La jurée
Chapitre 26
C’est le dernier témoignage de la journée et il ne commence pas par
l’habituel serment. La famille proche des accusés n’y est pas obligée. La
justice préserve les parents d’un éventuel dilemme moral : se parjurer ou
prononcer une vérité nuisible à leur filiation. Autrement dit, la loi n’oblige
pas à trahir sa propre famille.
Une mère, qu’est-ce que c’est sinon l’inconditionnel, l’assurance d’être
aimé, la permanence du sentiment ? En théorie, en tout cas. La mienne n’a
pas dû lire le contrat jusqu’au bout.
Pendant des années, Hélène a tenu bon. Effaçant toute trace d’Aurore.
Nous barricadant hors du monde extérieur. À la grille de l’école, alors que
le trottoir bruissait de discussions au sujet de la kermesse, elle n’adressait la
parole à aucun parent. Elle attendait, à cinquante mètres du portail. L’écart
nécessaire pour ne laisser personne entrer dans nos vies. Elle a tenu sept
ans. Jusqu’au Lamantin et au déménagement en Vendée. Après leur
mariage, lorsqu’elle a décidé d’utiliser le nom de famille de notre beau-
père, nous avons compris que nous avions définitivement perdu le nôtre. Un
nouveau mari, une nouvelle identité avaient remplacé notre famille
rapiécée. On avait dû la lasser, comme on arrête, au bout d’un moment, de
jouer à la poupée. Parce qu’on a grandi ; parce qu’elle est trop abîmée.
J’examine Mme Moulin des pieds à la tête, j’observe chaque trait de son
visage de souris, et je me demande si elle s’est montrée plus persévérante
que ma mère. Si elle a continué d’aimer sa fille malgré les difficultés.
À plusieurs reprises, la juge lui demande de se tourner vers nous, mais
elle n’arrive pas à détacher les yeux de l’hématome sur la joue de Lucile.
Elle voudrait sans doute lui appliquer de la glace, la serrer dans ses bras, la
sortir de là.
— S’il vous plaît, madame Moulin, nous vous entendons mal, dit la
juge. Veuillez vous tenir face à la cour.
Tout son corps tremble. On sent qu’elle craint d’empirer les choses. Sur
les bancs du public, ses amies sont venues la soutenir, mais seule la
présence bienveillante de Me Digne la rassure. Avec l’avocate de sa fille,
elle reprend confiance. Toutes deux ont sûrement répété cette audience
pendant des heures, allant jusqu’à choisir les tenues que Lucile porterait
chaque jour du procès. Aujourd’hui, elle est vêtue d’un chemisier bleu sur un jean foncé. La tenue idéale pour un entretien d’embauche, ni trop stricte
ni trop décontractée. On se dit que c’est une fille qui a de l’avenir.
Secrètement, Mme Moulin s’en félicite.
— Mme la juge vous a interrogée sur l’enfance de Lucile et sur le
départ précipité de son père, commence Me Digne. Je sais que c’est un
souvenir douloureux pour vous, mais j’aimerais m’y arrêter quelques
instants. Je crois que cette période est essentielle pour comprendre l’adulte
qu’elle est devenue.
Elle avance de quelques pas supplémentaires.
— Pourriez-vous nous raconter comment Lucile a réagi lorsqu’elle s’est
rendu compte que son père ne reviendrait pas ?
Mme Moulin laisse ses yeux flotter dans le vide quelques secondes, et
moi je m’agace que l’on revienne là-dessus. Je préférerais qu’on se
concentre sur le crime.
— Lucile s’est montrée extraordinairement forte. Moi, l’adulte de la
maison, j’étais en état de choc. Pendant plusieurs jours, ma mâchoire s’est
bloquée. Je ne parvenais plus à m’exprimer. C’est Lucile qui a contacté
notre famille pour demander de l’aide.
— Lucile avait alors quatorze ans…, prononce l’avocate, avec
compassion.
— Oui, mais elle a toujours été très mature. Elle savait ce qu’elle
voulait dans la vie. Un foyer, un emploi stable, des voyages. Et elle a décidé
que la fuite de son père n’y changerait rien. Au bout de quelques semaines,
elle m’a proposé de réaménager tout l’appartement pour nous y sentir
mieux. Nous nous sommes accrochées l’une à l’autre et à ce cocon que
nous avons recréé.
— Vous ne l’avez jamais vue craquer ?
— Si, bien sûr. Elle n’est pas surhumaine. D’ailleurs, après l’abandon
de son père, ses résultats scolaires ont chuté, elle s’est mise à fumer en
cachette, mais, que voulez-vous, c’était aussi la période de l’adolescence…
— Êtes-vous toujours restées soudées toutes les deux ? Lorsque votre
fille s’est mise en couple avec M. Gagneron, avez-vous ressenti un certain
éloignement de sa part ? Je vous pose la question car Me Lafare, lors d’un
précédent interrogatoire, a laissé entendre que Lucile compensait ses
manques affectifs auprès de la famille Gagneron.
Piquée au vif, Mme Moulin secoue la tête.
— Pas du tout ! On a toujours été fusionnelles ! En dehors des week-
ends, on s’appelait tous les jours. Il n’y a pas beaucoup de parents qui
peuvent en dire autant. Depuis son incarcération, c’est très difficile. Je vais
lui rendre visite chaque semaine, mais notre intimité nous manque
beaucoup à toutes les deux.
L’avocate la relance sur les Gagneron, mais elle se refuse à les critiquer
ou même à commenter quoi que ce soit les concernant. Obsédée par l’idée
de mettre en avant le caractère sérieux et responsable de sa fille, elle précise
qu’auprès d’elle Lucile évoquait rarement Gilberte.
