La jurée
Chapitre 8
Il y a, dans cette petite maison de ville que j’habite depuis cinq ans,
quelque chose de bancal, toujours un placard qui grince, toujours un papier
peint qui se décolle, toujours un évier bouché, une plinthe écorchée.
Quelque chose de bancal mais de réconfortant. Après une telle journée, je
voudrais que mon chez-moi m’enveloppe entièrement.
— Je suis là ! annonce Max depuis l’entrée.
Et elle jette son sac à main dans le couloir, faisant tomber la moitié de
son contenu par terre. Elle ne s’en préoccupe pas, me colle un bisou sur le
haut du crâne, attrape un fruit dans la cuisine et s’avachit dans le fauteuil
club du salon. Ses longues jambes pendent de l’accoudoir, ses cheveux,
aussi bruns que les miens mais plus bouclés, en couverture sur ses épaules.
— Alors, t’as vomi ? T’as pleuré ?
— Max, n’exagère pas. Je ne tournais pas dans un film d’horreur.
Elle se lève et se dirige vers la cuisine. Une tornade qui renverse tout
sur son passage. Je ne m’y habituerai jamais.
— Tu te sens comment ? me demande-t-elle en mettant la hotte à fond.
La moitié de ses repas, elle les fait à 23 heures passées et à l’envers. Le
dessert avant l’entrée.
— Ça va, je t’ai dit.
— Pas toi ! Le procès ! Tu le sens comment ?
On a parfois des difficultés à s’entendre, elle et moi. Dans tous les sens
du terme. Elle dit rose, je dis noir, et entre les deux on a oublié qu’il
s’agissait de choisir entre un T-shirt bleu et un T-shirt vert.
On a aussi du mal à se parler. Je sais que je devrais lui raconter pour
Marjolaine, pour l’angoisse qui monte en moi, ces regards dont la portée a
changé, l’impression d’être épiée, Aurore qui nous fait un signe à travers les
années, mais je me persuade que ce n’est pas le bon moment. Toutes les
deux, on est restées coincées dans le cadre imposé par notre mère. Sa
grande règle : « Si c’est pour évoquer le passé, il vaut mieux se taire. » Le
silence, une camisole pour enfants sages. Les lois apprises dans l’enfance
sont les plus insurmontables.
Max navigue d’une pièce à l’autre, passe un coup d’éponge sur la table,
repart saupoudrer d’oignons frits ses œufs au plat.
— Pour être honnête, je ne sens rien pour le moment, finis-je par
répondre. Ça pourrait être une grosse erreur judiciaire comme le procès
d’affreux scélérats, je ne sais pas du tout.
— Il n’y a que toi pour utiliser des mots comme scélérats !
Maxine s’assoit en tailleur sur le tapis élimé et me regarde droit dans les
yeux. Son assiette posée sur la table basse, elle garde sa fourchette en l’air.
— Il faut que je te dise un truc.
Sa voix est montée dans les aigus, sa respiration s’est accélérée. Je fais
semblant d’ignorer que l’orage va éclater.
— Qu’est-ce que t’as ? Tes œufs sont pas bons ?
— Il est temps que je déménage.
Je ne comprends pas. Le vide total dans mon esprit.
— Je te rembourserai les charges de ces derniers mois.
— OK.
— Tu t’en fous ?
Elle ne peut pas me balancer une telle absurdité alors qu’entre nous tout
va bien. Deux sœurs pour équilibrer la balance du quotidien. Je ne
comprends pas d’où sort l’idée de nous séparer.
— Pas du tout.
— L’autre jour, tu m’as dit que notre coloc de sœurs, c’était comme un
nouveau mot dans le dictionnaire, un supplément plaisir à la vie. Et là tu ne
bronches même pas ?
J’ai l’air placide. La bouche close, les yeux secs. Mais elle sait, c’est ma
sœur, elle sait forcément quels effets ont ses mots sur moi. La foutue
solitude qui vient de s’abattre sur mes épaules. Le silence, encore, qui va
m’attendre chaque soir jusqu’à m’étouffer. Comment peut-elle me laisser
tomber ?
— C’est vrai que je laisse tout le temps traîner mes affaires et que je
mets trop de sel dans les pâtes, mais quand même, Anna, tu pourrais réagir.
On sera vieilles un jour, on ne se rappellera plus les petites contrariétés,
on ne gardera que ce qui tient dans un album photo. Je me force à penser à
ça, au très loin, pour oublier le supplice de maintenant.
— J’ai un nouveau mec.
— Tant mieux pour toi.
Maxine balance son assiette et ses couverts dans l’évier et donne un
coup de pied dans la poubelle, qui se renverse sur le carrelage. Sans même
prendre la peine de ramasser, elle aboie :
— Comment tu fais pour ne jamais t’énerver ? Je suis en train de te dire
que je me casse. Tu entends ? Je me casse ! Et pour un mec dont tu n’as
jamais entendu parler ! À ta place, je hurlerais !
— Tu es bien plus douée que moi pour ça.
Et c’est vrai. Avec le temps, j’ai arrêté de m’agiter. Je me suis rendu
compte que ça ne servait à rien de crier, qu’il valait mieux se faire petite,
toute petite. Avec un peu de chance, les catastrophes ne me verraient même
pas passer. C’est naïf, je sais.
Elle, son caractère trempé dans l’acier l’a toujours aidée à faire face. Au
tribunal, elle aurait su envoyer balader Marjolaine. Elle ne serait pas restée
sans réaction, le nez dans les chaussures, à se laisser marcher dessus.
— Donc, si je déménage la semaine prochaine, ça te va ?
On a passé l’âge des caprices. Je ne vais pas l’empêcher de partir. Et
puis il y a cette tache de gras qui brille sur le parquet. Il faudrait que je la
nettoie. Mais si je gratte ça risque de rayer le bois. Avec du vinaigre blanc,
peut-être.
Je finis par lever la tête.
— Tu pars où ?
Je me suis trompée de question. Ce n’était pas celle que je voulais
poser, c’était pourquoi. Pourquoi elle m’abandonne, pourquoi elle croit
toujours qu’elle va être plus heureuse ailleurs, pourquoi, à la fin de
l’histoire, je me retrouve systématiquement toute seule.
— Je ne sais pas exactement. On verra.
Une grande respiration, et je me lève. Tout va trop vite, tout résonne
trop fort. Chaque membre de mon corps me fait mal. J’ai passé trop de
temps assise, immobile. Mes jambes n’arrivent plus à me suivre.
— J’ai eu une dure journée, je vais me coucher. Je te raconterai le
procès demain si tu n’es pas déjà en train de dormir sous un pont.
— Pourquoi tu le prends comme ça ?
— Bonne nuit.
En guise de réponse, les coussins du canapé volent à travers le salon.
Une pile de livres s’effondre.
La tête plongée dans mon oreiller pour éviter de me la taper contre le
mur, j’entends Maxine crier depuis le salon :
— Putain, Anna ! Pourquoi t’es si bizarre ?! Pourquoi on ne peut pas
juste se parler normalement ?!
Je voudrais prendre ma sœur dans mes bras, effacer ce qui vient de se
passer, lui demander de me raconter sa nouvelle grande histoire d’amour,
mais je n’en ai pas le courage. Enfouie sous ma couette, je repense à la
première question posée par la juge à Frédéric ce matin. Quelle enfance
avez-vous eue ?
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