La jurée
Chapitre 29
Je ne parle pas de mon père, jamais. Il a été jeté – ou s’est jeté lui-
même – dans l’abîme de mon enfance. La plupart de mes amis le croient
mort. Il gît dans un quotidien qui n’existe plus, un monde où le temps s’est
arrêté. C’est une reconstitution d’époque, un vieux CD rayé, une disquette
dont le contenu n’est plus accessible faute d’ordinateur compatible pour la
lire.
Il prenait de la place, pourtant, Georges, avec ses yeux bleu ciel, ses
gros bras, son rire gras. II prenait toute la place. Au village, il ne pouvait
pas se rendre à l’épicerie sans qu’on l’arrête dans la rue. « Georges, mon
bon vieux Georges, t’en as pas marre de rouler des mécaniques ? »
« Faudrait peut-être te tondre la tignasse, ça pousse avec la pluie. » « Tu
viens boire un coup ? » Ces jours-là, il baissait la tête vers moi, comme s’il
lui fallait mon accord, je disais oui avec un sourire, il m’attrapait la main
pour traverser et je me retrouvais devant une grenadine au comptoir de
Chez Malou, les baskets ne touchant pas terre, au coude-à-coude avec les
soûlards de Trémenc. Souvent, au passage à la caisse, l’un ou l’autre
m’offrait un jeu à gratter. Morpion ou Millionnaire, selon les jours. Tant que
je gagnais, j’avais le droit de continuer à miser.
Pour son anniversaire, Georges invitait la moitié des Trémencois à la
maison, enfilait une perruque, faisait grimper les gamins sur ses épaules,
lançait un barbecue qui durait toute la nuit, embrassait ma mère à pleine
bouche en dansant dans le jardin et s’endormait sur le canapé, à l’aube, au
milieu des verres à moitié vides et des cendriers pleins à craquer.
J’adorais mon père.
La dernière fois que je l’ai vu, c’était le 21 février 2002, à l’enterrement
de ma grand-mère. Sur le parvis de l’église de Trémenc, des petits vieux,
bon nombre de commerçants du coin, des amis, des voisins, mon oncle et
ma tante seuls, sans Aurore disparue plus de quatre ans plus tôt, et nous,
venues exprès de Chartres pour la cérémonie.
Je me souviens de la joie de le retrouver, malgré les circonstances
étranges. Un bonheur enfantin à l’âge où je me rapprochais de
l’adolescence. Ses joues qui grattaient, ses mains calleuses, l’odeur de la
laque dont il s’aspergeait les cheveux, et ses mots doux qui avaient la
saveur d’un retour d’exil. « Mes puces, vous m’avez tellement manqué ! »
Il fallait rester discrètes, ne pas montrer nos sourires dans cette journée
de deuil. Un jeudi sans école, avec notre père, loin de notre quotidien. On
sentait les regards peser sur notre famille. Le retour des sœurs Boulanger au
village, c’était un événement pour toutes les commères. Elles se pressaient
autour de nous, admiraient nos robes noires, nous caressaient les cheveux.
« Oh ! les pauvres cocottes, vous voilà encore en plein drame… » Ma mère
a fini par les chasser sous prétexte que nous devions nous recueillir avant la
messe.
Malgré le corbillard, le courant d’air qui nous faisait grelotter dans
l’église, les sanglots de ma tante, le sermon du prêtre, le cimetière à faire
frémir les morts, je n’arrivais pas à être triste. Ma grand-mère n’était plus
qu’un souvenir flou, comme l’odeur évaporée d’un parfum. La joie de
retrouver mon père était bien plus forte. Lui, nous pouvions à nouveau le
toucher.
Ma mère avait beau froncer les sourcils, plus froide qu’une pierre
tombale, Georges débordait de gestes d’affection envers nous. D’une blague
murmurée à un bisou glissé dans nos cheveux, Maxine et moi rougissions
de plaisir. Deux syllabes que nous n’avions plus prononcées depuis une
éternité : papa.
Après l’inhumation, nous sommes allés Chez Malou, comme avant.
Condoléances, cubi de vin rouge, bonbons au caramel et far breton. La
poussière et le tabac froid ne me faisaient même plus éternuer. J’étais
rentrée à la maison.
Au moment de retourner vers la voiture, je n’arrivais pas à croire que
tout allait recommencer comme avant, que le lendemain nous irions à
l’école sans que personne sache rien de cette escapade dans une vie
ancienne. Je regardais chaque détail autour de moi en essayant de le
mémoriser.
Sur le parking, Maxine a voulu prendre l’oreiller qu’elle avait déjà eu à
l’aller. Hors de question, c’était mon tour. Je me suis mise à trépigner.
Georges s’est accroupi devant nous. Il était si proche que nous pouvions
sentir son haleine, un alliage d’alcool et de tristesse. « Mes petites puces, je
vais venir vous voir à Chartres. Je vous le jure. » Son front collé au nôtre, il
débordait d’amour. Ma mère a coupé court aux adieux, nous traînant de
force dans la voiture, ignorant nos cris et nos suppliques. Elle savait qu’il ne
tiendrait pas sa promesse.
À l’adolescence, de nouvelles images ont surgi dans ma tête. Des
images monstrueuses, mélange de ce que j’avais vu à la télé et de ce qui se
murmurait à la maison, les soirs où je faisais semblant de dormir et où je me
glissais derrière la porte pour écouter les adultes. Les grésillements de la
platine vinyle ne suffisaient pas à couvrir leur voix et mon imagination.
J’ai passé des nuits entières à interroger mon père dans mon sommeil, à
lui cracher : « Où est Aurore ? Qu’est-ce que t’as fait d’elle ? Avoue. Avoue
que c’est ta faute ! » Et lui qui gardait la bouche cousue, littéralement
cousue, par des petits points bien serrés de fil de pêche. Lui qui ne
comprenait rien à mes questions, qui me répondait par borborygmes. Dans
ma salle d’interrogatoire, une sorte de cave aux murs tagués de haut en bas,
je plongeais sa tête dans un seau d’eau gelée. Je la maintenais immergée le
plus longtemps possible. Une fois, deux fois, trois fois. Avoue ! Je me
perdais de cauchemar en cauchemar, et je revenais dans le monde réel avec
un goût de moisi sur la langue.
Est-ce que mon père était un homme bien ? Avait-il, comme un diamant
brut, plusieurs facettes qui brillaient selon la lumière ? Le père tendre, le
mari amoureux, le fêtard, le pervers. Je ne suis pas sûre que je le saurai un
jour.
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