La jurée

Claire Jéhanno · Chapitre 46 sur 60

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La jurée

Chapitre 46

Ce n’est pas Frédéric qui nous le raconte mais Lucile. Elle a compris

qu’il fallait baisser les armes, abandonner les dernières pudeurs. Il n’a, de

toute façon, plus la force de l’en empêcher.

Depuis le jour de ses huit ans, Frédéric prend le train seul pour aller à

Paris. Il s’arrange toujours pour s’asseoir côté fenêtre, quitte à négocier

avec le passager voisin pour qu’il lui cède la place.

Derrière la vitre, il a vu passer le printemps, l’été et l’automne. Il

connaît presque par cœur les changements de décor qui rythment l’heure

vingt-quatre de trajet. Il énumère les gares qui font crisser les freins. La

Villette-Saint-Prest. Jouy. Saint-Piat. Maintenon. Épernon. Gazeran.

Rambouillet. Versailles-Chantiers.

Sur le quai de la gare Montparnasse, Gilberte l’attend. Elle tient un

panneau sur lequel est écrit son prénom en majuscules derrière un titre de

noblesse qui varie à chaque fois. Son Altesse sérénissime, Monsieur le

prince, empereur de Chartres. Chaque fois, il se demande ce qu’elle a pu

inventer de nouveau, et chaque fois il fonce dans ses bras avec la même

joie.

Dans l’appartement près du parc Monceau, un deux-pièces pas si grand

et un peu sombre, Gigi a installé un lit de camp à côté de la cheminée. Elle

a aussi préparé une pile de livres à la reliure rouge pour parfaire la culture

de son petit-neveu. Souvent, elle lui reproche d’être stupide. Parfois, elle lui

balance un livre à la figure pour le lui rappeler.

Le menu du samedi midi est immuable : des blinis recouverts de tarama

ou de saumon. Pour le caviar, Gilberte préfère la petite cuillère. Dans les

deux coupes finement ciselées posées sur la table basse, elle verse du

champagne. Oui, même pour Frédéric.

En nous racontant cette scène, Lucile précise qu’elle ne sait pas si ces

détails viennent tout droit de l’imagination de son ex-compagnon ou si

Gilberte faisait exprès de lui en mettre plein la vue. Sûrement un peu des

deux.

Arrivé au dessert, le jeune Frédéric écoute attentivement ce que propose

Gigi pour le week-end. Aller danser sur le parvis de Notre-Dame ou faire de

la barque sur le lac du bois de Boulogne. Essayer toutes les robes couture

du Bon Marché ou chasser les célébrités dans les rues de Paris. Il sait qu’il doit se montrer enthousiaste, que s’il exprime la moindre hésitation Gilberte

ne le lui pardonnera pas.

Un jour, elle a suggéré qu’ils aillent devant l’église Saint-Eustache

participer à la distribution de la soupe aux sans-abri. Frédéric n’a pas pu

s’empêcher de montrer sa déception. Un soupir, une petite moue, presque

rien. Sur le moment, il a cru qu’elle ne l’avait pas remarqué mais, plus tard,

une fois qu’il a eu ses chaussures aux pieds et son manteau sur les épaules,

elle lui a intimé l’ordre de rester garder la maison. Elle l’a dit comme ça,

comme à un chien : « Tu gardes la maison. »

Frédéric a eu beau protester, promettre d’être sage, proposer d’autres

activités à faire tous les deux, comme d’habitude, juste eux deux, elle ne

s’est pas retournée. La porte fermée à clé. L’enfant est resté plus de vingt-

quatre heures seul dans l’appartement. Il a traîné une chaise dans la cuisine

pour ouvrir les placards trop hauts pour lui. Ils étaient vides. Dans le grand

réfrigérateur non plus, il n’y avait rien à manger. Le chauffage était coupé.

Sous le duvet, il a tremblé toute la nuit.

Ce week-end-là, juste avant qu’il ne reprenne le train, Gilberte a offert à

Frédéric sa première console, une Game Boy Pocket, avec deux cartouches

de jeu. Le gamin était fou de bonheur. À en pleurer de gratitude. Gigi lui

avait acheté un cadeau, Gigi l’aimait encore. Quand elle lui a expliqué qu’il

ne pouvait pas emporter la Game Boy avec lui, que la console devait rester

à Paris, il n’a même pas bronché.

Pendant tout le récit de Lucile, le petit garçon devenu grand se cache le

visage entre les mains. Les humiliations qu’il a subies pendant tant

d’années sont tenaces. Au point de s’être transformées en un sentiment plus

complexe, une forme de honte.

À l’époque, déjà, il avait choisi de ne pas raconter à sa famille les

vexations, les petites remarques glissées l’air de rien, les bouffées

d’angoisse dès que Gigi changeait de visage. Ça lui semblait impossible

d’en parler, répète Lucile. Ses parents l’auraient empêché de retourner chez

sa grand-tante et, ça, Frédéric ne l’aurait pas supporté.

 

Il suffit souvent de peu de mots pour décrire la bonté ou le vice d’une

personne. J’ai l’impression d’en avoir eu assez. Assez pour sentir monter

une vague de nausée. Mais Lucile reprend. Sa voix, fragile comme du

cristal, résonne dans la salle effarée.

Le jour où Frédéric a obtenu son bac pro – ce qui était loin d’être une

évidence, au contraire, personne n’y croyait –, Gilberte l’attendait sur les

marches du lycée. Dans l’entrée, devant les grands tableaux punaisés de

feuilles blanches dactylographiées, ils étaient tout un groupe à s’agiter.

Frédéric criait, prenait ses potes par l’épaule, se rengorgeait de fierté.

À force de taper du pied, Gilberte a fini par s’agacer. Elle est remontée

dans sa 2 CV et s’est mise à klaxonner. Une fois, deux fois. En continu.

Alerté par le bruit, Frédéric a enfin tourné la tête et s’est précipité pour lui

annoncer la bonne nouvelle. Elle lui a demandé de monter. Il a esquivé,

« c’est pas possible, avec les copains, on va fêter ça, et mes parents aussi,

faut que je le dise à mes parents, ce soir, c’est champagne ». Elle a répété

« monte dans la voiture ». Elle ne lui a pas laissé le choix. L’air piteux,

Frédéric s’est exécuté. Sur le trajet, elle a mis la musique à fond,

l’empêchant de protester davantage. Ils ont dîné tous les deux d’un plateau

d’huîtres à Deauville. Forcément, ils sont rentrés trop tard pour qu’il trinque

avec ses parents, et forcément il a raté la fête avec tous ses copains.

— Personne ne peut comprendre, explique à présent Lucile. Il lui était

totalement soumis et il ne s’en plaignait pas. Leur relation était comme ça.

Mais jamais il ne lui aurait fait du mal, jamais. Même pour les pires crasses,

il lui trouvait encore des excuses. Pour le chat, au départ, il a pensé que

c’était pas fait exprès. J’ai passé la nuit qui a suivi à lui démontrer pour la

millième fois qu’elle nous manipulait. Toutes ces petites choses qu’elle

faisait pour nous pourrir la vie. Mais, dans le fond, je n’avais pas mon mot à

dire. C’était leur histoire à eux.

Lucile se rassoit, et je comprends qu’elle est bien plus maligne qu’elle

ne l’a montré jusque-là. En défendant son ex-compagnon, elle se défend

elle-même.

Pour un homicide volontaire, Frédéric encourt trente ans de réclusion

criminelle. Si le meurtre est reclassé en assassinat, il risque la perpétuité. En

tant que complice, Lucile encourt les mêmes peines.

 

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