La jurée
Chapitre 9
Un souvenir avec Aurore. Un minuscule souvenir qui tient dans la
paume d’une main. Si insignifiant que ni la volonté de ma mère ni le temps
n’ont pu l’engloutir.
C’est un dimanche d’automne, avec une lumière laiteuse, presque
opaque, et des feuilles qui craquent sous les semelles des bottes en
caoutchouc. Le déjeuner rituel chez notre grand-mère ne s’éternise pas, les
adultes ont envie de prendre l’air.
Ce qui délimite la frontière entre enfants et grandes personnes, c’est
parfois juste cette expression-là, « prendre l’air ». Pour les uns, elle signifie
sauter dans les flaques, franchir un pavé sur deux, courir sans se faire
gronder. Pour les autres, il s’agit juste d’aller dehors.
Dans la forêt, Max, Aurore et moi partageons un panier en osier dans
lequel nous déposons délicatement les châtaignes ramassées en chemin. Il y
a dans notre gaieté enfantine une forme de fierté à repérer les bogues, à les
saisir sans nous piquer, à les accumuler dans le fond du panier. Nos
marrons, une fois grillés dans l’âtre de la cheminée, serviront de goûter.
Par moments, notre tante Céline quitte le groupe des adultes pour nous
aider et, quand le panier devient trop encombrant, c’est elle qui le porte.
Tata Céline n’est pas du genre à laisser les sacs-poubelle et la conduite de la
voiture à son mari. Elle râle, elle s’impose. À mon âge, je ne connais
personne d’aussi entêté qu’elle. Elle ne s’arrêtera pas de chercher tant
qu’elle n’aura pas trouvé dix marrons bien charnus. Tata Céline est la mère
d’Aurore, et elles partagent la même ténacité.
À la croisée de chemins boueux, nous nous arrêtons dans une petite
clairière. Pendant que je joue les équilibristes sur un tronc couché par terre,
Aurore se glisse près de son père et murmure quelque chose à son oreille.
Du sac à dos qu’il porte depuis le début de la promenade dépasse la flûte
traversière de ma cousine. En sortant de sa première classe de solfège, il y a
quelques mois, elle m’a décrit sa professeure comme une femme sévère, à
la moustache fournie, habillée d’une longue jupe noire. « Une femme avec
une moustache, ça n’existe pas, ça doit être une sorcière », je lui ai dit.
Aurore a ri, prenant pour une blague ce que je considérais comme fort
probable.
Au fil des cours de musique, la prof s’est mise à adorer Aurore.
À chaque exercice, de nouvelles louanges. Je ne m’étonnais pas de cette
dévotion. Contrairement à moi, ma cousine n’était pas une petite fille
comme les autres. Elle était douée en tout, et tout le monde le remarquait.
Tonton Jean nous demande le silence, et Aurore porte la flûte à sa
bouche. Pour son premier concert, elle a choisi la scène de la forêt, la
majesté des arbres en automne et la résonance si particulière du grand air.
Cela fait plusieurs semaines qu’elle s’entraîne à jouer Le Lac des cygnes.
Son père prononce le nom du compositeur, Piotr Ilitch Tchaïkovski, d’une
voix grave et appliquée.
Malgré son manteau épais à bouclettes et ses doigts engourdis par le
froid, Aurore se met à jouer avec délicatesse. Les notes s’envolent les unes
après les autres. Maxine, elle, vient de se lancer dans une collection de
feuilles mortes et ne comprend pas pourquoi on lui interdit soudain de
s’amuser. Le temps du morceau, je l’oblige à s’asseoir à côté de moi sur le
tronc et je lui serre la main pour l’empêcher de bouger. C’est comme si
j’avais déjà deviné que Maxine était capable de tout gâcher, qu’elle est
l’écharde qui s’enfonce dans le pied.
Si je pouvais ne garder de mon enfance qu’un seul instant, ce serait
celui-là. Notre grand-mère restée à la maison pour faire la sieste et que l’on
retrouvera tout à l’heure pour les marrons grillés, mes parents aux yeux
écarquillés, tonton Jean et tata Céline rayonnants de fierté, notre famille au
cœur de la forêt, et Aurore qui, par sa musique, la précision de chaque note,
son souffle tendre, appelle les oiseaux, caresse la cime des arbres et nous
offre un moment d’éternité.
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