La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 58 sur 60

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La jurée

Chapitre 58

Lorsque l’on sort un souvenir du placard, c’est toute la pile qui menace

de s’effondrer. Faut-il alors s’en préserver ? Éviter le bazar, rester bien

rangé ? Faut-il attendre qu’il y ait quelqu’un, soi-même ou un autre, qui soit

capable d’écouter ?

Assise sur le nouveau canapé de ma sœur, le nez dans ses cartons, je

pense à tout ça, à la mémoire et aux détours qu’elle emprunte. Aux gouffres

dans lesquels je suis tombée.

De l’autre côté du mur, dans la cuisine, j’entends Max siffloter. Son

amoureux est enfermé dans le bureau, à travailler.

Je crois que la mémoire sait choisir pour nous, qu’elle sélectionne ce

que l’on peut garder de ce qu’il faut effacer. Je crois que la mémoire est

aussi le ciment d’une famille. Calcaire, argile, sable. Un mélange friable et

solide à la fois. Je me mets à rêver à la maison que je bâtirai un jour de mes

mains. Construire, à mon tour.

— Anna, c’est pas en regardant le plafond que mes affaires vont se

ranger !

Je ris. Max est toujours aussi insupportable, et je ne l’ai jamais autant

aimée. Ça fait un mois qu’avec Gustave ils se sont installés, et aucun carton

n’est encore complètement défait.

Ce midi, au déjeuner, je leur ai raconté les ateliers d’écriture que j’ai

mis en place avec mes élèves. « Rédigez une lettre destinée à quelqu’un qui

vous manque. » « Décrivez la personne que vous serez dans vingt ans. »

« Faites la liste de toutes les questions que vous vous posez. » 

Max et Gustave ont trouvé ça « mignon ». Apparemment, comme la

moitié des profs, je tente de régler mes névroses en classe. Ce n’est pas tout

à fait faux. Mais je vais bien, et mes élèves adorent ce type d’exercices,

alors je ne compte pas m’arrêter.

— Tiens, tant que tu es posée, j’ai un truc à te montrer.

Sans plus d’explications, Max me tourne le dos et part dans sa chambre.

Je l’entends fouiller dans ses affaires, avant de revenir les mains chargées

d’un grand album en toile tressée.

— L’autre jour, pendant que tu étais au marché, papa m’a montré des

photos de notre enfance. Des tonnes de photos.

Entre chaque page, un papier cristal protège les clichés. En couverture,

une étiquette à carreaux écrite au stylo bleu : 1995-1997.

D’une main fébrile, Max feuillette l’album, traversant la plage de Binic

jusqu’au marchand de glaces, soufflant les bougies d’un gâteau

d’anniversaire. Malgré son air concentré, je la sens trembler. Elle est plus

sensible qu’elle ne le laisse penser.

D’une page à la toute fin, elle arrache une photo de notre cousine.

Justaucorps rose, tutu et sourire troué. Le gala de danse. Moi qui pensais

que le photographe n’avait pas osé proposer ses tirages à ma famille…

Je sens des fourmis grimper à l’intérieur de mes jambes, remonter dans

mes hanches, sous mon ventre. Max me met le papier glacé entre les mains,

comme s’il ne s’agissait plus que de ça, relier les images, se toucher, parler.

— J’ai pensé que tu aurais peut-être envie de l’avoir. Une photo-

souvenir. T’as vu, Aurore et toi, vous avez le même grain de beauté sur le

front !

Elle hésite une seconde, trop d’enthousiasme sûrement, et se reprend :

— Mais si t’en veux pas t’es pas obligée.

— Merci beaucoup, je vais la garder.

Elle retourne dans la cuisine pour me laisser en tête à tête avec notre

cousine. Malgré les tintements de vaisselle qui me parviennent, je me mets

à voir Aurore sur scène, un flamant rose aux pattes élancées, j’applaudis à

me brûler les paumes, je sens la fierté de ses parents assis à côté de moi, ses

parents dont le monde s’est effondré le lendemain, ses parents qui

continuent d’honorer le temple érigé en sa mémoire, courageux, parce

qu’ils n’ont pas d’autre choix que de l’être, je me repasse toutes les années

à entendre Aurore murmurer à mon oreille, à serrer les dents chaque fois

qu’une élève portait son prénom dans ma classe, à me retourner dans les

couloirs du collège quand une silhouette lui ressemblait, à l’aimer encore

plus fort, malgré son absence toujours plus criante. Je ne pleure pas, je sens

juste quelques gouttes donner un goût salé à mes lèvres.

Aurore, ma tendresse, les occasions manquées et les promesses, je te

jure que ce n’est pas un adieu, tu vas garder ta place à mes côtés, je vais

juste avancer, tu verras le ciel bleu et la terre ferme à travers mes yeux, et je

vivrai non plus à moitié, je te le jure, je vivrai pour deux.

 

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