— J’avais plutôt un rôle de conseil concernant ses problèmes au travail
par exemple.
Bien plus à l’aise sur ce sujet, elle revient sur le harcèlement subi par sa
fille dans le bureau de poste où elle travaillait. Un de ses responsables,
pervers et libidineux, l’avait assaillie de remarques, de critiques, jusqu’à ce
qu’elle perde complètement ses moyens. Lucile avait eu raison de
démissionner. À l’époque, ce n’était qu’une question de semaines avant
qu’elle ne retrouve un nouveau poste.
Satisfaite, Me Digne passe à un autre domaine.
— Vous êtes secrétaire médicale, madame Moulin, c’est bien ça ?
— Oui. Je travaille dans un cabinet qui regroupe deux généralistes et un
cardiologue.
— Cela fait près de trente ans que vous exercez ce métier, j’imagine que
vous avez acquis certaines connaissances médicales et qu’il arrive que votre
entourage vous demande des conseils… ?
— Ça arrive, mais je réponds toujours pareil, que je ne suis pas
médecin.
— Et votre fille, vous demandait-elle parfois un diagnostic ou même
une ordonnance ?
— Non. Elle sait que ce n’est pas mon métier. Moi, je m’occupe de
prendre les rendez-vous et de gérer l’administratif. Pas de prescrire des
médicaments. Je n’en ai pas le droit. D’ailleurs, Lucile n’aimait pas trop
consulter. À force de parler du cabinet, j’ai dû la dégoûter de la médecine.
— Est-ce que, à votre connaissance, votre fille suivait un quelconque
traitement au moment des faits ?
— Elle a pris la pilule pendant longtemps, je ne sais pas exactement
quand elle a arrêté, mais elle m’avait laissé entendre qu’elle en avait marre des hormones et que, de toute façon, avec M. Gagneron, ils pensaient faire
un enfant…
Comme je déteste cette manière d’appeler l’autre accusé, son ex-gendre,
par son nom de famille alors qu’ils ont trinqué ensemble, fêté Noël
ensemble, pris le petit déjeuner ensemble. Comme je déteste ce simulacre
de conversation.
— Que vous a-t-elle dit d’autre à ce sujet ? Vous a-t-elle parlé de son
avortement ? demande M e Digne.
— Non, je n’étais pas au courant. Au moment où c’est arrivé, je passais
quinze jours de vacances avec une amie en Guadeloupe. J’imagine que
Lucile n’a pas voulu m’inquiéter. Si elle m’avait téléphoné, je serais rentrée
immédiatement. On ne laisse pas sa fille seule dans un moment comme ça.
— Comment en avez-vous eu connaissance ?
— J’en ai entendu parler pendant l’enquête et j’ai abordé le sujet avec
Lucile au parloir. On n’a pas de tabou. Elle peut tout me confier.
Absolument tout. Elle m’a expliqué que ce n’était pas son choix. Lucile
rêvait de construire une famille. C’est M. Gagneron qui l’a poussée à
avorter à cause de leur situation financière.
Pour la première fois, Mme Moulin, la nuque arquée, se tourne vers son
ancien gendre.
— Lucile n’aura sans doute jamais d’enfants. C’est terrible de voir sa
fille payer pour les crimes d’un autre.
L’avocate laisse planer la tension pendant quelques instants avant
d’ajouter, toujours avec la même voix posée, parfaitement articulée :
— Votre fille ferait une excellente maman, n’est-ce pas, madame
Moulin ?
— Oh oui, répond-elle, la gorge serrée.
Sur le banc des accusés, Lucile se tord dans tous les sens tandis que
Frédéric reste impassible, les yeux rivés sur ses mains croisées, les jambes
repliées sous le banc. Me Digne prend elle aussi le temps de les observer
avant de poursuivre :
— Je reviens sur la question des antidépresseurs. Hormis la pilule,
Lucile prenait-elle des médicaments ?
— Non, elle était en parfaite santé. Je ne vous cacherai pas que depuis
la maison d’arrêt ce n’est plus la même histoire.
— Je vais m’efforcer d’être encore plus précise pour la cour. À votre
connaissance, à l’été 2016, votre fille prenait-elle des antidépresseurs ?
— Pas à ma connaissance. Ni à la sienne, apparemment.
— Qu’entendez-vous par là ?
— Je sais qu’on a retrouvé dans ses cheveux des traces
d’antidépresseurs, mais si elle en avait pris elle m’en aurait parlé. On se dit
vraiment tout.
— Ne pourrait-elle pas en avoir emprunté à son compagnon ?
— Et pour quoi faire ? Je vous l’ai déjà expliqué, ma fille est une
battante, elle n’était pas du tout favorable à ce genre de médicaments. Elle
m’a même dit à plusieurs reprises que ça ramollissait M. Gagneron, qu’il
aurait mieux valu qu’il se mette au sport plutôt que de prendre des
calmants. Ce sont ses mots exacts.
— Alors que s’est-il passé d’après vous pour que Lucile soit testée
positive ?
— C’est lui qui l’a empoisonnée comme il empoisonnait sa grand-tante.
Je n’ai aucun doute là-dessus.
Un frisson me parcourt l’échine. Demain matin, nous entendrons la
mère de Frédéric Gagneron. Les deux visages d’une même souffrance. Je
l’imagine moins conciliante, plus dure, des cernes creusés sous des billes de
pierre. Est-ce qu’elle aussi niera tout en bloc, y compris que son fils prenait
du Laroxyl ? Contournera-t-elle les faits de la même manière ? Peu à peu,
une intuition grandit en moi.
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