement la charge qui nous incombe et
la complexité de juger, je m’étonne qu’il n’y ait pas davantage de sélection
de nos profils. Une psychopathe du fait divers comme Marjolaine ne devrait
pas avoir sa place ici. Elle ne devrait l’avoir nulle part, d’ailleurs. Mais, au-
delà d’elle, les magistrats sont fous de s’en remettre au hasard. Une femme
violée pourrait se retrouver jurée dans une affaire d’agression sexuelle, un
homme ayant perdu son enfant dans un accident de la route pourrait décider
de la sentence d’un chauffard.
La juge Caillebotte nous a expliqué que nous jugions avec ce que nous
sommes, qu’il ne fallait pas nous en préoccuper, que, au contraire, la
multiplicité de nos vécus nous rendait collectivement plus justes. Je ne suis
pas d’accord avec elle. Nos différences nous divisent.
C’est Côme qui réagit alors que nous avançons dans le couloir qui mène
vers notre salle.
— Tu sais quoi, Marjolaine ? Fous-lui la paix. Elle a mieux à faire que
de te suivre dans tes divagations. On a tous mieux à faire, je te signale.
Je ne peux pas m’empêcher d’avoir envie de le serrer dans mes bras.
L’ambiguïté s’est envolée, la sollicitude est restée.
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