La jurée
Chapitre 30
Il est presque 22 heures quand je sonne à l’adresse envoyée par ma
sœur. Quelqu’un m’ouvre à l’interphone, me laissant deviner en fond
sonore l’effervescence de la fête. Dans l’ascenseur, un petit mot prévient de
la gêne occasionnée. Guidée par la musique, je m’arrête au troisième. La
porte est entrouverte et laisse échapper une chanson de Lady Gaga entendue
mille fois.
Sur une table bancale près de l’entrée, des paquets de chips éventrés,
des gobelets en plastique au rebord couvert de rouge à lèvres et des
bouteilles d’alcool bien entamées. Je me rue sur la vodka, remplis un verre
à moitié. Cul sec. Un grand type, la vingtaine ingrate, m’observe en faisant
des yeux ronds.
— T’es la sœur de Max ?
J’opine de la tête en me resservant.
— Hé ben, je t’imaginais plus coincée !
J’hésite entre le renvoyer à son bac à sable et l’ignorer royalement. Max
m’aide à choisir en me faisant de grands signes pour que je la rejoigne dans
le salon.
— T’as sorti les paillettes, dis donc, ce soir !
Elle est au sommet de son art : minirobe étincelante, talons de douze,
diadème. Éblouissement garanti. Autour d’elle, une trentaine de filles et de
mecs se trémoussent, certains habillés en cow-boys, d’autres en prêtre ou en
cosmonaute.
— Il fallait se déguiser ?
— Ouais, me répond Max. Mais je sais que tu n’aimes pas ce genre de
soirées.
— T’aurais pu me prévenir quand même. Je me sens bête.
— Au pire, tu dis que t’es habillée en jurée d’assises.
Les semelles de mes chaussures collent au carrelage et par moments une
cigarette manque de me brûler. Allez, encore un verre et je serai dans
l’ambiance.
— T’as mangé un truc ? Tu vas vite être soûle à ce rythme-là ! me fait
Max.
— Je n’espère pas mieux, je lui réponds en souriant, avant de sortir mon
téléphone, de tapoter dessus un instant et de le lui tendre. Cette tête, ça te dit quelque chose ?
— Non, rien.
Je maintiens l’écran du téléphone devant ses yeux.
— T’es sûre ?
Maxine plisse les yeux pour mieux distinguer les traits émaciés, le crâne
dégarni, le nez de boxeur, et secoue la tête.
J’hésite à lui lire la notice Wikipédia disponible en quinze langues, c’est
dire combien ce visage est célèbre.
« Thierry Lambert, né le 27 février 1949 à Saint-Sauveur-le-Vicomte
(Manche), est un violeur, pédocriminel et tueur en série français. Surnommé
le Loup de l’Ouest, il est arrêté près de Brest en avril 2009 alors qu’il tente
d’enlever une adolescente de quatorze ans à quelques mètres de son
collège. La même année, il avoue la séquestration, le viol et le meurtre de
six jeunes filles avant de se rétracter. »
Je m’abstiens de réciter la leçon à Max. Ce n’est ni le lieu ni le moment.
À côté de nous, une fille crie : « J’adore cette chanson ! » en entendant les
premières notes d’un vieux tube de Céline Dion. Nouvelle rasade de vodka.
Il se pourrait bien que celle-ci me donne le hoquet.
Cette fois, c’est une photo en noir et blanc issue du site Copains d’avant
que j’affiche sur mon téléphone. Maxine commence sérieusement à se
demander ce qui me prend. Elle ne peut pas deviner l’enfer qui brûle dans
mon ventre depuis ma rencontre avec Marjolaine.
— Et lui ? Tu le reconnais ?
Maxine hésite, lève un regard soupçonneux vers moi, comme si elle
cherchait le piège, et lâche finalement :
— C’est papa.
— Oui, voilà, Georges Boulanger. Et tu ne te mets pas à trembler de
tout ton corps en le voyant ? Ça ne te provoque pas de palpitations ?
— Ben non. Ça fait juste bizarre. Pourquoi tu me montres ça ?
Cul sec. Je ne sais pas ce que je dois retirer de cette démonstration.
Probablement qu’on se plante sur toute la ligne, Marjolaine et moi, que les
monstres sont bien plus discrets qu’on ne le croit.
— On va danser ?
La nuit appartient à ceux qui doutent, les autres sont en train de
s’amuser. Pour une fois, je veux faire partie de la seconde catégorie.
— Anna, t’es complètement tarée.
— Pas plus que toi. Mais d’habitude je le dissimule mieux.
Elle me tape sur l’épaule pour se venger. Je lui pique son diadème en
retour. Ma sœur, ma fantaisie. Un baiser léger sur mes joues rouges. Pour
ça, au moins, elle est douée.
— Et cette Marjolaine, elle nous veut quoi ?
— C’est bon, c’est réglé.
— T’as besoin d’aide pour cacher le corps ?
Elle ne blague qu’à moitié. Je vois bien qu’elle s’interroge sur ma santé
mentale. Il faut croire que la vodka cache mal l’angoisse qui m’étreint mais,
au moment où Max s’apprête à m’assaillir de questions, une de ses copines
nous attrape par le bras et nous ordonne de nous amuser. La tête me tourne
et je tourne avec elle.
Il fallait que j’essaie. Tester la mémoire de ma sœur. Observer ce que
ces images provoquent en elle. A priori, rien d’autre que de la surprise. Pas
de flash, pas de dégoût. En quelques minutes, elle est même déjà passée à
autre chose. Debout sur une chaise, elle danse les bras levés, les fesses en
arrière, tout en me jetant des œillades circonspectes. Son meilleur ami aussi
me surveille. Il n’a pas l’habitude de me voir dans un tel état.
— T’as enfin quitté ta grotte, ça fait plaisir !
J’en profite pour lui demander comment va le nouveau mec de ma sœur,
s’ils ont trouvé un appart dans le quartier. Toujours prêcher le faux pour
s’approcher du vrai. Ce sont les avocats de la cour d’assises qui me l’ont
appris.
— Il n’est pas là, ce soir ?
— Non, il est à fond sur sa thèse en ce moment. Il a même du mal à se
libérer pour les visites d’appart. Mais je suis sûr qu’ils vont trouver un
endroit cool !
Tu parles. J’ai du mal à croire que Max s’installe pour de vrai avec
quelqu’un. Pas juste un squattage, pour une fois. Elle va signer un bail,
avoir une armoire entière pour ranger ses affaires, s’occuper des courses et
payer ses propres factures.
— Je suis trop content qu’elle soit enfin tombée sur un gars bien !
C’est dans la génétique familiale de faire passer son couple avant sa
famille, mais mon cœur manque un battement en apprenant les détails. Ma
sœur est amoureuse d’un certain Gustave, que tout le monde appelle Gus, et
qui fait des étincelles en physique chimie.
J’aurais aimé qu’elle me le dise en face plutôt qu’une tierce personne
me raconte l’histoire. Malgré mes hochements de tête bien sages, j’éprouve une ivresse arythmique et, si je suis honnête, une jalousie tout aussi
chaotique.
Vers 1 h 30, après que les voisins sont venus sonner pour faire baisser la
musique, je glisse à l’oreille de Maxine qu’il faut que je rentre. Pas question
de m’endormir pendant les audiences de demain, la dernière journée de
témoignages.
Elle me demande plusieurs fois si je suis sûre, si ça va aller pour
marcher jusqu’à la maison, si je veux qu’elle me raccompagne. Pour une
fois qu’elle prend soin de moi, je suis presque tentée, mais je refuse. Il me
reste une dernière étape avant de rentrer.
OceanofPDF.com