La jurée
Chapitre 50
En application de l’article 304 du Code de procédure pénale, tout juré
de cour d’assises prête serment de conserver le secret des délibérations,
même après la cessation de ses fonctions. En cas d’infraction à cet article, le
juré encourt un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. À l’énoncé
de cet avertissement, nous hochons la tête tour à tour.
En tant que juré remplaçant, Jean-Luc a dû sortir du tribunal. À la fois
soulagé de ne pas avoir à se prononcer et déçu de ne pas participer aux
débats, il a promis qu’il attendrait dans un bar la fin des délibérations et
reviendrait pour assister à l’annonce du verdict. Je suis certaine qu’ils se
sont concertés, Hervé et lui, sur la position à tenir. Toute la semaine, ils ont
été inséparables. Un peu comme Côme et moi. Il nous fallait bien quelque
chose, quelqu’un à qui se raccrocher.
Marie-Véronique, elle, est oubliée depuis longtemps. Elle doit préparer
le dîner dans sa petite cuisine bourgeoise, un tablier passé autour du cou
pour ne pas se salir. Peut-être jettera-t-elle un coup d’œil au journal demain
pour connaître l’issue du procès.
Je me rappelle le premier jour, quand le groupe s’est constitué et que
nous sommes allés déjeuner au Café Bleu. La même fébrilité occupe la salle
de délibération. Les chaises raclent le parquet, les visages sont concentrés.
Une forme d’agitation se mêle à la fatigue du corps et de l’esprit. Des
flashs, encore, qui ne me quittent plus.
La paupière gauche de Marjolaine cligne à toute vitesse quand elle me
glisse à l’oreille « on est mal barrés, hein ». J’acquiesce. À chaque étape du
procès, la tension est montée. À présent, elle atteint son sommet. De cette
pièce, nous ne pourrons sortir qu’une fois notre décision prise. Deux
policiers gardent l’entrée.
D’un geste vif, la juge Caillebotte entrouvre sa robe rouge et fait passer
le rabat par-dessus son épaule. Sa nervosité se devine à ses sourcils froncés.
Elle non plus n’a pas la moindre idée de ce que l’on pense vraiment. Et
pourtant, tout comme les avocats avec leur plaidoirie, j’imagine qu’elle sait
où elle veut nous emmener.
Aux côtés des deux autres magistrats, qui tiennent leur place avec une
certaine raideur, elle explique que nous allons devoir répondre aux
questions de l’acte d’accusation, auxquelles elle a ajouté celle-ci, à la demande de l’avocat général : « L’accusé M. Frédéric Gagneron est-il
coupable d’avoir, à Chartres, le 20 août 2016, donné la mort avec
préméditation à Mme Gilberte Gagneron ? »
Avant de remplir le papier à en-tête de la cour d’assises, il y a un temps
d’échange pendant lequel nous sommes invités à nous exprimer de façon
spontanée. La présidente propose d’articuler cette discussion autour d’un
résumé des vies de Mme Moulin et de M. Gagneron puis d’un récapitulatif
des faits, jour par jour, heure après heure.
— Quelqu’un souhaite s’en charger ? Je peux évidemment le faire, mais
cela me paraîtrait plus pertinent de vous entendre.
J’aurais pensé que Marjolaine sauterait sur l’occasion pour se mettre en
avant, mais elle reste en retrait. Moi aussi je baisse la tête, comme mes
élèves quand ils ne veulent pas se faire appeler au tableau. Il ne s’agit pas
de connaître sa leçon mais de synthétiser ce qui s’énonce difficilement. Des
vies gâchées.
Alphonse, de sa voix lente et mesurée, se soumet à la tâche. Il s’efforce
d’être factuel et objectif, ne prenant en compte que les éléments qui ne
posent pas question. Évidemment, il laisse des vides.
J’espère un acquittement pour Lucile, malgré ses aveux sur
l’empoisonnement. Pour moi, elle a déjà purgé sa peine. Quant à Frédéric,
je suis perdue. Les preuves qui pèsent contre sa personne sont trop lourdes,
le mobile est trop évident, pour passer notre chemin. Tout en écoutant
Alphonse, je récapitule dans ma tête. L’appel aux secours durant lequel
l’accusé paraissait si détaché, le sac de courses devant la porte de Gilberte à
l’heure du crime, les cris de dispute, l’ADN sur le foulard. Au regard de ces
arguments, j’essaie d’écouter mon intime conviction, mais elle glisse en
moi comme un nuage de fumée.
Très vite, autour de la table, la discussion s’anime. Certains jurés
n’envisagent pas une seconde de condamner uniquement M. Gagneron ou
Mme Moulin. Pour eux, les deux sont liés tant dans le crime que dans les
circonstances qui l’expliquent. D’autres s’interrogent sur les prétendues
preuves et voudraient se délester de leur responsabilité en prononçant un
non-lieu. Laurence revient longuement sur la toxicité de la victime elle-
même. Comment la prendre en compte dans notre verdict ? Tant de propos
contradictoires s’entremêlent que la juge Caillebotte doit sans cesse
recadrer le débat.
Au milieu de cette agitation, les cheveux ébouriffés, Côme semble
d’abord distrait. Il commence une phrase, se coupe lui-même, s’interroge à
haute voix, puis se tait et, au lieu de participer aux échanges, avale ce qu’il
reste de gâteaux sur la table.
Après une heure de discussions, une heure longue comme une année, il
prononce une phrase qui vient tout bousculer :
— Madame la présidente, je crois que vous avez dit quelque chose
d’important à M. Gagneron.
— Oui ? On vous écoute, allez-y.
Côme se penche sur une feuille où il semble avoir noté les mots exacts.
Deux d’entre eux sont soulignés.
Votre grand-tante ne s’est pas étranglée toute seule. Que s’est-il passé ?
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